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in 2010 witii funding from
University of Ottawa
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uL 1 I3ZZ.
SIXIÈME CAHIER, CAHIER POUR LE PREmiER JANVIER
DE LA DIXIÈr^E SÉRIE
RENÉ SALOMÉ
plus près des choses
:^oJ
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant seize fois par an
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
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plus pn^s. — 1
Nous avons publié dans îws éditions antérieures et
dans nos cinq premières séries, igoo-igo/f, un si
grand nombre de documents, de textes formant dos-
siers, de renseignements et de commentaires ; — un
si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles,
romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un
si grand nombre de cahiers d'histoire et de philo-
sophie ; et ces documents, renseignements, textes,
dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres,
d'histoire et de philosophie étaient si considérables
que nous ne pouvons pas songer à en donner ici
l'énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a
paru dans les cinq premières séries des cahiers, il
suffit d'envoyer un mandat de cinq francs à M. André
Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor-
ipnne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse-
ni^t; on recevra en retour le catalogue analytique
souiipaire, igoo-igo^, de nos cinq premières séries.
Ce cî^^'^og'ize a été justement établi pour donner,
autant uu^^ ^^ pouvait, une image en bref, un raccourci,
une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté-
rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé
dans l'ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur
place, les références demandées.
Ce catalogue, in-i8 grand Jésus, forme un cahier
très épais de XII-\-/!fo8 pages très denses, marqué cinq
francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la
sixième série et nos abonnés l'ont reçu à sa date, le
2 octobre igo^, comme premier cahier de la sixième
série; toute personne qui jusqu'au 3i décembre IQ05
s'abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece-
vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la
série; nous l'envoyons contre un mandat de cinq francs
à toute personne qui nous en fait la demande.
l^^
DU MEME AUTEUR
aux Cahiers de la Quinzaine
Le présent petit index donne automali-
quetnent pour tout volume et poux* tout
cahier indiqué :
a) le numéro d'ordre de ce caliier dans
le classement général de nos collections
complètes, le numéi-o d'ordre de la série
étant naturellement composé en grandes
capitales de romain et le numéro d'ordre
du caliier lui-même, dans la série ainsi
déterminée, en chifl'res arabes, de sorte
que V-zy par- exemple doit é-videmment se
lire dix-septicme cahier de la cinquième
série ;
b) la date du bon à tirer, ou, à son dé-
faut, la date du fini d'imprimer, ou, à son
défaut, la date du cahier même;
c) le prix actuel;
d) quand il y a lieu, c'est-à-dire pour nos
éditions antérieures et pour nos cinq pre-
mières séries, la page du catalogue ana-
lytique sommaire où. ce caliier se li-o.uve
catalogué.
René Salomc, — Vers L'action (II-2, /j décembre 1900 ....
KPUISK 23
— — courrier de Bclgi([uc (III-18, mardi 10 juin igoa..
un franc i53
— — Monsieur Maton cl les circonslances de sa vie,
fii'cc le portrait authentique de M. Platon (IV -8, samedi
•7 décembre 1 90-2 deux francs 202
— — par le chemin des souvenances (IX-7, mardi -j.f dé-
cembre igoy deux francs
^'^
plus près des choses
IN MEMORIAM
à la mémoire de notre ami Edd-y Marix
le 3i août 1908
plus pris. — i.
Ile feuillue, ceinturée de porphyre
ILE feuillue, ceinturée de porphyre et d'algues,
Faisant traîner sur le flot qui rit et divague
Tes longs cheveux d'Océanide et le touchant
De les longs doigts harpeurs qui évoquent le chant
Des filles bleues cachées sous les plantes marines;
Ile feuillue où se vivifient les narines
Aux baumes résinevx des cèdres et d:s pins,
'II. .; •
II
René Salonié
Et dans la même bouffée d'air, au souffle sain
Des eaux salées qui de toutes parts s'entrebâillent,
Tu nous as dit, du haut de tes rouges murailles,
Ton premier rêve, et lu renais dans un passé
Divin, sur les émaux liquides balancée.
Patrie des Faunes végétaux et des Dryades.
Or, joufflus, roux, demi-chevreaux par les gambades
Qu'ils font de rocher en rocher le long des bois,
Demi-garçons par la figure et par la voix
Et l'art de moduler au creux sonnant des flûtes,
Nés des plantes dont les mains versent à leur nuque
L'ombre qui les chatouille et rôde au jeu des muscles,
Les Faunes vont dansant, folâtrant ou s'embusquent
Pour guetter un reflet sous le treillis des branches,
Ou poursuivent l'agreste nymphe qui s'épanche
Soudain parmi les buissons floconneux en source
Fugitive et défie leur appel et leur course
Et la prise de leurs mains griffues et velues.
Et vers le soir gHfçonB et filles s" ùiluent
12
PLUS PRES DES CHOSES
En poudre mauve ou ambrée que l'on voit s'étendi'e
Au ras du sol, ou disparaissent dans les antres
Que dérobent le lierre et les vignes sauvages.
Ile feuillue, sans cesse autour de tes flancs nagent
Pour écouter la musique des chalumeaux,
La mélopée des voix liquides et les mots
Soutenus longuement au gosier des arondes.
Les dieux glauques vaguant à la cime des ondes,
Pasteurs des bœufs d'écume aux lourdes voix d'airain.
Ils souillent l'eau vcrdàtrc et le sable marin
De leurs narines avec des rumeiu-s de conque,
Émergeant hors du flot qui les roule et les tronque,
Et ils implorent des rieuses et des rieurs
Juchés ou déchaînés là-haut parmi les fleurs,
Us implorent des airs de flûte ou des chansons
Ou des récits, car les voix de cette île sont
Un miel qui doucement coule dans Isur poitrine — —
Ile feuillue, à l'heure où le soleil incline
Sa course à l'eau vineuse, entre les plis fleuris
De la tunique d'un soir passant qui charrie
Paisiblement sur les flots ses tamis de cendre,
Tu vis poindi'e, avec des ailes en lilas tendre,
Une nef aux formes d'oiseau, travail humain,
La première des nefs qui suivit ce chemin.
Le long du contineul lointain dont tu es née.
i3
René Salomé
Elle glissait, quêteuse et fine, ayant glané
Des coquilles et des herbes dont sa carène
S'avivait, et, portant en proue, déesse ou reine
Du voyage, une chèvre de bois qui fixait
Des deux globes saillants de ses yeux en losange
Les hasards des chemins liquides, les succès
Heureux ou décevants, le profitable échange.
Les gouffres noirs et les mouillages abrités.
Et les hommes tendant la curiosité
De leurs yeux de milan vers tes formes de nymphe,
T'ont vue enveloppée d'un voile mauve et ceinte
D'un péplos lydien aux ombres de jacinthe;
Et leur âme nourrie aux merveilles des cycles
De Melkarth et des autres dieux dont les périples
Se voient gravés sur les temples voisins des flots,
Leur âme, pénétrée du lin mystère enclos
Sous ton feuillage, île feuillue, et sous tes pierres,
A fait gauchir son vol de bête carnassière.
Ils ont passé, craignant les visions qui trompent :
Les sirènes ; les géants mangeurs d'hommes ; l'onde
Soulevée en troupeau de fumantes génisses ;
La brume sans lumière et sans voix oii l'on glisse
i4
PLUS PRES DES CHOSES
Parmi les ombres des défunts; les eaux changées
En sang visqueux; la nef lente à se dégager
De la plaine liquide étoupée d'herbes grasses ;
Les torches remuées dans la nuit; les espaces
De cuivre où les cheveux brûlent, où les gosiers
Durcissent, où la poix comme au feu d'un brasier
Coule en nappe sur le bois qui roussit et craque ;
Et, lorsqu'on va le long des fleuves et des lacs,
Les arbres parfumés qui endorment ou grisent;
Et les piliers des Iles de l'Étain, balises
De l'extrême Océan, et les dunes de chanvre ;
Et les golfes profonds taillés dans la roche, antres
Des hommes blonds, vendeurs de peaux et de duvets,
Ainsi les souvenirs nautiques se suivaient
Et se mêlaient au fond des âmes mercantiles
A l'aspect du tissu mauve qui vêtait l'ile,
Et lu crainte divine enchaîna leur élan.
Ile feuillue, beau corps de Nymphe aux souilles lents,
Tu vis la chèvre asiatique se tourner
Vers le rougeàtre continent dont tu es née,
i5
René Salomé
Et tu vis disparaître la maison qui rôde,
D'un glissement furtif de lionne en maraude
Et des rii'es légers fusèrent dans tes A'agues,
Ile feuillue, ceinturée de porphyre et d'algues.
Sur la colline, entre les pins
Sun la colline, entre les pins et les cyprès,
Le long (les haies formées de cactus et d'agaves,
Dans la nuit que la mer emplissait d'un chant grave,
Dans la nuit où les dieux répandus murmuraient
Parmi les branches et les fins ruisseaux qui gravent
Leurs dessins ouduleux au porphyre et au grès ;
Sur les nocturnes lianes de la colline agreste,
17
René Salomé
Issue des monts, et qui d'un lent et noble geste
Va plonger dans les flots sa tunique de pourpre ;
Sur la colline inébranlable au ohoc des houles,
Qui semble naviguer toujours, le vent en poupe.
Glissant du glissement des heures qui s'écoulent ;
Sur la colline où par instants luisent des nymiihes,
Voilà surgir et me bercer dans une étreinte,
D'autres nuits, des nuits de jeunesse belle et simple.
Evoquées de mon âme où elles se sont peintes
Au temps où j'expliquais le livre des erreurs
D'Odysseus naviguant dix ans vers sa demeure
Et les chants que chantaient les pâtres de Sicile.
Et ces antiques nuits me reviennent, dociles,
Et baignent les cyprès, les pins, les oliviers,
Et font sur le feuillage osciller et briller
Les lampes des héros qui vers l'ombre cheminent.
Or là, sous les rosiers grimpants et les glycines,
Ce petit clos où la lune frôleuse étire
Son léger voile ourdi par des femmes de Tyr,
18
PLUS PRES DES CHOSES
Est la maison d'un artisan qui vint des îles
Qu'on dit flotter sur des flots d'hydromel ou d'huile
Au pays qui sait l'art de façonner l'argile
Et d'y lixer les cortèges dansants des vierges
Ou des enfants qui jouent de la flûte ou des chefs
Immolant un taureau ou des frises de lierre ;
Et ce colon jadis débarqué de la nef
Où voyageaient ses dieux par les eaux d'où émerge
Le défilé constant des porteurs de lumière,
Jeune encore a bâti sa maison et son four
Sur la colline, en cet abri calme, où les jours
Semblent se modeler au rythme de son tour.
Et les gens d'en bas lui charrient de leur sol rouge ;
Et lui rêvant de fruits, citron, orange, ou courge.
Et de lleui'S allongeant leur col, ouvrant leur bouche,
El de fûts de palmiers et de vierges farouches
Dont les bras relevés et partagés en fourche
Tendent la toile humide aux angles d'un rocher
Plein de ces rêves, passants d'un rêve, nochers
Du fleuve qui circule en son àinc tranquille,
Ce potier fait tourbillonner la molle argile,
La bombant de la paume et la creusant du pouce,
El l'eflile, et l'évasé en calice, et retrousse
Les bords déchus ot elfondrcs et — la nuit douce
Écoutant sa chanson lointaine cl régulière —
ï9
René Salomé
Il impose l'idée des fermes familières
Au sol gras et teinté du sang des premiers dieux.
Sur la noble colline issue des monts neigeux
Dont la nuque soutient des cieux nouveaux et barre
Les chemins qui tendraient à l'Oui'se des barbares,
J'ai aperçu debout au bord de l'ombre mauve,
Debout au seuil, dieu rocheux qui garde et qui sauve
Des hasards de la route et des rigueurs de l'air,
J'ai aperçu, nocturne et mince filandière
Venue là respirer les souilles de la mer
Et frissonner un peu d'une crainte divine,
J'ai aperçu entre les grappes des glycines
La fille du potier interrogeant la nuit.
Et les lampes d'en haut qui cheminent sans bruit
Vers le fleuve Océan dont notre terre est ceinte
Lui versaient des clartés de lys et de jacinthe
Sur les plis verticaux de sa molle tunique.
Vierge adroite à combler les heures domestiques,
O diligente, il est l'heure de reposer,
Car le dieu seul i^armi la lune et la rosée
Peut sans péril se répandre en clartés fuyantes.
Toi, tu es lasse, et l'huile a tari dans la lampe
20
PLUS PRES DES CHOSES
De terre que ton père a façonnée jadis ;
Tes yeux ne suivraient plus tes doigts en leur office,
Car une acre buée les accable et les dompte ;
Ta journée fut mieux que remplie, tu peux sans honte,
O ménagère, après ta besogne d'abeille,
Aux toisons des brebis demander le sommeil
Et accueillir les visiteurs légers, les songes
De bonheur qui cherchent un asile et qui plongent
Leur frais visage dans l'eau fraîche des cœurs purs.
Mais des dieux ignorés la fixent au seuil dur.
Sur la colline qui de noble et (îère allure
Se détache des monts et chevauche l'azur,
La fille du potier déploie son âme fine,
Voile au tissu d'argent que le désir incline
A l'inconnu des rochers mauves et des cimes
Neigeuses, loin du port bâti au creux d'une anse
Sous le bois de cyprès, loin des flots qui balancent
Des nefs que fait sonner la chanson des rameurs,
Loin du temple aux fûts brillants, où avec des Heurs
Nouvelles et des fruits on offre des colombes,
Loin de la foule du marché roulant ses ondes
Frùleuses comme un champ de maïs au Zéphyr
René Salomé
Et conservant parmi sa rumeur et ses rires
La modulation du parler d'Ionie,
Loin de la blanche et bourdonnante colonie
Parsemée sous les mimosas d'or et les palmes,
Loin du tour et du four paternels, loin des calmes
Tâches qui font reluire et rire le foyer.
Elle n'entrevoit pas davantage ondoyer
Dans sa mémoire un bois de laurier près des bords
De l'île qu'autrefois, toute petite encore,
Elle quitta pour traverser les flots qui chantent.
Elle ne rêve pas à la vieille servante
Qui porte à son collier d'étranges bestioles
Vêtues d'émail et dont les traînantes paroles
Sont des contes recueillis sur les boues molles
Du fleuve nourricier qui la berça enfant.
Mais la vierge, parmi la nuit guetteuse, étend
Son âme vers les monts d'où bondit la colline
Et en esprit, en volonté, elle chemine
Par delà ces géants rigides et glacés
Qui murent des pays dont la seule pensée
Est hivernale et ténébreuse, et fait pencher
L'âme vers les marais du souterrain nocher.
Elle y songe pourtant ; car un jour, au marché,
Des vendeurs de peaux d'ours, de cailloux verts et d'ambre,
Massifs, vêtus de poils conquis parmi les an'res,
22
PLUS PRES DES CHOSES
L'œil aigu et les bras cerclés d'or et de cuivre,
L'ont frôlée et lui ont fait signe de les suivre,
En souriant et décelant des dents pointues.
Là-bas, par où les monts s'écartent et se livrent
Elle a passé ; mais le souvenir s'évertue
A demeurer, et la vaste nuit des l)arbares
Plane en son cœur autrefois sagacc et l'égaré
Loin des voies qu'ont suivies ses aïeules lointaines
Dans leur cité de marbre égayée de fontaines
Qui semjjlaient un essaim de joueuses de flûtes.
O Vigilante, va, n'écoute plus la chute
Non rythmée des ruisseaux qui tombent du mystère.
Va dormir, ton devoir est certain et la terre
Qui t'a reçue veut tes ofl"randes et les soins
El ton labeur discret et ta grâce qui joint
Des vertus que l'un trouve aux herbes et aux nymphes ;
N'écoule plus, au fond de ton àme, ces plaintes,
Ces soupirs d'un hiver qui gèle en son étreinte
Les forêts étendues sous le Signe de l'Ourse.
Mais laisse aux Lumineux dont la nocturne course
Déjà s'incline ù l'Occident, laisse à ces dieux
La vision des êtres fauves et des lieux
23
René Salomé
Hérissés dont les monts te dérobent la brume.
Ils voient, ces dieux, tout ce qu'a tissé la fortune,
Et ne frémissent pas et suivent leur chemin
D'un pas égal. Mais toi, ô fille des humains,
Crains le rêve et la nuit et les désirs qui volent
Au delà du circuit tracé par les paroles
Du sage et par les circonstances familières.
Dors ce soir et demain suis la voie coutumière.
Ainsi tu orneras, enfant, comme un beau lierre
Orne le chêne où ses doigts se sont incrustés.
Ta maison et le temple et la noble cité
Inclinée vers le gouflFre bleu qui la reflète
Et la fontaine et la colline aux lai-ges hanches,
Et, fileuse, tu fileras des heures blanches.
Et tu seras la joie de l'artisan, la fête
Éternelle en son àme éprise de beauté,
Car plein de ton image glissante, hanté
Des mouvements divins que ton labeur accuse,
Plus fier, il pétrira le sol au gré des Muses.
La bibliothèque a deux fenêtres
LA l)il)liolhè(iue a deux fenêtres qui s'ouvrent,
L'une au gazon borde de tilleuls cliucliolants,
L'autre sur le rond-point do lilas aux voix douces
Qui les étés bourdonne en ruche, et qui s'étend
Jusqu'au mur où le poulailler caquette et glousse.
Dans la bibliothcquo il l'ait moite et tranquille,
25 pins pris. — a
René Salomé
Il y règne une odeur de cuir, d'encre de Chine,
De vieux bois que jadis on nommait bois des Iles
Et aussi le parfum des livres qui somnolent
Et dont la plupart sont de très doctes [jersonnes
Qui ont instruit beaucoup d'enfants qui sont des hommes
Ou des vieillards ou des ombres des jours passés.
Le petit êlre obscur et flou dont les pensées
Ressemblent aux buées qu'on voit sous les ramiu-es
Se faire et se défaire aux jeux du crépuscule.
Est là souvent juché sur un haut tabouret
D'architecte et s'occupe à d'âpres écritures
Qui se mêlent et se hérissent en forêts.
Les livres n'ont pour lui pitié ni indulgence
El semblent un conseil de vieux maîtres grognons,
Férus d'orthodoxies, de discij)lines rances.
Ils s'indignent des doigts saccadés et lîrouillons,
Des petits doigts sans méthode et sans assurance,
Car ce sont livres d'assurance et de méthode.
Leurs raisonnements sont de bons raisonnements:
Leurs jugements sont des lois et des vérités
Et ils n'ont de penchant que pour l'autorité,
Le mol ullirmatif et le gouvernement;
Surtout ceux-là qui recherchent et qui expliquent
Les liens du physique et du psychologique
(Car tout dans leur esprit s'enchaîne avec rigueur).
26
PLUS PRES DES CHOSES
Mais l'enfant persévère en sa damnable erreur
Et n'entend point leurs critiques et leurs murmures.
Ses lettres et ses mots ne font ni rues, ni murs,
Ni angles droits, ni cercles aux nobles coulés,
Ni chemins ondulés, mesurés, calculés
Où l'on cheminerait en pensant aux atomes
De Démocrite, aux ifs qui figurent des cônes
En des jardins purgés de rêve et de mystère,
Et aux façons de se représenter l'éther
Par des schémas qui nous sont venus d'Angleterre
Et qui sont des engins de sport ou des machines.
L'enfant, loin du courroux qui mijote en sourdine,
S'extasie au fouillis noir de son écriture
Et il y voit tout ce qu'il sait de la nature,
Tout ce qui tous les jours le hante et le caresse
Et fait monter en lui des joies et des détresses
Et se condense et s'évapore en un moment.
11 y voit les fourrés au sein du bois dormant
Avec des troncs moussus qui sortent des arbustes
Et des licornes ou des guivres qui s'embusquent
Derrière un chêne aux longs bras de moine eu prière,
Et des charbonniers à l'ouvrage, et des clairières
Où des marais Ir "leux sont frôlés par les branches
Des châtaigniers qui vers l'eau en velours se pcnclient
l'our surprendre cl loucher ce qu'on y fait d'élrange;
a;
René Salomé
Il y voit les brouillards d'automne sur les chaumes
Avec les feux de la Saint-Jean fumant au ras
Des coteaux ; il y voit des rangées de fantômes
Qui sont les cyprès qu'on entend parler tout bas
A la nuit quand on craint de s'éloigner des lampes,
Et aussi des osiers, des genêts, d'autres plantes
Qu'il imagine en les pays où sont les nègres
Et qui ressemblent à des gens qu'il croit connaître,
Et les avoines dont les jeux parmi la brise
Font des rumeuïs de taffetas et scandalisent
De vieux pommiers catarrheux et rhumatisants,
Et des cigognes sous des cheminées qui fument.
Et des défilés de géants ou d'éléphants
Et les grognards de Napoléon dans la brume
Et tout cela surgit en frise ou en fumées,
En ébats de fillette espiègle ou amusée
Par un reflet qui danse, en figures de rêves
Qui %-inrent, on ne sait comment, car la fenêtre
Est close et elles n'ont pas entr"ouvert la porte;
Ou bien en tourbillons gémissants de feuilles mortes
Qui nous surprennent au carrefour des allées ;
Et tout cela surgit et disparaît sans cause
Dans les yeux papillotants et ensorcelés
De l'écolier qui est chose parmi les choses.
El c'est pourquoi les vieux livres sont irrités,
Eux pour qui rien n'est bon que la rigidité
28
PLUS PRES DES CHOSES
Des jugements bien établis et les idées
Géométriquement unies et accoi'dées
A la façon des ornements de la pendule.
Et chacun d'eux pronostiquant dans sa cellule,
Emet l'avis que cet enfant tournera mal
Et qu'il ne verra rien sous un angle normal
A l'opposé de son grand père et de son oncle
Ou de son petit cousin qui montre des ongles
Si bien tenus, ne salit point ses tabliers
Et dont l'écriture est toute en menus piliers
Bien verticaux qui çà et là portent des voûtes
Et des cônes aigus que les vieux livres goûtent.
Car ils y voient des entrelacs de théorèmes
C'est pourquoi leur indignation se démène
Entre tant de feuillets où les méthodes sûres
Se couvrent lentement de Unes moisissures.
Mais ce courroux lointain ne trouble pas l'enfant
Si occupé à se mêler aux mouvements
Des êtres dont il a peuplé son écriture.
Et du dehors voici qu'avec un long murmure
Et des parfums, les arbres et les arbrisseaux
S'allongent et font un grand voyage et pénètrent
Discrètement, comme un zéphyr, par la fenêtre
De la bibliothèque et viennent au bureau
Et là, feuillus, chargés de fleurs, grouillants d'oiseaux,
Se penclicut au caliicr où l'enfant fait colore
Ce noirâtre univers dont la faune cl la lli»re
'■i',} pins pn
René Snlomé
Semblent les échappés de quelque préhistoire.
Et tous regardent au cahier comme au miroir
Magique où ils verront leurs troubles origines.
Le jardin tout entier les suit; la vie chemine
Vers l'écriture aux secrets profonds : les glycines,
Les marronniers, les cactus du gazon, le lierre
Grimpeur de jieupliers, les vives ouvrières
De la ruche, au petit corps tout déchiqueté,
Et les bourdons, carillonneurs du ciel d'été,
Puis les grands papillons au vol mou et liquide.
Et beaucoup d'autres animaux, d'àme timide,
Mais que les pèlerins fleuris et chantants guident
Vers la bibliothèque où jamais rien de tel
N'arriva de mémoire humaine, et où les livres
Croient qu'à force de poésie le monde est i\Te
Et ne suit plus les lois que la raison révèle
Et qui dans maints doctes recueils sont imprimées
Voici des chats des murs voisins qui de leur nez
Pointu viennent flairer la vaste forêt d'encre
Où des iiroies font des bruissements parmi les antres
Feuillus ou souterrains ; voici des sauterelles,
Un merle, un écureuil et le fouillis des ailes
Des pies et des corbeaux, balancées en cadence.
Et des pigeons dont l'un fait songer à Constance,
La femme de Pierrot, notre garde-champêtre ;
Et sous le bercement des trembles et des hêtres,
Voici venir un cerf escorté de trois biches;
3o
PLUS PRES DES CHOSES
Et voici tout le long des cliaumes et des friches
Et tout le long des haies noires des chemins creux,
S'approcher de vieux paysans qui sont noueux,
Ridés, parcheminés, vêtus de -rude écorce,
A demi confondus avec les noyers torses
Qui marchent avec eux vers l'étrange écriture.
Et tout ce que l'enfant connaît de la nature
Vient consulter l'histoire et s'examiner là,
Tout jusqu'au liguier du coin du mur qui parla
Souvent dans un langage obscur et que les li\Tes,
Malgré leur savoir singulier ont peine à suivre ;
Tout, jusqu'aux pampres noirs des tertres ondulés
Qu'on voit à l'horizon et qui se sont mêlés
Pour ce pèlerinage au lierre, à l'orme, au chêne ;
Et leurs bras, en souplesse et en vigueur, enchaînent
Et couvrent d'un feuillage obscur et frémissant
Et grimaçant et pleins de rumeurs et d'accents
Les livres obligés à garder le silence
Sous l'envahissement des choses en démence
Et les livres s'en vont et ils n'existent plus
Ds se sont dans le noir confondus et perdus
Car la bibliothèque est un monde où le flux
Et le reflux des multitudes végétales
Et des bêtes se répandent en Bacchanales
Et en forme de houle et en courses sous bois
Et en chants de pipeaux, de cor et de hautbois
Et en lumière ou en frissons de chairs dorées
3i
René Salonié
Et en beaux déploiements de cheveux décorés
De fruits A'ermeils, de baies noirâtres, de châtaignes.
Et tout cela ondoie sans que l'écolier craigne
De se voir submergé parmi ces flots vivants
De nature imprégnée de parfums et d'arômes,
Et où dans la feuillée que hante un léger vent
Pointent ici et là les oreilles d'un Faune. _
Ce parchemin bruni et ridé
CE parclierain Ijruni el ride qu'une main
De moine germanique aviva de carmin
Pâle à présent, el recouvrit de caractères
Arrondis qui ont pris une teinte de fer
Comme un feuillage d'<^)ctobre ce pai'chemin
Où cîiuchotcnl les voix des ïambes romains
Dont le pieux copiste ignora les mesures,
'J'andis (pic j'en scrutais la pesante écriture-
Un soir, il m'a parlé doucement de la nonne
33
René Salomé
Lointaine qui, au fond d'une abbaye saxonne,
Le déroulait et annotait dans sa cellule.
Et la voici, devant ma pensée incrédule
Et déshabituée de suivre les fantômes ;
La voici lisant, non l'Écriture ou les Psaumes,
Mais des fables qui font converser en cadence
Les animaux ou des comédies de Térence
L'Africain, poète au langage caressant.
Elle murmure et met le poids de son accent
Farouche au tintement des syllabes latines.
Toute blanche en sa tunique foui'rée d'hermine,
Une coiffe de lin attachée sur le seigle
De ses cheveux, massive, avec un œil espiègle,
De fortes joues et un gros nez d'évêque en pierre,
Elle écoute bruire ainsi qu'une prière
Bourdonnante sous des cintres et des voussures,
Les voix des temps païens sortant de l'Ecriture
Fleurie où son regard amoureusement trempe
Et la jaseuse et molle clarté de sa lampe
De cuivre, ciselée en manière d'oiseau
Par un ciseleur byzantin dont le ciseau
Pour les coulées d'émail creusa mainte nervure,
La clarté s'épanche et ondoie en chevelure
D'ambre doré qui fait se dissoudre les murs ;
La clarté monte en jets diffus de houblonnière.
Et sur le chapiteau d'un pilier nain le liei're
Et la vigne parmi les fuseaux de lumière
34
PLUS PRES DES CHOSES
Tendent leurs bras chargés de feuilles et de grappes
Qui chuchotent bizarrement et d'où s'échappent
Les souffles végétaux des champs — Et la cellule
S'emplit d'air libre, et des murmures y circulent
Qui sont les litanies des bêtes et des plantes.
O docte nonne, crains le parchemin qui tente
L'eiTort de ta pensée quêteuse et inquiète.
Pour ton salut, mieux vaut répéter aux fillettes
Des vassaux, troupeau roux que gouverne ta voix,
La vie des hommes saints d'hier et d'autrefois
Avec les oraisons que chacun d'eux préfère ;
Mieux vaut au bois cueillir les simples de la terre
Dont tu sais composer des breuvages calmants ;
Mieux vaut dans la chapelle égrener lentement
Vers le soir ou quand l'aube enlumine les voûtes
Les mélopées qui sont des chansons pour lu route
Que font les âmes, pèlerins allant au ciel ;
Mieux vaut baigner ton cœur dedans l'huile et le miel
Des méditations que t'envoie Notre Dame
Et qui, fins ruisselets, humectent les arcanes
De ta pensée fleurie comme les parchemins.
Fuis les charmes nouveaux du poète romain,
O fille de barbare au nom rude cl qui sonne
Du son des flols heurtés sur les dunes frisonnes
Les saints moines ont baptisé, absout, bénit
Les mers crayeuses, les étangs, les forêts, nids
35
René Salomé
De dieux glauques et verts qui rampent et qui grimpent,
Les cavernes hantées de nains riches en feintes
Et en métiers, les idoles taillées dans l'orme,
Les ruisseaux, gais harpeurs que suivent les licornes.
Les géants vêtus d'ours et de loups, les clairières
D'en haut que chevauchaient de fumantes guerrières,
Et les oiseaux qui savaient parler, et le seuil
Des huttes. Et voici que la pierre et les feuilles
Et les eaux et le sol nourri d'ossements rudes,
Voici que tout s'est rcA'êtu de quiétude
Et s'est uni dans le murmxu'e des prières.
Mais la -vàerge saxonne écarte ses paupières
Lourdes sur ses gros yeux d'enfant rieuse et forte ;
Et elle accueille les rumeurs que lui apportent
Les signes fermement ouvrés sur la peau d'àne.
Et son âme se sent frôlée par d'autres âmes
Qui lui semblent délicates et balsamiques ;
Les pierres du caveau s'allongent et s'expliquent
En jardins où la vigne embrasse les ormeaux
Et où des pâtres nus jouant du chalumeau
Font danser des garçons velus aux chevelures
Mêlées de ceiîs tordus, de lauriers et de mûres
Dont le sang noir s'égoutte au duvet de leurs joues;
Et non loin, des mers bleues roucoulent, que des proues
De cèdre et des dauphins et des juments piaffantes
El des lilles vêtues de coquillages fendent
36
PLUS PRES DES CHOSES
Agilement parmi les rires et les rides
Entrebâillés sur l'eau Et sur le plan liquide
Se mire une cité blanche qui est sans doute
Rome la Grande avec ses foires et ses joutes
Et ses donjons carrés où les païens écoutent
Des joueuses de harpe et des gnomes subtils;
Et les petites rues entrecroisent leurs lils
D'araignées à travers la masse des repaires
Où des dames, volées du château de leur père
Et vendues par des pirates, sont les esclaves
Du rullen griffu et morose qui brave
La loi du Christ étant fidèle de Mahoni.
La petite cellule est pleine de voix d'hommes,
De bêtes, d'arbrisseaux, d'ondes frôlées de rames,
De temples, de marchés que parcourent des femmes,
De vergers où tressant des couronnes de roses
S'amusent des enfants charnus. Le flux des choses
Et des êtres païens se déverse et arrose
De clair malin In pensée fleurie de la nonne —
Et le manuscrit d'où ces ajiparus rayonuenl,
Le manuscrit gonflé, j)alpilaiil, divisé,
S'épar[iil!t; en essaim de colond)es, rosées
37 t'Iiis prr.i. — 3
René Salomé
D aurore, qui vont indolemment se poser
Sur les rameaux jaillis de la terre du rêve
El la liseuse sent des bras qui la soulèvent!
Fille entrevue...
FILLE entrevue sur des ieuillets de parchemin
Remplis de votre apport et de vos iioirs futurs,
Articulés en mots d'ancienne procédure
Ht noircis d'un grimoire touffu, par la main
De certain clerc presse d'aller joindre sa mie,
Vous n'étiez pas si bien dissoute et endormie
Dans ces dossiers fleurant la vieille encre et la poudre,
Car vous ne cessez plus, ô iointjiine, d'en sourdre
V.n eau IVaîche ou en l)ourgconiuMncnt d'énieraude
39
René Saloiné
Et voire image autour de moi s'installe, et rôde
A pas discrets de souris et de Carmélite.
\
Vous vous rendez très familière, et si vous dites
Peu de chose, et ce peu équivalant à rien,
Néanmoins je vous vois et je vous connais bien,
Demoiselle Javotte, ô petite bourgeoise
Aux yeux baissés, qui ne rêviez malice ou noise
Et que sa mère avait nourrie aux bons propos.
Car vous saviez bien coudre et surveiller le pot
Dans la cuisine aux parfums d'herbes et d'épices,
Composer doctement des pâtes de réglisse
Et des onguents, de la vulnéraire ou des baumes,
Et vous aviez jadis épelé vos Sept Psaumes
Ou la Civilité pour y apprendre à vivre
Et à prier ; vous ignoriez tout autre livre,
Même la Belle Masciielonne ou Méliisine
Vous entendiez parfois, dans les maisons voisines,
Quelques voix fredonner un vieil air de Paris
Ou un Noël, parfois moduler un théorJje
Ou les commères se gausser de leurs maris
Dans un caquet menu de poules en discorde
Mais le caquet, les airs de luth ou les chansons
Ne vous causaient humeurs ni vapeurs ni frissons.
40
PLUS PRES DES CHOSES
Je crois aller chez vous, Javotte, sans laçons,
En voisin, sans larfuais pour m'annoncer, un soir
De Mai. Votre logis frùle d'un pignon noir
Le ciel tissé de lils d'argent et de soies mauves.
Votre vieux chat me voit m'approclier et s'ensauve
Dans l'escalier qui tourne en manière de vis.
Avant d'entrer, je jette un coup d'œil au narcisse,
Au basilic fleurant la tisane, aux jacinthes
Qu'on aperçoit à votre fenêtre et qui pointent
Hors de l'étain gravé d'armes et de devises.
Va vous êtes là-haut taillant une chemise
Avec vos grands ciseaux que jadis quelque fée
Porta, pour éclaircir, avant de les coiffer.
Les cheveux des forets, des jardins et des parcs .
Et qui en gémissant se ferment et s'écartent.
Et vous êtes là-haut dans la salle eu pénombre
Où musent des rayons attardés à rencontre
Des faïences, du chènc et des ferronneries.
Indifférente et close aux rumeurs de Paris
Qui tinte et carillonne cl sillle et ronfle cl grince.
Votre àmc est comme un mail dans un bourg de province,
Un mail planté d'ormeaux où s'éloulVe la brise.
Kl vous éli's lii-li.'iul laillaiil une clu-iiiisc
4ï
René Salomé
Dans la toile de Flandre au coin du feu tissée
Et qu'à la foire on vous a vendue l'an passé,
A Saint-Denis, devant que d'aller, ô Javotte,
Vous adjoindre au troupeau marmonnant des dévotes
Qui venaient de complimenter Monsieur le Saint.
Et ce clair souvenir dedans votre âme est peint
De la couleui' des vitraux de votre paroisse.
J'entre. Il n'y a ni gaîté folle, ni angoisse.
Ni surprise parmi le gîte où vous ouvrez
Les bons ouvrages de la reine Berthe, au gré
De votre mère, énorme dame en coiffe et guimpe,
Dont tout le long du jour vous entendez les plaintes
Et les sermons contre le luxe d'à présent
Mais n'avez-vous pas d'autres soins? En artisans
Pressés, vos doigts par le tissu vont et furettent,
Pendant que la maman grommelante feuillette
Sa Fleurs des Saints ou bien son livre de recettes
Commencé par sa mère au temps du Roi Henri.
J'entre, ù Javotte, et votre bouche me sourit,
Mais gravement vous m'avez fait la révérence,
Et votre père a décoché quelque sentence
Tirée d'Horace où de loisir il se complaît ;
Car votre père est avocat au Chàtelet
Et cite les auteurs d'Italie ou des Gaules
Fort proprement, quand il a griffonné ses rôles
42
PLUS PRES DES CHOSES
Ou dupé en matois quelque maigre plaideuse.
On bavarde. On m'apprend que vous serez quêteuse
A la Saint-Jean, et vêtue d'un damas genêt,
En l'église Saint Nicolas du Chardonnet,
Et que je suis requis de n'être point un ladre.
On rit. Je vous contemple, ù ma mie, dans le cadre
Que vous l'ont les étains, les émaux de Limoges,
Les pampres scidptcs et les cuivres de l'horloge
Dont le lourd balancier cadence votre vie.
Telle est votre beauté qu'il me vient une envie
De vous dire tout bas les Stances à Sylvie
Ou le dernier sonnet goûté chez Arthcnice
Mais vous pourriez, étant innocente et novice
Eu bel esprit me regarder comme un benêt.
J'irai donc à Saint Nicolas du Chanlonnet,
A la Saint-Jean, vous ayant prêté mon laquais
Pour vous servir île page, et tous vos afllquets
Seriml choisis par moi chez les bonnes faiseuses,
l'our la premier*^ l'ois vous semblercz heureuse
^i
René Salomé
De me voir, et je vous conduirai pai" la main,
1
Fille entrevue sur des feuillets de parchemin
Le vieux porle-carle en crocodile
LE vieux porle-carlc en crocodile gila
Bien des années parmi l'ombre du secrétaire ;
Il somnolait dans l'inertie cl le mystère
Comme au sein d'une Administration d'Ktal.
Son cas est vraiment si moderne et si l)anal !
N'envions point sa vie ilormante de canal,
45
/tins [iri's. — 3.
René Salomé
N'envions point le crocodile bureaucrate,
Car son histoire sans événements ni dates,
Son histoire sans dieux, ni héros, ni martyrs,
Sans larmes ni sanglots, sans rire ni sourire,
Sans révolutions, sans hasai'ds, sans idées,
Va d'un pas traînant de Rossinante guidée
Par la main d'un Sancho goutteux et maniaque.
Le porte-carte en crocodile s'enfle et craque
De documents qui lui tiennent lieu de pensées.
J'y vois que j'ai toujours dans un brumeux passé
Payé mes contribvitions aux gens du lise ;
Et j'y vois, ornées de Libertés dans un disque,
Les quittances momiliées des premiers termes ;
J'y vois que de tout temps je fus rigide et ferme
En mon propos de régler à point mes factures ;
Et voici pour ceux qui dans un vague futur
Eplucheront cette Troisième République
(Et ce sera suivant des Méthodes critiques
Qui videront tout le contenu du réel)
L'adresse d'un député ministériel,
Les prénoms d'un évoque aujourd'hui cardinal.
Un trio de prescriptions médicinales.
Puis la carte (sur bristol fin) d'un pédicure
Et l'avenir qui germe chez nous aura cure
Des confidences de ce précieux paquet.
46
PLUS PRES DES CHOSES
O porte-carte en peau rugueuse, tu craquais
Autrefois de métaphysique et d'aveux
D'amour et de grands vers tirés par les cheveux
Et de projets de tragédies et de romans
Et de billets sertis de feuillus ornements
Où roucoulaient des colombes sentimentales
Tu étais un boudoir qmi rit, un hôpital
De sentences tirées (plus ou moins) de l'Éthique,
Un cloître que hantait le péché romantique.
Une ofïicinc, une académie, un musée,
Presque une àme, et fouiller tes flancs, c'était causer
Avec des gens, des faits, des choses, des fantômes,
Avec toute la vie, c'était flairer l'arôme
Des hasards trouvés et euoillis le long des Jours,
C'était se ressaisir parfois d.ins l'instant court
Et fugace où l'invention joyeuse éclate
Et te voici fonctionnaire et bureaucrate.
Parmi la nuit et la poussière qui te cernent !
Ton cas est vraiment si banal — et si moderne
Tu piquais dans la soie
Tu piquais dans lu soie des épingles ténues ;
L'Automne aux alentours et sur les avenues
De notre àme estompait des formes surannées.
Tu m'as dit : « Au lin l'ond de mes primes années,
Lors([u'enfaut j'habitais un vieux logis bien sage
Et que par les casiers des boîtes à ouvrag:es
48
PLUS PRES DI':S CHOSES
Mes doigts faiseurs de désarroi se promenaienl
Palpant les souples ccheveaux, le cordonnet,
Le ruban, les boutons d'os et de porcelaine,
Les dés, les grands ciseaux criards, les bas de laine
Qu'on tricotait au coin du feu en devisant,
J'ai trouvé ce qu'on ne trouve plus à présent,
Des épingles à double tète, au corps trapu,
A la pointe inllexjblemenl droite, et j'ai pu
Dialoguer avec elles dans leur langage.
Car muettes aux vieux, ces épingles ménagent
Aux petits des leçons charmantes et des contes
Si les menottes aventurières se domptent
Et s'abstiennent de loucher au bel acier mat
Elles avaient ces épingles de vieille date
Uni sur de tendres cœurs nourris de fadaises
Les coins des légers fichus de toile irlandaise
El dans les falbalas qui déferlent en mousse
Elles s'étaient au gré de l'index ou du pouce
Glissé pour maintenir le rêve des écharpes.
Aux assemblées pourvues de joueuses de harpes
Et de sensibles fredonneuses de romances...
Ah! ces épingles, je revois leur front (jui pense
Et connaît; je revois leur taille ronde et forte!
Pour moi chacune était faite cl marquée de sorte
Qu'elle était une vraie personne, différente
49
René Salomé
En traits, mœurs et ^ûts de Mesdames ses parentes
Ou compagnes logées dans le même réduit.
Chacune à sa façon trompait les jours d'ennui
Au songe du passé plein de mythes berceurs,
Alors qu'il n'est en vous, épingles d'aujourd'hui,
Anonymes et falotes petites sœurs.
Nulle àme jîour garder quelque trace des heures
Dont le cheminement d'aveugles vous traverse —.^—
Ta voix chantait ainsi, pendant que les averses
Jetaient de petits grains pointus contre nos vitres
Et que tes doigts, clercs ingénieux qui déchiffrent
Le grimoire des soies plissées où ils cheminent,
Fixaient les petites épingles anonymes.
L'outillage menu
L'ouTiLLAOE menu de la vie que l'on mène
Chaque jour au foyer haute d'ombres humaines,
De traditions et de vajîucs souvenances,
r/outillage quotidien ilonl tu ne |)enses
Ni bien ni mal, dont on ne pense rien ou guère,.
Parce que ce seraient des pensées lerre-à-lerre.
L'outillage dont tu ne saurais te passer
l'our les ouvrages ondoyants de gynécée,
Uien n'en reste diins les choses ni les mémoires
91
René Saloiné
Quand il a disparu des coffrets, des tiroirs,
Des étuis, du vieux linge en charpie et des loques
Les aiguilles n'ont pas aux replis des époques
Fait leur trouée continuelle et perspicace ;
Les éijingles bombées n'ont point laissé de traces
Au tissu chiffonné des années et des jours;
Tant de bouts de rubans, flore d'anciens atoiu-s,
De cordons, de galons, de fils, d'anneaux, d'agrafes.
N'ont plus leur fonction précise et délicate
Au costume de nos souvenances pàlotes.
Or ces disparus ne se plaignent ni ne sanglotent
Ni n'exhalent des fantômes et des soupirs
Dans les coins d'âme ou dans l'ombre d'un meuble empire
Ou dans un musée noir de ville de province.
L'outillage menu tout flambant neuf évince
L'outillage vieillot d'hier et d'autrefois
Et le relègue dans un mystère où les doigts
Fureteurs des petits ne jouent ni ne se posent
El ces choses, dans l'inconnu brumeux encloses.
Ne sont plus là pour le raconter les vieux ans,
Les fileuses, les brodeuses, les artisans
Minutieux qui des ciseaux cl de la lime
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PLUS PRES DES CHOSES
Taillaient les membres fins de l'outillage infime
Dont le maniement s'accompagne de légendes,
De chansons, de récits d'un autre âge, et se scande
Au murmure lointain des âmes étouffées.
L'outillage menu des elfes et des fées
S'est dissout dans l'éther où tant de passé vogue,
Pour n'être point classé par les archéologues.
Tu te ris de ma bibliothèque
Tu (e ris de ma bibliothèque tournante
L'hiver, lorsque nous devisons près de la lampe
El que les doigts manient des chiffons écroulés.
Et tu me dis, laissant la douce voix couler
En eau fraîche qui tasse et peigne son lit d'herbes
« Tes livres sérieux et recueillis s'énervent
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PLUS PRES DES CHOSES
A la longue de leur sagesse d'écoliers ;
Ils rêvent de feuillets minces éparpillés
Dans la brise et de majuscules qui tournoient
Et de signes menus présentant leur minois
Enfantin au cristal imagier des fontaines
« Ils se donnent un peu les âmes incertaines
Des tout petits qui se plaisent à imiter
La danse des objets dansant à leurs côtés
Et pour eux seuls, des danses pour nous invisibles.
Car l'Histoire, la Littérature et la Bible
Savent que le délire est aux sources de l'Etre
Et qu'il faut délirer quelquefois pour connaître
Ce que n'atteint jamais la bovine raison — -
« Or les bons livres, sans sortir de la maison,
Grâce aux rayons de chêne au pivot suspendus.
Se figurent lancés dans la course éperdue
Des atomes qui se cherchent et se poursuivent _
« Ou [thilôt, car votre àiue est modeste et naïve.
Livres, vous vous croyez ou feignez de vous croire
Sur les chevaux de bois (jui louriieiit à la foire —
Autour de mon vieux chapeau verdâtre
AUTOUR de mon vieux chapeau verdâtre, la frise
De fleurs cueillies tout en grimpant de roche en roche,
Se dessèche et se pulvérise et s'efliloche
Avec le souvenir des marches dans la brise
Vers les sommets de calcaire imbibe de sang.
Ne ris pas ; ces fantômes de fleurs grimaçant
Aujourd'hui de leurs délicats minois en loques,
Ce furent, au désert des sapins et des rocs,
Les héroïnes guerrières et décidées
56
PLUS PRES DES CHOSES
Qui luttaient et peinaient sous le vent, les ondées,
Les frimas, l'cboulis des pierrailles coupantes,
Le ciel clair mais pauvre et avare, les tourmentes
Floconneuses, les eaux qui ravinent les pentes
Et bondissent avec des cris et des rumeurs.
Autour du vieux chapeau les vaillantes se meurent.
Elles n'ont pas choisi les coins de terre grasse
Et tiède où le zéphir est sage, mais l'espace
Béant, que les piliers et clochers empourprés
Dcchiquètent, le diaphane et vaste pré
Du ciel où les tempêtes sans merci chevauchent.
Elles ont pris jadis un élan roide et gauche,
Jadis au fond des temps où croissaient leurs aïeules
Et ont de degré en degré, de seuil en seuil,
Laissant les frêles et les blessées à mi-pente,
Atteint la roche austère et glacée tlonl les fentes
Abrilciil leur petit fcirps ncr\(Mix cl tassé.
yVuloiir du \ icux ehaprau tu voi.s se balancer
Leur l'roiU \ i(c oulilicux de la gloire passée.
57
René Salomé
En voici trois, emmitouflées de blanche hermine,
Trois princesses d'en haut, que leur génie incline
A bourrer et fourrer des capuchons, des houppes,
Des loups mj'stérieux de poils blancs qui étoupent
Et calfeutrent leur figure de fée mutine :
Aux toisons des nuées lentes qiii encourtinent
Les rinceaux et les dentelures de la roche,
Elles ont enlevé des duvets et des floches.
Le long des siècles accoudés sur les sommets.
O princesses d'en haut, artisanes, jamais
Nous n'imaginerons vos labeurs, ni vos ruses,
Ni vos inventions soudaines, ces intruses
De la nue, ni votre endurance, ni l'effroi
De vos rares amours qu'épouvante le froid,
Les bourrasques et les névés qui s'alourdissent.
Autour du vieux chapeau verdâtre les pelisses
Et les houppes des fleurs se dépouillent et glissent
Le long de leurs membres fluets d'enfants malades.
Les princesses d'en haut esquivent l'embrassade
Mortelle de la cinglante bise et des neiges
Et des brumes, géants fumeux qui les assiègent ;
Elles semblent trotter gaîment sur les lichens
Vers les étoiles délilanl, rieuses naines.
Entre les pignons et les flèches écarlates.
Mais, vois ces autres fleurs, pinceaux noirs à stigmates
58
PLUS PRES DES CHOSES
Grisâtres, qui tragiquement dressent la tète
Comme pour écouter la venue des tempêtes
Ou l'approche de la destinée aux pas lourds.
Vois et surprends le souvenir aigu des jours
De deuil et de tourments appesantis sur elles ;
S\u"prends leur volonté griffue qui n'a plus d'ailes,
Mais qui s'accroche en désespérée au présent
Et qui pince les grains des blocs tordus gisant
Pêle-mêle en un champ de bataille sanglante.
Autour du vieux chapeau, agonisent les plantes !
Ces pinceaux noirs ocellés de points gris, férus
D'ascensions au chef des montagnes bourrues.
Sont des Ames aventurières qui ne souffrent
La vie que promenée sur la lèvre des gouffres.
De fatigue en l'aligne et d'échoc en échec,
Elles rôdent au bord de l'espace et des siècles
Qui meurtrissent aveuglément leurs menues tâches.
Mais vaincues cl llétries, les obstinées remâchent
l'rofondémonl leur appétit de libre espace,
Et sûres du prochain désastre, elles s'enchâssent
Mifux i\nv jamais enlre les dalles congelées.
59
René Salomé
O frileuse qui vas glissant dans les allées
De nos tièdes jardins et dans les chambres closes,
Et gotites lentement la vie par menues doses,
Les princesses et les aventurières des nues
Demeureront pour toi d'étranges inconnues
Dont ta sagesse qui raisonne et qui sourit
Dédaignera moqueusement la barbfirie
Et les efforts constants et les travaux obscurs
Et la montée persistante le long des murs
Écarlates et nus que la tempête hante
Autour du vieux chapeau se meurent les vaillantes.
Feu du ciel, je l'ai vu...
Fv.v du ciel, je t'ai vu souvent dans l'humble vie
Doucement cadencée aux rêves du logis,
Lefl soirs d'hiver quand rôde en moi la nostalgie
Des chemins d'ombre que les aïeux ont suivis...
C'est dans la salle ornée d'assiettes et de cruches
De grès où vient danser le sourire des bûches,
Cependant que les doif^ts ravaudent et tricotent
El que dificrètemrnl bourdonne la parlote
Oïl Ton gémit de oe que les mours dégénèrent ;
6l ftliis pn'-s. — ,^
René Salomé
Et le chat blanc, familial et sanguinaire,
Ronronne près de moi devant le bois qui chante
Et la fée des labeurs domestiques, la lampe
Fait son crachotement sous sa guimpe en papier
Et aussi m'élevant sur la i^ointe des lîieds,
Je t'ai vu dans le grand fourneau de la cuisine.
Au temps des fruits pendus sous les branches voisines,
Quand le ciel emplit tout de calme et de murmures
Et que les chaudrons mats sont décrochés du mur
Pour cuire le monceau juteux des confitures
Selon les liturgies qu'ont léguées nos aïeules ;
Et le tiède parfum s'épandait jusqu'au seuil,
Jusqu'à la rue silencieuse entre les granges,
Et ta voix, feu d'en haut, sous les gestes étranges
Des femmes qui officiaient au bord du cuivre,
Ta voix close dans la fonte semblait poursuivre
Un discours violent de nuée qui s'approche.
Je t'ai revu en banderoles et en floches
Ondoyantes rôder sur l'or d'une omelette,
Gondole naviguant dans la nuit violet le
De la chambre où les frais visages s'allumaient ;
Et le rhum et les œufs sucrés, de leur fumet
Onctueux caressaient la gorge et les narines ;
ïu te jouais en phosphorescence marine
Et lu grimpais vers les épaules, vers les yeux,
6a
PLUS PRES DES CHOSES
Vers les nez étonnés des enfants curieux,
Vers les cheveux cendrés et bouclés d'une aïeule.
Et les cloisons vêtues de rameaux et de feuilles,
Le linge qui fleurait le camphre, les Limoges
Et les Rouen du mur, les boiseries, l'horloge
En marbre noir qui porte un appareil en cuivre,
Tout, bleuâtre et mouvant, simulait les flots ivres
De mers illuminées que frôlent des musiques.
O feu d'en haut, follet rieur et pacifique,
Souffle rauque et courroucé des nuées d'orage.
Ame des cheminées prodigues de mii-ages.
Où éclosent pour les petits enfants sauvages.
Pour les vieux, ballottés parmi les souvenances.
Pour les pensées qui dans le rêve se balancent.
Tant de ligures, tant âe rêves, tant de jardins,
Tant de plantes, de fleurs, de ruisselets soudains
Dont les ondes sont des chevelures frisées;
Feu de chez nous qui sais comment il faut causer
Avec le chat frileux grillant son museau rose
Et qui évoques dans les àincs et dans les choses
Pendant la course des aiguilles sous la lampe.
Bien des choses et bien des ûiucs niurniuranles.
Aglli II' liifiir^iis.iril . l'ilcr
(H
René Salomé
Feu de chez nous, chanteur de mythiques récits,
Confident des jours clos jadis entre nos murs.
Ame des actes et des ouvrages qui durent
Et dureront tant qu'il y aura la maison,
Gaîté, lumière et chaud de l'ouvrable saison.
Elan de ce qui fut vers ce qui pourrait être,
O feu, notre fiévreux captif et notre maître,
Demeure, et sois longtemps répandu parmi nous.
Et fais que les petits se tenant à genoux
Devant toi quand un soir d'hiver cause et tricote,
Entendent dans tes voix la rumeur des Cyclopes -
Le thé chante
LK Ihc chante, la soie filtre l'or, la soie cra(iiio ;
Tes doigts précis me jouent des fugues du vieux Bach
Et ton Ame joyeuse et féconde s'épand.
l'rcfl de la cheminée, ma lecture en suspens
Uecommence dans la cadenco qui persiste.
J'ai referme le petit livre janséniste
65 plus prî's. — 4-
René Salomé
Vêtu de truie olivâtre et parcheminée,
Où quelques noms du grand siècle sont griffonnés
D'une encre pâle avec deux devises latines
Et les dates de mystérieux faits intimes
Dont ces pages sont les discrètes confidentes.
Le feu craque, la soie filtre l'or, le thé chante,
La fugue dit son héroïsme calme et fort ;
Le petit livre janséniste est là qui dort.
Mais les âmes dont il est imbu se réveillent
Et tiennent, près de nous, un suprême conseil
Dans ton salon d'accorte et fine ménagère.
La grand ville en clinquant fait silence et digère
Très loin de nous ses turpitudes modernistes.
J'ai refermé le petit livre janséniste
Et je poursuis ma lecture parmi la fugue.
J'entrevois dans une automnale solitude
Monsieur Hamon qui marche avec l'enfant Racine,
Lui dit les simples dont on fait les médecines,
La joie d'aller sur un ànon paisible et sage
Dès l'aube visiter les pauvres des villages,
Sourit à la beauté des petites mésanges
Et prend dans son bissac un pain de chien, qu'il mange
ti^
PLUS PRES DES CHOSES
D'un cœur humble et joyeux, en admirant la grâce
Qu'il a reçue de réparer ses forces lasses.
Et tous deux dans cette solitude automnale,
Le vieux maître et l'enfant marchant près du canal
S'exercent à rester humbles dans leurs propos.
Mais deux cygnes passant en blancheur les troupeaux
Des nuées qu'Apollon dans ses étables range
D'après les auteurs lus à VKcole des Granges,
Deux cygnes sont venus tout près sillonnant l'eau,
Et l'enfant pense au grec de Monsieur Lancelot,
Et Monsieur Ilamon pense aux âmes innocentes...
Le feu craque, la soie liltre l'or, le thé chante,
La fugue est une vie austère, simple et tendre
Qui chemine d'un pas certain loin des méandres
Où vague la cohue de nos âmes fanées.
J'y vois dans la pâleur de lointaines années
Le bon vieux médecin que raconte mon livre
Et l'enfant inquiet des choses qui l'enivrent
Bien qu'il soit prémuni contre les goûts du siècle,
Car sa tante, Madame Agnès de Sainte-Thècle
El les doctes Messieurs qu'il entendit ou lut
Lui ont décrit la voie chanceuse du salut
Il est troublé par leA idole» de ses yeux,
l'ar left cygnes ployant leur long cou sinueux,
Par la buée qui vuile, en rodanl, les prairies.
(>7
René Salonié
Mais le vieux maître est plein d'onction, et sourit
En signalant des oies sauvages dans l'espace.
Ayant fini son pain de chien, il dit ses grâces,
Un peu honteux d'avoir vécu dans l'abondance.
Le thé chante, la soie filtre l'or, le feu danse
Et jette des reflets qui marchent dans la fugue.
L'héroïsme lointain pénètre et nous subjugue ;
La ville de clinquant ne tient plus nos pensées.
Je sens tout près de moi ton âme balancée.
Et les ombres des solitaires se dessinent
Dans ton salon de ménagère aceorte et fine.
Le long du Jour d'été
Lv. lony (In jour d'clr qui bimrdtnine en snspcns
Aux tuiles (lu villa^îi; cl au IVonl des cliarniiilcs,
Le marronnier dans la paisible cour êpand
Son lissu ironiluc vers la liesoicnc des lillcs.
Les choses de la cour sont grouptîes en fanulle
IVïin cùlc lu jardin, en face la cuisine
(il)
René Salomé
Où sifflote la voix constante des bouillottes ;
Puis un mur où le lierre obscurément chemine,
Au plâtre lézardé agrippant ses menottes ;
Puis un petit bûcher qui porte un réservoir.
Le marronnier remplit simplement son devoir,
Simplement, d'un air doux et quasi paternel,
Un peu bureaucratique, et du matin au soir,
Il rafraîchit les laveuses qui entremêlent
Des complaintes et des sentences du terroir.
Le mai'ronnier déploie son ombre bienfaisante
Sur la cuve de bois où les bras nus se trempent ;
L'eau est cendrée ; le linge écume et s'arrondit
Et se gonfle; mais les bras fumants et hardis
L'attaquent; le voici tordu, voici couler
Sa mousse pénétrante et sa forme exilée
Et l'arbre met des tons mauves à ce tableau.
Et l'ouvrage ruisselle et jaillit, et des flots
De gaîté par accès montent du sein des femmes.
Le grave marronnier semble étaler des palmes
70
PLUS PRES DES CHOSES
Rituellement sur des tètes de sultanes,
Car son bois est hanté d'une ànie orientale,
Et quelque dieu hindou y continue son rêve
Lent qui se ramifie et monte avec la sève.
Mais les lilies d'en bas n'en poursuivent pas moins
Les rustiques propos, les chansons et les soins
Qu'il sied de prendre en des logis qui se respectent,
Parfois, dans la pénombre où quêtent les insectes.
Les bustes relevés se cambrent et les bras
Bleuis se dressent vers l'immobile entrelacs
Des mains vertes aux doigts palmés qui versent l'ombre
El un instant le joyeux effort plie et tombe,
Les yeux soudain voilés s'imprègnent de langueur
Puis, la fatigue exclue, un long rire moqueur
Éclate, l'eau jaillit et mousse, les chants fusent
Et le linge clapote avec des voix confuses
Et se gonfle et retombe et se gonfle à nouveau.
Le marronnier est un artiste et les travaux
Qu'il adoucit ne gisent pas dans l'ombre vaine ;
Mais son épais feuillage est parcouru de veines
Par où, sang irisé, circulent des raies d'or
Qu'il fait choir goulle i\ goutte aux cheveux di'S laveuses,
:i
René Salomé
A leur nuque brunie cl lourde, à l'eau mousseuse
Qui bouillonne, au beau linge assoupli qui en sort
En flancs bombés, aux gestes mesurés et forts
Dont les filles ont le secret et la cadence.
Et tout cela frémit de sourires et danse
Une danse étouffée de Naïade entrevue.
Au loin, ce sont les vêpres des champs qui remuent
A peine, et la respiration du village.
Ici près, le jardin aux arbustes bien sages
Qui méditent les actions du jardinier.
Et la cuisine où le murmure coutumier
Des bouillottes s'épand. Tout médite ou somnole ;
Mais la petite cour travaille, et les paroles
Et les rires et les gestes vaillants y volent,
Et la toile blanchie est une voix qui chante.
Le marronnier déploie son ombre bienfaisante.
La chambre bleue dormait
LA chambre bleue dormait sur la petite cour
Où le bon marronnier avec ses rameaux lourds
Versait de l'ombre et de la fraîcheur aux laveuses.
Les feuilles, éventails de reines paresseuses,
V^enaient toucher les persiennes et les croisées
De la chambre et voulaient peut-être s'y poser
Sur le marbre rafraîchissant du secrétaire,
Menble empire, tenancier des graves mystères
Familiaux (|ui font (|uc la nuiisou chuchote.
"Jo plus prrs. —
René Salomé
O chambre bleue, douce et somnolente dévote,
Amoureuse de vieux parfums et de pénombre.
Te revoici, volets clos, et des mèches blondes
Ou mauves de soleil roulent sur les tentures.
Languissamment tu t'éveilles dans l'aube pure
Où passent les appels répétés des arondes.
O chambre bleue, où, long voilés, tournent en ronde
Les souvenirs de l'âme enfantine et hardie
Qui gîtait là dans un tissu de rêve, ourdi
Par d'invisibles fées venues avec les branches.
Tous les matins semblent des matins de Dimanche
Dans cet azur et la mélopée des bois proches.
Quand l'enfant se réveille au murmure des cloches
Et que ses yeux pleins de songes amis rencontrent
Tout d'abord, suspendues sous un portrait, deux montres
Bombées, historiées, archaïques de forme,
L'une en argent bruni et la deuxième en corne
Et chacune portant au cadran sa devise.
Et les yeux, imprégnés d'apparitions, lisent
réniblement les gros et ronds chiffres arabes
Où les aiguilles, doigts en ferraille, par saccades,
Comme accablées de paralysie et de goutte,
Poursuivent néanmoins d'un pas constant la route
Qu'elles firent pour nos aïeux et nos aïeules.
74
PLUS PRES DES CHOSES
O chambre bleue qui sens la sauge et le tilleul
Et le camphre et la désuète bergamote
Grâce aux deux montres dont les aiguilles tremblotent
Kt dont les voix s'enrouent, tu restes balancée
Sur les bras maternels des heures du passé
Que l'enfant curieux interroge et ellleure.
Et soit que la gaîté mouille son âme en fleurs,
Soit qu'un vague désir le gène et le tourmente,
Les heures du passé, graves ou fredonnantes,
Lui accordent leur sympathie et leurs conseils.
O chambre bleue, musée de mèches de soleil.
Tu sais combien la montre d'argent parle vile !
Klle entretient l'enfant de choses déjà dites
Et ressassées, mais qui plaisamment se déclenclienl
Sa voix a des trollinemenls de souris J)lanche
l'.l des empressements de petite bourgeoise
<Jui reçoit des cousins île province et, grivoise,
Leur narre en cariuetant les scandales du jour.
Illle sait pénétrer les meubles d'alentour
iJe son humeur dansante et parfois (pierelleuse;
Elle fronde et s'irrite et raille la veilleuse
Eteinte et rit gaiement d'un petit rire fou.
Ht les heures qu'elle a stylées glissent et jouent
Par la chaml)re avec de longs bruissements de soie
El vont pinçant du lulh el doucement s'assoient
Sur la bergère ou bien se font des révérences.
75
René Salomé
O chambre bleue, faiseuse d'ombre et d'indolence,
Tu sais combien la montre de corne est bourrue;
Elle mai'que le pas des soldats dans la rue
Ou ceux de l'artisan voyageur sur les routes;
Sa voix mordante et dûment cadencée, boute
Au cœur de l'incertain le goût des âpres luttes,
Des étapes forcées et chantées A'ers un but
Fuyant toujours, l'amour des ou%T:'ages finis,
Bien ajustés, fouillés, révélant un génie
Qui s'observe, les soins d'un maître en son métier
Et le respect des vieux âges dont l'héritier
Doit conserver les tours de mains et les recettes _
Les aiguilles ont l'air d'avoir mis des lunettes
Poiu' mieux voir si le geste ou le pas sont bien nets,
Si les doigts à propos et dans la bonne voie
Poussent l'outil, si par les champs et par les bois
Les compagnons cambrent le buste et sont dispos.
Et la durée, insoucieuse du repos
Des âmes où la vie s'écoule monotone,
L'héroïque durée de guerre et de besogne.
Emplit la chambre bleue de sa noble rumeur
D'atelier et fait sourdre au fond de la demeure
Des musiques de marche et des bruits de métal.
O chambre bleue rêvant d'un rêve végétal
Et te parant de perles de feu qui s'étalent
76
PLUS PRES DES CHOSES
En éclipses sur ton tapis et sur tes murs,
Tu aimes plus que tout somnoler au murmure
De luth ou de satin froissé que font les heures
Issues de la montre d'argent — et tu as peur
De l'héroïsme âgé de la montre de corne.
Mais l'enfant l'aime bien, la tient pour sage et forme
Des rêves de conquête et de Travaux ardus
En l'entendant qui marque le pas et gradue
Les efforts patients des mains et des pensées
Et, de sa persistante et robuste poussée,
Fait craquer les cloisons de ton rêve fermé,
O chambre bleue, dormeuse obscure et parfumée.
J'ai rêvé que le marronnier
J'ai rêvé que le marronnier de notre cour,
Celui qui verse l'ombre violette, au cours
Des heures de l'été, sur l'ébat des lessives,
En des temps plus lointains que les temps où revivent
Les personnages des contes de nos grands mères,
En des brouillards confus de temps qui s'agglomèrent
Avec des ombres de géants et de vieux mythes,
J'ai rêvé f|ue le marronnier, paisible ermite
Qui poursuit dans nos murs ses premières extases.
78
PLUS PRES DES CHOSES
Commençait un voyage très lent et dont les phases
Duraient chacune beaucoup plus de cent années.
O voyageur feuillu de mon rêve étonné,
Tu l'approches tout doucement de la demeure ;
Tu vas suivant les jeux des petits doigts que leurrent
Tes boules peintes et vernies comme des vases.
En tous lieux tu poursuis tes premières extases
I',t tu charmes le seuil des maisons et des huttes.
'J-ue sais-lu de la ilircction, de ton l»ut,
Du pourcjuoi de ta course inégale et ciianceuse?
Tu le meus dans le temps d'une àme paresseuse
Vers le temple des dieux qui peignent les couchants.
Tu ne t'avises pas de comprendre le chant
Varié suivant les climats où tu circules,
Des oiseaux conliés à Ion doux crépuscule.
Tu soulTies, dans le voile étendu par tes mains,
[>es différents travaux des différents liumains.
Leurs différents hiisirs. leurs morales diverses,
Kl sur tout et sur tous, ton OMii>rc se déverse
Avec la même paix et la même bonté.
.le le vois soiimhiUmiI im|ir(S d'une cité
<^>ui mire li- tissu tin de srs pierres blaiiclies
70
René Salomé
En des flots ciselés et bombés d'où s'épanche
Le chœur léger des voix de déesses qui jasent.
C'est là que tu poursuis tes premières extases
Devant un seuil orné de boeufs taillés en marbre.
Une source a creusé sa vasque près de l'arbre
Étranger qui gouverne et tamise le jour
Sur les rochers moussus d'où l'eau timide sourd
Goutte à goutte avant de s'enfuir en nobles ondes.
O marronnier, l'aile anguleuse des arondes
Vous elfleure, la source et toi, d'un vol pointu ;
Et les femmes d'en haut, long voilées, long vêtues.
Quand vous entremêlez de nocturnes soupirs
Descendent du logis les outres à remplir
En chuchotant pour ne pas attirer les Mânes
O marronnier, l'aube paraît, les petits ânes
Viennent des champs avec des courges et du lait ;
Tu vois, non loin, voler le disque ou le palet
Figurant le circuit des Héros de la nue.
Puis les adolescents agitent leurs pieds nus
Dans l'eau pure où lu fais ruisseler des oboles.
Que ton voyage est lent parmi la durée folle !
Tu muses, pèlerin songeur et délicat
Sur les chemins que l'humaine cohue marqua
De pas fuyants tournés vers le déclin des jours.
80
PLUS PRES DES CHOSES
Je te retrouve au pied de l'église d'un bourjf
Serti de gros remparts, de tours et de fossés.
Les cloches, dans la cage obscure balancées
Disent un chapelet de proses monastiques.
Tu couvres de tes mains étendues la boutique
En toile d'un vaillant chaudronnier qui martèle
Des cuivres de Dinant, vaisseaux sacramentels
Où fumera le grand œuvre des ménagères.
Devant ta forme et tes manières étrangèx-es,
Des gens venus de loin trafiquer à la foire
Et présenter leurs vœux à quelque saint notoire
S'arrêtent ébahis, gesticulent, patoisent.
Les petites maisons pointues et discourtoises
Rient de tes airs béats de chanoine et se serrent
A s'étouffer en un mj'stérieux concert
De pignons gradués, de clochetons et d'angles.
Les enfants haillonneux se gourment et s'étranglent
Pour les marrons peints et vernis comme des vases.
En ce lieu tu poursuis tes premières extases,
O marronnier; les saints de leurs niches te guettent,
Soupçonneux; les corbeaux du haut des échauguettes
Te connaissent d'après ce qu'ont dit leurs ancêtres;
Et quelquefois les chapelains ou l'archiprètre
Texorcisc pour voir si tu n'es point hanté
Et lu erres, tu séjournes dans les cités;
"l pltui pri'.i. — f>.
René Salomé
Tu charmes les entours des maisons et des huttes ;
Dans les clos, dans les cours où les gerbes d'eau flûtent,
Doucement et sans y penser tu t'insinues.
On s'accoutume à ta bienveillance ingénue
Qui protège les longs travaux, les confidences
Et les entretiens où coulent d'abondance
Les eaux de la sagesse et du savoir antiques.
Te voici dans un cloître où les nonnes se piquent
De bien parler, d'avoir le bel air et des charmes.
Elles excluent la robe crasseuse des Carmes
Et goûtent les iiouri>oints crevassés, les grands cols
Florentins, les gants parfumés d'essences molles,
Les paroles musquées de leurs jeunes voisins.
L'Abbesse, une enfant docte et gaie, dont les cousins
Et les oncles sont rois, princes ou connétables,
Fait dresser et charger de sucreries sa table
Sous tes rameaux, ô voyageur, et t'examine
En badinant de ses deux prunelles gamines
Qui trottinent ainsi que souris en liesse ;
Et chacun fait sa cour à Madame l'Abbesse,
Lui offrant caramels, dragées et colignacs
Et des regards luisants de ferveur qui se braquent
Sur le tissu bombé de sa guimpe flamande
Les doigts, froleurs de soie et de velours, quémandent.
On la dénomme Calypso, Vénus, Armide ;
82
PLUS PRES DES CHOSES
Oji choit clans la mythologie galante et vide ;
On jargonne en latin, on italianise;
On boit ; on fait tinter les yen-es de Venise.
Et trois nonnains pinçant du lulli et du Ihéorbc
Soupirent un motel de leurs voix qui s'accordent
Languissamment avec les voix de la feuillée.
L'abbesse enfant essuie ses paupières mouillées,
Car dans les vers sonnants que la musique avive,
Elle se reconnaît sous le feint nom d'Olive
Enveloppe de vœux, de regrets, de prières
C'est là que tu poursuis tes extases premières
Dans le cloître égayé d'arceaux et de gargouilles.
O voyageur, tu muses iongtemi)S, lu le rouilles
Dans les cloîtres, le long des avenues sournoises,
Près du puits de la cour des demeures bourgeoises.
Sur les places des bourgs frémissants de caquets
Où les clercs attablés combinent un piquet,
Au soir, quand l'Angélus i-ôde parmi i<'s tuiles,
Sous la l'cnt-trc du philosoiihe tranquille,
Dans les jardins on \()nl di>s ombres de marquise _
El le voici à mon réveil <[ui te ravises
Va r.'iis srnilil.'inl irriir ininiii.ilili- sur l.i \t:t^i
m
René Salomé
Tu poursuis près de moi tes premières extases.
La bague des aïeux —
LA bague des aïeux me contie sa pensée;
La hague des aïeux, lourde et cadenassée
De. jaspe où s'éternise une mouche de sang
Ne connaît point les laits et les cires récents.
Elle sait qui je suis, ma souche, ma lignée,
Mais n'est point sur le temps moderne renseignée
Ignore même si le temps moderne existe.
Sa pensée a des horizons de vieux «Iroguisle
Knclos dans une otlicine provinciale
85
René Salomé
Où les mêmes instants, d'un glissement égal,
Où les mêmes instants qu'aux époques rouillées
Se promènent parmi des bêtes empaillées
Qui ne ferment jamais des yeux de porcelaine,
Mais la bague, dans ce liasse captive, est pleine
Des sentiments drus, Aigoureux et juvéniles
Qu'on retrouve aux chansons des aïeules qui filent
Sur le vitrail imaginaire des légendes.
Ses lointains ne sont pas embruinés de cendre.
Mais souriants des feux d'une aube d'Evangile;
Son âme ne s'ankylose point, mais agile,
S'ébat dans la feuillée musicale des rêves.
Elle a des sentiments vigoureux dont la sève
Montait jadis au cœur des hommes et des races ;
Elle serre, elle tient, elle unit, elle embrasse,
Elle attache les doigts, les pensées et les pierres.
Elle est la fée du cercle où r«)dent des prières,
Des rires, des regards sans malice et des mots
Plus suaves qu'un vent léger dans les ormeaux ;
Elle est la fée de l'assemblée silencieuse
Gomme un bois composé de hêtres et d'yeuses
Sous l'été qui somnole et ne souflle qu'à peine :
On est ensemble, lèvres closes, les haleines
Discrètement chantent un chant vague de brise;
On est ensemble; il fait un silence d'église.
86
PLUS PRES DES CHOSES
Vu que les âmes se recherchent el s'écoutent.
On recueille sa vie, on la boit goutte à goutte,
Et l'on sent bien que c'est une vie très humaine.
La bague des aïeux en rêve se promène
Dans les maisons où l'on fut heureux d'être ensemble.
On recueille sa vie, on la savoure, on tremble
De la voir toul-à-coup rompue et dispersée :
Les ombres du logis planent sur ces pensées;
Les travaux eu commun des cœurs, des bras, des sens
Renaissent linement sous l'intime silence
En tendres souvenirs, en douces lassitudes.
Des heures d'autrefois, un peu sèches el prudes.
S'installent, se dérident volontiers, racontent
Ce qu'il en a coûté d'audaces, de mécomptes,
De jours patiemment taillés et ciselés
Pour faire la maison durable et bien caléo,
Kt comment tel vieux bisaïeul (tii Irisaïcul
Cisela celle lampe ou planta les tilleuls,
Kt comment le grand onde Aiiloino dont vt.ici
La timbale lit la campagne i^e Hussie ;
Kl couimciil telle dame en robe fniille-morle
Asli(piail les verrous et les boulons des portes,
Et commciit le passé dans le présent s'obstine
La bague des aïeux rêve sous sa patine,
A riiumanité juste el sage que ce fut.
«7
René Salomé
La bague des aïeux n'a point l'esprit confus
Des bagues d'aujourd'hui qui sont des fleurs malades.
Elle a le sentiment des dignités, des grades,
Du rang qu'il faut que dans la maison chacun tienne,
Elle adhère au statut des familles païennes
Dans les temps des cités dures et primitives.
Quand, au passé, dont elle est volontiers captive,
Elle erre sous sa ligure humaine de fée,
Je l'entrevois en toge de pourpre étoffée,
Plissée, drapée sur la tunique des Romaines.
Elle dit aux enfants les mythes qui ramènent
Le vouloir- aux traditions longtemps sviivies
Depuis les héros nés du sol, de qui la vie
Fut un enchaînement de travaux méritoires.
Elle impose les actes propitiatoires
Qui peuvent féconder les faits et les discours.
Aux filles, aux garçons elle apprend le retour
Dans les mêmes instants des mêmes disciplines.
Son geste, selon qu'il se relève ou s'incline,
Dit la loi de l'effort, du manger, du repos,
Soil qu'il faille pousser au pâtis les troupeaux.
Soit qu'il faille rogner les pousses des arbustes,
Soit qu'il faille arracher les herbes qui s'incrustent
Au pied des ceps rangés en ordre de cohorte.
Soit qu'un voisin jaloux et famélique apporte
La violence aux biens qu'ont fondés les ancêtres,
Soit que le père, dispensateur, juge et prêtre
Divise les quai-tiers de brebis et de porc,
88
PLUS PUES DES CHOSES
Soit qu'aux pointes des peupliers qui s'évaporent
Vesper luise, annonçant le cortège des ombres.
La bague des aïeux empêche de se fondre,
Serre, maintient, unit, noue de liens têtus,
Groupe autour de la pierre où le feu perpétue
L'inquiète pensée des morts toujours présents,
Ceux et celles qui vont du même eftbrt creusant
Un unique sillon dans l'histoire diverse.
O bague des aïeux, juriste qui converse
Des choses établies par la force, l'usage.
Les mois divins, les destins lus dans les présages
Et le génie caché dans les libres des hommes,
Tu sais également les rêves qui bourdonnent
Et rodent dans l'or (in des âmes juvéniles.
Les bagues d'aujourd'hui parlent de vœux débiles.
Toi lu parles des vœux continus des lignées,
Des vœux profonds qui seiulilent éclnre et baigner
Par la racine dans unr aurore de mythes,
Do voMix lointains qui ne connaissent de limite
Ni dans le temps vécu, ni dans le temps t\ vivre.
Ton r»'vc se l)ah»nee un j>eu lloii, un peu ivre
Sur les torches, les cris, les danses, les étreintes
«9
René Salomé
La noce va dessous la nuit d'étoiles ceinte ;
Elle conduit au seuil de l'époux l'épousée ;
Mais dans ton rêve fou de déesse grisée,
Le cortège toujours s'avance et se déploie ;
Le long du temps jaloux il marche dans la voie
Qui chante, retentit et flambe à sa venue ;
11 marche dans sa voie devers les inconnus
Où la race depuis les vieux héros chemine.
Il est l'essaim des nobles élans que fulmine
La jeunesse dans la maison hautaine et forte ;
Il est l'invincible poussée contre les portes
Des destinées couvant leurs embûches de bêtes;
11 est le tourbillon d'amour et de conquête
Allant dans l'avenii" ambigu s'enfoncer
La bague des aïeux me confie ses pensées.
Les grands soleils du petit Jardin
LKs grands solrils du pclil j.ifdin un lu lis
Se saluful <!<■ loul [ii-rs m courtisans piilis
<^>ui s'alignent d'ajtrès U-s lois d«î rcli<iurU<'
Devant les murs hlasonnês th; rliuharhe, et guetlcnl
Lu venue de celui d'où |)arlcnt les laveurs.
L<'s grands soleils du pelil jardinet rè^•eur
<)>
René Salomé
Où les bruits de la ville arrivent étouffés
Suivant le jeu des vents cjui passent par bouffées,
Se dressent orgueilleux, ou, très humbles, s'inclinent.
D'autres soleils, moins flamboj'ants, mais d'origine
Qui ne le cède en rien avix lignées végétales,
D'autres soleils, en cuIatc ciselé, s'étalent
Sur les vases de fonte et les ferronneries
De la maison qui de ses fins carreaux sourit
Et grignote tout bas ses briques fendillées.
Les grands soleils se balancent sous la feuillée
Et les soleils de cuivre ont de minces visages
Dont les yeux d'ironie et de rêve présagent
L'Automne des grandeurs et des pompes solaires.
Dans le petit jardin si clos, tu humes l'air
Du soir qui sent les fleurs, les feuilles — et qui tinte.
Tu regardes les toits d'ardoise dont l'étreinte
Se resserre autour du jardin et des soleils.
Tu ne lis plus, il te semble que tu t'éveilles
Dedans un crépuscule archaïque de livre.
Les grands soleils du mur et les soleils de cuivre
92
PLUS PRES DES CHOSES
Te saluent en princesse et te l'ont les yeux doux;
Les rameaux d'un laurier s'approchent de ton cou
Et chuchotent des compliments en madrigal ;
La petite maison basse et fourbue s'égale
Par l'ampleur et le style au palais de Versailles.
Au jardin clos sont un Amour et des rocailles,
Elles et lui moussus, mutilés et noircis,
Mais tout se régénère au miracle précis
De la soirée qui feint d'être une renaissance.
Les grands soleils du mur et les autres t'encensent;
Les rameaux du laurier lissent tes cheveux d'or;
Et tu entends la voix d'un jet d'eau qui s'endort
Aux vasques lin veinées d'un parc imaginaire.
Dans un passé qui près de toi se régénère,
Que feras-lu pour le divertir et berner
L'ennui si naturel aux personnes bien nées?
Les grands soloils ondoionl, «'i nijijesté récente;
Ceux de cuivri' sniirii-nl de leur bouche décente;
Et les cloches le caiiilouiK-nt du Lulii.
René Salomé
Giras-tu, fardée et parée, sur ton grand lit
Dans la ruelle où grésillent des cassolettes
Pour écouter le bruit des paroles doucettes
Qui s'agencent d'après les lois de Vaugelas?
A l'église iras-tu reporter ton cœur las
Des sonnets, des rondeaux et des billevesées
En oyant un sermon docte et bien divisé ?
Dans la cuisine où le ragoût fume et mijote
Endoctrineras-tu ta servante Flipote
Qui fracasse les pots et jargonne en parlant?
Les grands soleils te font des saints longs et lents,
Les soleils ciselés le sourient et miroitent _— ^_
Tu choisis d'aller te promener dans l'air moite
Pendant qu'il rôde encore des clartés de chandelles
Et que les gens de qualité vont aux nouvelles
Sur le mail ou le long des berges du canal.
Là tu disserteras sur les causes finales
Avec M. Marphurius le philosophe;
Le poète ïircis modulera des strophes ;
El l'on conversera des tragédies que lui
Madame la baillwe ou Madame l'Elue —
94
PLUS PRES DES CHOSES
Les grands soleils dores t'approchent et tournoient ;
Ceux de cuivre avec leurs ironiques minois
Pronostiquent, pendant que l'ombre s'accélère,
[/automne des grandeurs et des pouipes solaires.
L'épagneul noir
L'ÉPAGNETjL noir, le chat blanc et le Terre-Neuve,
Avec l'enfant, voilà les seules gens qui peuvent
Être admis aux secrets paisibles de l'album.
Ce gros livre est hostile aux femmes et aux hommes
De- notre temps narqnois et dur aux vieilleries.
Sur le guéridon, près de la coupe cjui série
Les cartes des bourgeois et des fonctionnaires,
Il gît béatement, car il n'a point de nerfs,
A l'inverse de nos petits bouts d'arrivistes.
Le chien, le chat, l'enfant flairent du nez la piste
Des âmes qui vaguaient dans la forêt des temps
96
PLUS PRES DES CHOSES
Parmi l'album ouvert pour eux seuls et content
D'être questionné par quatre créatures.
Il sent bien, cet album vieillot, que la nature
Des vivants n'est point si moqueuse et desséchée,
Puisqu'il peut retenir attentifs et toucher
Avec des visions l'enfant et les trois bêtes.
Le plus sage, le plus calme, le plus honnête
En sa façon d'écouter et d'être courtois.
Celui cpii rend le plus simplement ce qu'il doit
A l'âge et à l'expérience de l'album.
Le plus homme du monde et le plus galant homme,
Le plus grave sans aucun air impertinent,
C'est Black, épagneul noir au museau grisonnant :
Il est classique, il est correct, on a soigné
Son éducation, outre que sa lignée
Est fameuse par l'élégance des manières.
Je présume qu'il eut des tantes douairières »
Et des oncles dont on conserve les portraits
En quelque galerie d'aïeux où les secrets
De famille se voient aux physionomies.
L'album obscurément le tient poiu* son ami
Le plus intime et le mieux apte à concevoir
Que grouper les images aux teintes d'ivoire
97 i>lii.i pri^s. — (l
René Salomé
Des ancêtres, parents, cousins et familiers
Est au logis un ministère singulier
Requérant soin, discrétion et diligence.
L'épagneul et l'album ont des intelligences
Communes dans le fond reculé de leur moi;
Tous deux gens de foyer, de passé, d'esprit coi.
De conservation et de tradition,
Ils méditent en symijathie les actions
Des hommes et des chiens qui furent éponymes.
L'album admet parfois cpie l'entretien s'anime,
Mais pas trop, car ses habitants goûtent le calme
Et il sait que bien des Messieurs et bien des Dames
Logés dans ses cartons de bristol revêtus,
Pour avoir exercé leur zèle et leurs vertus
Jadis au temps de la Monarchie de Juillet,
Sont lasses maintenant, n'aiment point qu'on feuillette
Le livre qui leur sert de cloître et d'hôpital
Ni qu'on rompe en glosant le silence fatal
Où sont blottis leurs sentiments clos et fripés.
Donc l'album n'aime point l'allure dissipée
Du Terre-Neuve qui semble un matelot clochant,
Un peu ivre, près des boutiques des marchands
Inquiets pour leur étalage et leur vitrine.
Le cliien, de son enfance et de ses origines
Garde un balancement houleux, pesant et rude.
9«
PLUS PRES DES CHOSES
Les meubles du salon sont pris d'inqpiictude
Quand il va les toucher de sa tète de phoque,
Surtout le guéridon, fantùme sans époque,
Sans style, sans confort et sans stabilité.
Mais l'album n'ose point gémir ou s'irriter
Contre le Terre-Neuve aux bourrades lourdaudes.
Il souCFre doucement sou museau qui maraude
Tout près du lin bristol et des portraits jaunis,
(^ar il connaît la surhumaine et l'inlinie
Bonté du chien nageur à la tète de phoque.
Et les meubles tassés dans le salon baroque
N'osent pas critiquer les avis de l'aliuim.
Le chat couche en nmd sur le lapis vert-pomme
Du guéridon, tout près de la grand coupe où musent
Les cartes des bourgeois et de ceux que les Muses
Pourvurent d'un bon naturel et destinèrent
A figurer dans les corps de fonctionnaires,
Le chat ronronne, et c'est la fa(;on dont il cause
Avec la gent iléluiile au vieil album iiieluse.
Il sait bien que eeu\'là (jui gisent dans l'album
Krreiit aussi dans le jardin qiuiiul vient l'Automne
I'!t que jase le voile annnuisé ties feuilles;
Il les a vus l'été quand il est sur h; seuil,
l'elotonné, laissant à pein<- l.i lumière
Se glisser [lar l'iiuision de ses p.uipii res,
99
René Salomé
Il les a vus rôder au bosquet des lilas;
Il a, quand il chassait en mesurant ses pas,
Dans les chambres abandonnées et les soupentes,
Connu tout le passé furtif et doux qui hante
La maison, s'insinue dans les recoins, sourit
Dans les reflets et fait craquer les boiseries.
Avant de regarder leurs falotes images,
Il a, ce chat (nous dirons qu'il est un chat mage,
O vieil ami, comme autrefois, en Rhétorique),
Il a senti leur présence mélancolique
Diffuse parmi les gazons clairs, les feuillages,
L'ombi'e moite et fleurie des chambres à ramages,
Les greniers, les placards, les armoires normandes.
L'album auprès de lui parfois se documente
Ou voudrait se documenter, mais le chat blanc,
Chasseur insidieux, artiste en faux-semblants,
Agile aux bonds elliptiques parmi les plantes.
Ne sait que ronronner d'une voix indolente,
Somnoler, cacher son nez rose en sa fourrure,
Dès qu'aj'ant pris congé de la fauve nature
Il redevient l'hôte du logis qu'il connaît.
L'album inquisiteur le trouve un peu benêt
De ronronner et de se ramasser en boule
Au lieu de préciser les rêves qui s'écoulent
Dana son âme affinée de chat visionnaire.
Dans le salon peuplé de choses qu'on vénère,
100
PLUS PRES DES CHOSES
L'Épagneul noir, le Chat blanc et le Terre-Neuve
Avec l'enfant, voilà les seules gens qui peuvent
Etre admis aux secrets paisibles de l'album.
L'enfant, qui ne saurait traduire amo Deum,
Est du passé reclus l'interprète zélé.
Les sages animaux l'écoutent moduler
Dans ce langage humain qui les trouble et les charme,
La légende de ces Messieurs et de ces Dames
Qui s'érigent silencieux dans les cartons,
Si grêles, si fanés, si pâles avortons,
Si loin du monde où chiens et chats vivent leur vie.
L'enfant qui ne sait rien des chemins qu'ont suivis
Ces fantômes de la monarchie de Juillet,
Les explique, les commente, les étiquette,
Dit leur âme d'un geste ou d'un mot qui s'envole.
El l'album goûte sa mimique et ses paroles
(Jui sont bien ce qu'il faut pour expliquer des âmes.
L'épagneul noir, chien de société, se condamne
A l'immobilité grave sur un fauteuil ;
Le Terre-Neuve, surveillé du coin de l'iiil
Par l'enfant qui ne pcru»et pas r|u'it(i soit distr.iil,
C!;irf^-,i' du iimsi'jiii l'iviiin- <|i's port l'.-iils ;
'<•! plus prr.i. — ti.
René Salomé
Le chat blanc qui s'est mis en boule et qui ronronne
Se dit qu'il connaît mieux ici-bas que personne
Tout le passé berceur diffus dans la maison.
Les gens sensés, pleins d'ironie et de raison,
Sont très loin, à leurs occupations diverses,
L'album, l'enfant, le chat et les deux chiens conversent
En plein rêve, parmi le monde chuchotant
Des âmes qui vaguaient dans la foret du temps.
Les gens qui dans l'alhiini
LKS pciis (lui dans l'allxiiii clurt'ul (loniicilc
Ont les traits (ins, le teint mat et l'ii'il atlentiC.
Ils semblent regarder les vivants qui héritent
De leur maison, de leurs fauteuils, de leur sourire.
Mais les vivants distraits ne rendent plus \ isite
A ecux qui dans l'album ont élu domicile.
Les images ne causent plus (pi'avee les simples,
loi
René Salomé
Les meubles d'autrefois, le chat qui voit les minces
Clartés des revenants et qui entend leurs plaintes
Chantonnées dans la soie des tentures éteintes,
Les deux chiens et l'enfant qui s'affirme le prince
De sujets nés pour l'écouter et pour le craindre —
Les images ne causent plus qu'avec les simples,
L'enfant explique aux animaux tout ce passé :
Les oreilles, les fronts, les bouches et les nez,
Les costumes de militaire et de curé,
Les dames qui portent des jupes ballonnées
Et des cheveux noués ou tirebouchonnés,
La demoiselle qui ne put se marier
Puisqu'on la trouva morte sous ses oreillers,
Ce cousin qui lit la campagne de Grimée,
Puis acquit un négoce à Beaumont-le-Roger,
Ce magistrat soigneux de ses lèvres pincées —
L'enfant explique aux animaux tout ce passé.
L'enfant module aussi de subtiles remarques
Qui font rêver ses auditeurs à quatre pattes.
Il dit : j'aurais voulu connaître ces deux dames
Et jouer avec leurs bracelets et leurs bagues;
V'oyez, elles ont l'air de rentrer dans les cartes.
Pour l'oncle Antoine, il est vraiment comme un cheval
Nous n'aurions pas voulu nous piquer à sa barbe.
On m'a conté qu'il aimait beaucouj) lu salade
io4
PLUS PRES DES CHOSES
On aime ce qui est très-fort quand on est brave.
Que viennent faire ici Monsieur Thiers et le pape
Qui ne sont rien à ces Messieurs et à ces Dames? _
L'enfant module ainsi de subtiles remarques.
Les défunts sont charmés des légères paroles
Qui frémissent comme un insecte sur l'album.
Ils trouvent à l'enfunt plus de savoir qu'aux hommes,
Car les lionimes sourient, se moquent et raisonnent
Et ne respectent pas les portraits de l'album.
Mais pour ces quatre si délicates personnes
Les portraits rient, sourient, se meuvent et s'approchent,
Les Messieurs font la roue et les dames fredonnent —
Les défunts sont charmés des légères paroles.
Cet album est sorti de la mémoire humaine.
Les hommes font ce qu'ils ont coutume de faire,
Chacun à son plaisir ou dans son ministère,
Et croient leurs actions birn neuves et bien fraîches.
Mais les gens de l'album à l'enfant et aux bètcs
PInseignent les idées et les faits des ancêtres
Et que ces actions sont vieilles cl 4ointaines —
Cet album est sorti de la mémoire humaine.
Servantes, lavez- bien
SERVANTES, lavcz bien le perron et le senil.
Les deux lauriers qui nous sourient et nous accueillent
Dès que nous revenons des champs ou du village
Se montrent soucieux du coutumier lavage
Car ils aiment le lustre et la Ijeaulc du seuil.
Eux-mêmes sont jaloux de l'éclat de leurs feuilles
106
PLUS PRES DES CHOSES
Dont le vernis miroite aux touches de la brise.
Servantes, imitez les deux lauriers-cerises
(juand vous lirossez le seuil cl les degrés en pierre
A l'aube qui vous teint de sa fraîche lumière
Kt lisse vos eiieveux aux souilles de sa brise.
Les deux lauriers saluent de leurs feuilles précises
Le jour qui naît si pâle au toit de la maison
Et divague parmi les voiles du gazon —
Ce nouveau jour se vêt de toile fine et blanche
Dont les plis, ô lauriers, s'écartent sur vos branches
Kt viennent essuyer le seuil de la uiaison.
Servantes, que l'eau mousse en légère toison
Sur la [(ierre divine où les hôtes s'arrêtent.
Lauriers étineelants, l)alancez vos deux tètes
l'our dire votre joie aux aceortcs servantes,
(^ai- vous savez qu'aux seuils dont la pierre i-sl liiisand
Les heures (h' luuiièi'e et de gailé s'arrèlenl.
Les heures liaiiilh'ts de liu^'e Itlaiic scuil prèles
A visib-r Ir si'uil au cours île la journée.
René Salomé
Les lauriers leur diront des phrases bien tournées
Vu qu'ils furent nourris aux préceptes des grâces
Et parent les instants de la journée qui passe
Avec le souvenir des antiques journées.
Je suis donc re\fena au Jardin
JE suis donc revenu an jardin, cet ami
Où les bètcs cl les arbres m'claicnl soumis,
Où l'univers tenait pour moi entre les murs.
Où je croyais que se limitait la nature.
Ou la vie me parlait tout i»as dans les l'euillées.
.lai roiilnurné la maison close et verrouilh'c
Où la fîlycine étend jusqu'au toit ses conquêtes :
109 plus prrs. — -
René Salomé
J'ai entendu le chant des arbres et des bêtes
Qui n'ont point remarqué le passant que j'étais.
J'ai poussé vers le mur où le figuier gîtait
Entre la cour de la cuisine et la cabane
Qui de lierre et de vigne aujourd'hui s'enrubanne
Et cù jadis gloussaient et picoraient les poules.
Je les entends en rêve, et j'entends qui roucoule
A côté, sur le mur, ou là-haul, sur les combles,
Dès la pointe de l'aube un couple de colombes
Amies de la maison, de la cour, du figuier.
O figuier, quel mystère est clos sous ta feuillée?
Quel agreste passé te captive et te hante ?
Quels regards sont filti'és et guidés par les fentes
Que tes mains épandues entrebâillent à peine ?
Quel chèvre-pied, guettant les figures humaines,
Gîte voilé, mais deviné, sous tes rameaux ?
D'où vient qu'il balbutie, vei's le couchant, des mots
Qui imposent le rêve et le silence aux poules ?
O figuier, si l'enfant l'approche, lu refoules
PLUS PRES DES CHOSES
Sa pensée vers des bois, des collines, des sources,
Des nymphes couronnées d'hyacinthe, des courses
De Faunes et de daims le long d'un fleuve émule,
Des temples émergeant d'un fauve crépuscule
Entre des pointes de cyprès et de vieux rouvres —
O figuier, si l'enlant t'approche, tu découvres
A son àme des bois sacrés et des i^rairies,
Des dieux adolescents qui jasent et qui rient
En buvant du miel roux dans des coupes de hêtre ;
Des bergers copiant l'exemple des ancêtres
Et, avec le limon, la résine ou la cire.
Assemblant des roseaux qui déjà réussirent
Sur l'onde et sous la brise à moduler des plaintes.
O (iguier, quel passé gémit sous ton étreinte
A la venue du soir et quand souille l'Automne ?
Tes voisins caquetants et murmurants s'étonnent
D'être là cO)te à côte, avec toi réunis.
Sans que règne dans leur cité plus d'harmonie,
Sans être visités dos Faunes ot des Muses.
Les femmes lessivant, ii's colombes qui musent
Dans nolri- vieil ami If marronnier pensif,
I>e iieiT'-, (jni s'enloiiee cl tenaille des griffes,
III
René Salomé
Les poules qui du bec et des ergots ponctuent
Quelques vieux choux et quelques feuilles de laitues,
La cuisine, la cour et l'honnête maison
Dont la nuque soutient les mois et les saisons.
Tous ceux-là te voyant, t'écoutant chanter, rêvent
De jours plus transparents, d'une plus jeune sève
Dans les rameaux, de voix et gestes cadencés.
De dieux épars, venus des lointains du passé.
Qui ijar les cieux, les eaux et les plantes cheminent ;
Les choses entassées dans la pénombre fine
Espèrent tes leçons de force et de beauté — —.
Je suis donc revenu vers le figuier hanté
Que vénéraient la cour, les colombes, les poules
Et tous ceux dont la vie régulière s'écoule
En ce coin de constante et chantante habitude —
La cuisine dormait, close ; la solitude,
La vétusté rongeaient les pierres et les planches ;
Ni colombes, ni eau qui mousse et qui s'épanche.
Ni poules picorant ou gloussant, ni ramage
De feuilles, ni enfant rêvant à des images
De Faunes emmiellés qui sautent et qui rient
Le figuier n'était plus qu'une tige pourrie.
EN MARGE DES GÉORGIQUES
^
Le vignoble qui ceint
Aiisini i'el lentii vitrm coniinitti'n' siilco.
Ciéorg. II, aSi).
Li; vignohlc (jui ceint les ormeaux de nos i-èves,
Amie, aura toujours sa douce et jeune sève,
Mrnie s'il ne sjiil pas l'exemple de l'yeuse
Dont les bras souterrains vont plongeant et se creusent
Des ciiemins tortuetix vers les antres du sol.
Le vignolde (jui nous encliantc et nous eonsole,
Il5
René Salomê
Dans les songes où vont nos deux âmes agiles,
N'enfonce point ses pieds noueux jusqu'à l'argile,
Mais il trouve l'eau succulente et nourricière
Presque au sein de l'espace où se jovie la lumière,
Où les baumes légers s'envolent des calices.
Les feux de notre joie l'inondent et se glissent
Facilement jusqu'à sa quêteuse racine;
L'air mouillé de nectar et teinté de glycine
Qui baigne l'horizon du pays de nos cœurs,
Dilué dans la glèbe caillouteuse, elïlem'e
Les pieds noueux des ceps qui grimpent sur nos joies
Viens ; mords la grappe où le soleil bouillonne et vols
Ta face au ruisselet où se mirent les chèvres :
C'est notre sang mêlé qui roule sur tes lèvres.
Berg-ers, quand vous cuisez
Nom saepe incautis pasliirihiis exridit ig'nis
Gi'-org. II, 3o3.
BERGERS, quand vous cuisez les courges ou les lèves
Près du bois d'oliviers où se plaisent les rêves
Que mon amie cl moi nous suivons pas à pas,
Domplez le leu que le /t'phyr incline au ras
Du sol JMM-lui i|ui- \()nt iiàlnranl vos génisses;
L'iUinci'Ue caclife n'allend qu'un tlieu propice;
Kllc s'insinuerait, |)crtide, sous l'écorce
D'un des ailircs aimes qui déploies ses bras torses
Au-dessus des pensées où nos âmes s'cnlaecnl.
liliis pri'-s. — ;.
René Salomé
Et bientôt vous entendriez la tige grasse
Pétiller et craquer dans le bois assoupi.
La flamme jaillirait en sonores épis
Vers les rameaux d'en haut qui nous servent de voûte,
Vers le feuillage aigu et pâle qui écoute
Le parler simple et cadencé de mon amie
O bergers, quelque dieu déjà sur nous gémit,
La poix revêt la nue de fumée acre et dense.
Bergers, veillez au feu qui ondoie et qui danse
Près du bois d'oliviers où nos rêves défilent
Quand nous lisons tous deux dans le même Virgile.
Quand nous passons au bois
Et te, Bacche, vocant per carmina laeta, tibiqiie
Oscilla ex alla suspendunt mollia pinu.
Géorg. II, 388.
OUANU nous passons au boia des soucis et des craintes
Entre les pins tendus sur la pente d'où suintent
Les ruisselcls pcifj;naiit la mousse des rochers,
(^)uanil l'air ^puis résislc aux llèchcs de l'Archer,
Onand nous sentons nos pieds glisser vers la nuit ckiso,
Alors, amie, aux doi^'ls des i)infi qui s'ankylosent
Va suspendre les fiy:urines délicates
Du dieu par qui la joie universelle éclate.
Nous les avons lailKes dans l'ofi cl dans l'aubier
'<>
René Salomé
Ou façonnées avec l'argile du potier
Le long des jours qui rient et des heures chantantes.
Va les suspendre aux pins taciturnes que hantent
Les craintes et les soins de nos cœurs sans vertu.
Attache-les parmi les aiguilles pointues
Au bout de cheveux d'or cueillis sur tes épaules.
Et nous verrons, pareils aux bras souples des saules,
Les bras glacés des pins se fondre et s'amollir ;
Nous entendrons la voix des animaux, le rire
Des nymphes réveillées sous les pierres en mousse ;
Nous sentirons les souffles chauds, l'haleine douce
Des cieux longtemps bannis du pays de nos rêves;
Le dieu, se balançant, fera monter la sève
Du vignoble où nos joies mordent et s'alimentent __
Puis nous embrocherons les entrailles fumantes
Du bouc mangeur de notre dieu pour les griller
Suspendues aux scions du Ksse coudrier.
Le vignoble a tendu —
Perxeqniiur vitcni altondens fingitquc putando
(iéorg. II, 4or-
LE vignoble a tendu ses grappes de lumière :
Nous avons l>u la joie et la flnninifl giuTrières
Du raisin fait de notre joir, de notre tlamme :
L'hiver n'a point glacé la flore (!e notre àme ;
La tiédeur des maisons n'a point rompu nos forces.
Voici que notre sève, amie, bout dans l'écore
lai
René Salomé
Du plant divin qui multiplie déjeunes plants;
Et c'est le temps d'aller émondant ou sarclant
Disputer notre vigne à la saison fleurie.
Tous deux bons vignerons, dès que l'aube sourit,
Faisons luire et crier la serpe dans les pousses ;
Et ne crains pas, amie, que le 111 s'en émousse :
Saturne au temps jadis la forgea de ses mains.
Qu'elle aille cliquetante et suive son chemin
A travers les sarments dont bougent les bras minces.
Sans funeste pitié, sans indulgence, évince
Les petits fous qui s'allongent en courses vaines.
Va, ne gaspillons pas le beau sang de nos veines.
Ne compromettons pas l'espérance des grappes;
Sinon, le dieu longtemps cultivé nous échappe
Et, divers, se répand en brindilles sauvages
Mais déjà tu revois son corps et son visage,
Déjà le sang reflue et lui gonfle le torse.
Viens quêtons les sai'ments, les dépouilles sans force
Qui ne menacent plus nos œuvres ou nos joies
Et qu'un feu de bois sec à l'horizon rougeoie.
1908
René Salomé
Il a été tiré de ce cahier seize exemplaires sur
whatman ainsi distribués :
premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant;
deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l'ad-
miaistrateur ;
troisième exemplaire de souche, exemplaire de l'im-
primeur ;
dix exemplaires d'abonnement, numérotés de i à lo
exemplaires d'abonnement ;
et trois exemplaires d'auteur numérotés a, b, c
exemplaires d'auteur.
Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés
à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos
tirages d'e.xemplaires sur whatman sont rig-oureuse-
ment limités au nombre d'abonnements à chaque in-
stant souscrits; nous ne vendons point d'exemplaires
sur whatman en dehors de l'abonnement; l'abonnement
sur whatman à cette dixième série est de deu.x cents
francs pour tous pays.
Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main,
en caractères fin di.\-huitième siècle (Didot) de la fon-
derie Moyeu r (AUainf;uillatinie ci compuf^nie succes-
seurs). :i i , rue du Montparnasse, à Paris, si.viènie
arrondissement .
A»
CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne,
rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.
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1908 on peut encore avoir pour vingt francs les onze
cahiers non épuisés de la neuvième série.
A partir du premier jc),nvier qui suit l'achèvement
d'une série, le prix de cette série est porté au moins
au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier
janvier 1909 la neuvième série incomplète se vendra
vingt-huit francs.
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des
cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris,
cinquième arrondissement, toute la correspondance
sans aucune exception. N'oiiblirr pas d'indiquer dans la
correspondance le numéro de l'abonnement, comme il
est inscrit sur l'étiquette, avant le nom. Nous ne répon-
dons pas des manuscrits qui nous sont envoyés ; nous
n'accordous aucun tour <lc laveur pour la lecture des
manuscrits ; nous ne lisons les manuscrits (|u'i'i mesure
((ue nous en avons besoin ; les (l'uvres cpie nous publions
appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette [mbli-
cation,en toute prr)|)riété littéraire, sans aucune réserve,
et sans autre signilication ni contrat ; les manuscrits
non insérés ne sont pas rendus.
f?^^
TABLE DE CE CAHIER
PAOES
Notre catalogue analytique sommaire 2
DU MÊME AUTEUR aux Cahicrs de la Quinzaine ... 5
René Salomk. — plus près des choses 7
IN MEMORIAM 9
Ile feaillfie, ceinturée de porphyre 11
Sur la colline, entre les pins 17
La bibliothèque a deux fenêtres 25
Ce ptwchemin bruni et ridé 33
Fille entrevue 3i)
Le vieux porte-carte en crocodile 4^
Tu pifiuais dans la «oie 4^^
L'outillage menu 5i
Tu te ris de ma bibIiolhè({uc 5 1
Autour de mon vieux chapeau verdàtre âG
Feu du ciel, j<^ t'ai vu (>i
Le tlic ciiaulc <">")
Le iDiiiijonr d'i'tr Cn)
IJI
<^(
sixième cahier de la dixième série
La chambre bleue dormait "3
J'ai rêvé que le marronnier 78
La bague des aïeux 85
Les grands soleils du petit jardin 91
Vépagneiil noir 96
Les gens qui dans l'album io3
Servantes, lavez bien 106
Je suis donc revenu au jardin 109
en marge des géorgiqucs ii3
Le ^'ignoble qui ceint ii5
Bergers, quand vous cuisez 117
Quand nous passons au bois 119
Le vignoble a tendu 121
Il a été tiré de ce cahier 120
Nos cahiers sont édités 127
Table de ce caliier i3i
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
pour treize cents exemplaires de ce sixième cahier
et pour seize exemplaires sur whatman le m,ardi
22 décembre igo8.
Le gérant : Charles Péguy
Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiques
Suresnas. — Imprimerie Ernest Payen, i3, rue Pierre-Dupont. — SaJî
SEPTIEME CAHIER DE LA DIXIEME SERIE
MAXIME VUILLAUME
MES CAHIERS ROUGES
IV. — quelques-uns
de la Commune
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant seize fois par an
PARIS
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-ohautsée
Cotniluinc. — i
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et
dans nos cinq premières séries, igoo-igo/J., un si
gi^and nombre de documents, dé textes formant dos-
siers, de renseignements et de commentaires : — un
si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles,
romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un
si grand nombre de cahiers d'histoire et de philo-
sophie ; et ces documents, renseignements, textes,
dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres,
d'histoire et de philosophie étaient si considérables
que nous ne pouvons pas songer à en donner ici
l'énoncé même le plus succinct ; pour savoir ce qui a
paru dans les cinq premières séries des cahiers, il
suffit d'envoyer un mandat de cinq francs à M. André
Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor-
bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse-
ment; on recevra en retour le catalogue analytique
sommaire, IQ00-IQ04, de nos cinq premières séries.
Ce catalogue a été justement établi pour donner,
autant qu'il se pouvait, une image en bref, un raccourci.
ane idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté-
rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé
dans l'ordre; il suffit de le lire pour trouver, à leur
place, les références demandées.
Ce catalogue, in-i8 grand Jésus, forme un cahier
très épais de XII-\-^o8 pages très denses, marqué cinq
francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la
sixième série et nos abonnés l'ont reçu à sa date, le
2 octobre igo^, comme premier cahier de la sixième
série; toute personne qui Jusqu'au 3i décembre igo5
s'abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece-
vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la
série; nous l'envoyons contre un mandat de cinq francs
à toute personne qui nous en fait la demande.
DU MEME AUTEUR
aux Cahiers de la Quinzaine
Maxime Vuillaume. — mes cahiers rouges. — I. —
une journée à la cour martiale du Luxembourg.
— le Jeudi 20 mai iSyi. — dixième cahier de la
neuvième série:
Avant-Propos de Lucien Descaves;
Maxime Vuillaume. — mes cahiers rouges. — I. —
une journée à la cour martiale du Luxembourg:
1. — déroute; pantalons rouges; pavés maudits; lende-
main de victoire; perquisitions;
11. — Citoyen!; entre les deux gendarmes; ma montre;
« le Socialisme»; un prêtre; le Prévôt; sur deux
rangs ;
III. — devant le tribunal; le Sabre; Interrogatoires; à la
ijucue; ct'ux qui attendent; pensées;
IV. — lueur d'espoir; pourparlers; angoisse; loin de
l'Enfer; attendrissement; refuge;
V. — lahattoir du Luxembourg; errant; dénonciations;
VI. — Petites cours martiales; l'Opéra; Au mur les godil-
lots; le cliarnicr «le Charonne; le puits des Fédérés;
le compte lies morts;
un caliicr blanc de 108 pages, mar([ué. . . . deux francs
DU MEME AUTEUR
aux Cahiers de la Quinzaine
Maxime Vuillaume. — mes cahiers rouges. — II. —
un peu de vérité sur la mort des otages. — 2/f et
•26 mai i8yi. — onzième cahier de la neuvième série:
l'histoire qui ment;
l'archevkque (mercredi a^ mai). — le capitaine de Beau-
fort; premier cadavre; la cantinière Lachaise; Six fusillés,
six otages; Nous voulons l'archevêque; El notamment l'ar-
( lievèque; La Descente; Vers la mort; la fusillade; le nain
fôroce; Devant le Conseil de guerre; Poignante confron-
tation; les acteurs du drame;
l'hcmmk du MEXIQUE (vendredi 26 mai). — Si nous allions
chercher Jecker; les cinq à la Roquette; InterrogiUm'ri-: Ta
montée; Le « mur » de Jecker;
LA RUE UAXO (vendredi ad mai). — Préparatifs; il m'en
faut cinquanlo; Conversation à la prison; les quatre otages
civils; Largillière, Ruault et Greffe; Jusqu'à la Mairie de
Belleville; Rue de Paris; Rue Haxo; le mur; le massacre;
le compte des morts; celui qui est de trop; Devant les juges;
Sainl-Onier ; lùnilc Cluis; Aujourd'Iiui ; Comparaison;
lui cahier blanc de v'iu. pages, marqué.. . . deux francs
DU MEME AUTEUR
aux Cahiers de la Quinzaine
Maxime Vuillaume. — mes cahiers rouges. — 111. —
quand nous faisions le « Père Duchéne ». — mars-
avril-mai i8yi. — douzième cahier de la neuvième
série :
LA RÉPUBLIQUE ou LA MOiiT 1 — I. — Je reucontrc Vermcrsch ;
Colonne en fête; II. — La République ou la Mort! la mère
Gaittet; l'argent; III. — II es), bougrement en colère; IV. —
Mort et Résurrection;
NOS APRKS-MiDi. — I. — dans la Fournaise; II. — la Com-
mune proclamée; Celui qui n'est pas là; Jusqu'à la mort;
III. — le Canon du Père Ducliène; des Héros; IV. — Henriette
la jolie canlinière; à Beaujon; Funérailles rouges;
QUELQUES AMIS. — I. — FéUx Pyat ; II. — Rogeard; 111. —
Rossel; W. — Raoul Rigault; V. — Déjeuner chez Prolot;
VI. — notre citoyen curé; VII. — Gaietés;
Lii UATAir.LON ou PKni: DucnÈNii. — I. — Si nous formions
un bataillon! Brillant uniforme; Ça ne va pas! chez Rossel;
Déjeuner à lu Caserne ; II. — Bataille ; Jusqu'au Père-LacUaise ;
DEiiNiiiRS JOURS. — I. — Dîner chez Rachel ; Le Père Duchéne
a vécu; ce qu'était devenu Vermersch ; II. — notre ami Paget-
Lupicin; III. — notre fortune; Collectionneurs, ouvrez l'œil;
un cahier bluuc de i44 pages, marque. . . . deux francs
('.itnimunc. — i.
Pour les personnages qui ont été cités déjà Vannée
dernière dans les trois premiers cahiers rouges, ci-
dessus annoncés, on pourra se reporter aux notices
biographiques individuelles publiées à mesure dans
ces trois premiers cahiers; le troisième cahier, quand
nous faisions le « Père Duchêne », douzième cahier
de la neuvième série, contenait, page 365, un Index
alphabétique général des notices biographiques indivi-
duelles, et page S6y, un Index alphabétique général
des noms propres cités dans tous les trois premiers
cahiers.
On ne trouvera dans- les trois cahiers de cette année
que les notices biographiques individuelles des person-
nages nouveaux.
Il
MES CAHIERS ROUGES
IV. — quelques-uns
/A'
tie la Commune
n
CEUX QUI VONT A LA MORT
RAOUL RIGAULT
Boulevard Saint-Michel
Mercredi 24 mai. Midi. La lusillade crépite tout à
l'entour. On attend l'attaque. Dans une heure, deux
heures au plus, ce sera la bataille.
Rue Racine, en face du Soulïlet, une voiture est
arrêtée près de la barricade. On en descend des caisses
de cartouches que l'on rang'C le long- des pavés. La
voiture vidée, on détèle le cheval i)lanc, pour l'atteler
à une mitrailleuse restée en panne. L'attelage grimpe
If boulevard.
L'ami Maître, notre chef de bataillon des Enfants du
Père Duchêne.
— Où vas-tu?
— Au Panthéon.
— Sont-ils loin?
— Toujours rue Vavin, où Lisbonne (i) les arrête...
Nous longeons en causant le lycée Stxint-Louis.
(1) F-isl>oniio (Maxime), colonrl fédrn''. Rlossi- !<■ 5,'i mai lionlrvard
\ Dltniro, condaiiiiié à mort, commue aux travaux l'orcès. Né en
^ 11). MorI eii mo.'».
ai
quelques-uns de la Commune
Maître me résume, en quelques mots rapides, la
défense. La place Saint-Micliel fermée par la grosse
barricade de la Fontaine. La rue Saint-Séverin hérissée
de pavés. La rue des Écoles, le boulevard, coupés de
fossés. La rue Racine, la rue de l'École-de-Médecine
barricadées. Et, forteresse colossale, la barricade de
la place Maubert, protégeant la retraite, par le pont
d'Austerlitz, vers la rive droite et le onzième.
Place de la Sorbonne. La barricade qui va défendre
l'accès à la rue Soufflot est en retard. Donnant des
ordi-es, l'écharpe rouge en sautoir, Aconin, ancien
capitaine, sous le siège, à mon 248*.
— Ehl venez donc!
— Tiens! Rigault!
C'est bien Rigault qui nous appelle. Il cause, sur la
place, avec un groupe d'amis.
Nous traversons, Maître et moi, le boulevard.
Rigault est en grand costume de commandant fédéré.
Tunique à col et revers rouges. Sur la bande rouge du
képi, une grenade d'argent.
— Entrons au d'Harcourt.
au d'Harcourt
Le café d'Harcourt est hermétiquement clos. Du
pommeau de son sabre Rigault frappe aux volets. Une
porte s'entr'ouvre, laissant voir un coin de la face
apeurée du gérant.
— Ah! c'est vous, monsieur Rigault... Ah! non...
non... impossible...
Et l'infortuné cafetier, avançant la tête, embrasse
d'un long regard d'angoisse la place de la Sorbonne,
CEUX QUI VONT A LA MORT
OÙ les pavés montent, fermant les rues adjacentes, et
où flambent au soleil les faisceaux des fusils.
— Allons, ouvre vite, dit Rigault nerveux. Et fous-
nous la paix.
Nous entrons. La salle est obscure. Seules quelques
lames ensoleillées s'échappent des jointures des volets.
Nous nous asseyons. Cinq. Rigault. Un grand jeune
homme en costume de lieutenant, un élève des Beaux-
Arts, habitué comme nous, de la brasserie Saint-
Séverin, Iluet. 11 a, je m'en souviens, de hautes bottes
de cuir jaune, qu'il étend sur une chaise, à demi
endormi. Je ne connais pas le troisième. Maître est
en chef de bataillon. Moi en civil et képi de lieu-
tenant.
D'un trait, Rigault avale le verre de grenadme qu'il
s'est fait servir. Il me frappe sur l'épaule.
— Tu sais... Eh bien!
Il scande ses paroles.
— Cette nuit...
— Kli bien, cette nuit?
— Eh bien... Je l'ai fait fusiller...
— Fusillé... Qui?
— Chaudey.
Maître m'a jeté un regard rapide. Iluot n'a pas
bougé... Il est toujours sonmolent... Il doit être au cou-
rant. Peut-être — sa fatigue semble l'indiquer — n'a-t-il
pas quitté Rigault d<>puis l'heure tragicjue...
— Fusillé?... Mais, comment...
Un frisson me traverse comme un coup do poignard.
Je voudrais parler... savoir...
Mais Rigault ne nous laisse pas, à Maître et à moi, le
temps (le riiilorroger. Il se lève, raccro<lu' son sabn*
23
quolqiifs-nns de la (Commune
qu'il avait détaché pour frapper aux volets... Nous
sortons.
— A tout à l'heure... Au Panthéon...
Vision d^horreur
Le lendemain. Sept heures du matin. Je descends hâti-
vement la rue Gay-Lussac. Partout des morts. Morts
de la veille, morts de la nuit, morts du combat ou de
la fusillade. Au pied du haut mur du couvent des
Dames Saint-Michel, au carrefour de la rue Saint-
Jacques, toute une file de morts. Les faces cachées sous
une couche de paille sanglante.
Des morts encore contre la maison étroite, au portail
ogival, aujourd'hui le numéro 26 de la rue Gay-Lussac.
Tout près, adossé au mur de l'institution Lelarge, un
cadavre coiffé d'un képi rabattu sur le front. Celui d'un
vieillard, le père Philippe, conducteur d'omnibus de la
ligne Montraartre-Saint-Jacques. On l'a pris, l'infortuné,
pour quelque soldat d'un corps franc.
Un rassemblement, en face de la barricade éventrée
de la rue Royer-Gollard. Hommes, femmes, causant
avec animation. Je m'approche. Je jette un regard
furtif...
Horreur !
Un officier fédéré. Un commandant. Etendu. La tunique
grand ouverte. La chemise tachée de rouge. Les pieds
nus. Les galons des manches arrachés. La tête recou-
verte à demi d'un linge ensanglanté.
Un soldat, qui se détache du groupe, s'agenouille,
soulève le linge...
CEUX QUI VONT A LA MORT
Rigault !
Rigault, que j'ai quitté la veille, là. à cent pas...
II me semble que tout mon sang, à moi, s'en va. Mes
jambes se dérobent...
Encore un regard... C'est bien lui... C'est bien sa
barbe .. raidie de poussière et de sang... Le crâne
fracassé...
.le presse le pas...
Tout le jour, dans mon effroyable station à la Cour
martiale du Luxembourg, je reverrai cette vision
d'horreur... le cadavre à la face broyée... la foule qui
l'entoure... le soldat qui se penche et qui détache le
linge, collé sur l'affreuse plaie...
Légende et Vérité
La mort de Raoul Rigault a été maintes fois ra-
contée.
Dès le début de l'exil, plusieurs versions circulaient.
Celle que je vais donner ici — déjà i)ubliée par moi
dans la Liberté de Bruxelles, en juin iSj'i — est faite
de renseignements recueillis, à Genève, pi'ès des com-
battants.
Les souvenirs étaient, du reste, fort peu précis. Pen-
dant des mois et des mois, beaucoup crurent que Rigault
n'avait point été tué. Nous avions beau protester —
Pilotell, qui l'avait vu mort lui aiissi, et moi — beaucoup
s'acharnaient à croire qu'il allait un jour nous sur-
prendre, comme l'avaient déjà fait tant d'autres, que la
l)ataille avait épargnés.
Rigault était mort et l>ien mort. Le cadavre de la
rue Gay-Lussac était le sien. Après now^ avoir ((uittés,
a.5 Ctnitnnn.- _ a
quelques-uns de la Commune
Rigault avait fait une courte apparition à la mairie du
Panthéon, d'où il était sorti, se dirigeant par la rue
Saint-Jacques. Il était environ trois heures, quand, les
barricades déjà évacuées, il se trouvait au carrefour
des rues Saint-Jacques et Gay-Lussac, et sonnait à la
porte de l'hôtel Gay-Lussac, au numéro 29 — toujours
le même. Qu'allait-il y faire ? Voir sa maîtresse, une
jeune artiste, Mlle D... ? Changer de costume, quitter
l'uniforme qu'il n'avait revêtu que pour présider au
drame de Sainte-Pélagie ? Observer, d'une fenêtre éle-
vée, le mouvement des troupes? On ne sait.
Toujours est-il qu'au moment même où Rigault, très
myope, sonnait à la porte de l'hôtel, les soldats de
Versailles envahissaient les rues Saint-Jacques et Gay-
Lussac, ouvertes par la prise de la barricade de la rue
de l'Abbé-de-l'Épée.
Lignards et chasseurs, qui ont aperçu de loin l'officier
fédéré, sur lequel la porte s'était déjà refermée, se
précipitent, frappent, font irruption.
— Vous allez nous livrer l'officier que nous avons vu
entrer chez vous...
Ils saisissent le propriétaire, M. Chrétien, malgré les
explications que cherche à donner sur l'innocence de
ce dernier un chirurgien aide major qui habite la
maison.
— Eh bien alors, l'officier — ou le mur !
Le propriétah-e monte. Il rencontre Rigault, accom-
pagné de son secrétaire, André Slom.
— C'est bien, dit Rigault. Je ne suis pas un couillon.
Je descends. Et, s'adressant à Slom :
— Toi... reste... ce n'est pas la peine de te faire
fusiller avec moi.
a6
CEUX QUI VONT A LA MORT
Aussitôt descendu, aussitôt pris, entouré, désarmé.
L'un prend son sabre, l'autre son revolver,
— Allons au Luxembourg !
Le cortège grossit à chaque pas. En face de la barri-
cade de la rue Royer-Collard, on croise un groupe d'où
se détache un officier :
— Quel est cet homme ?
— Je suis Raoul Rigault, procureur de la Commune
de Paris.
— Ah ! vous êtes Rigault. Eh bien ! vous allez crier :
« A bas la Conmuine ! »
Le prisonnier eut un sourire de dédain. Certainement,
à ce moment suprême, l'ombre de son aîné, Chaumette,
le procureur de la grande Commune, passa devant ses
yeux.
— Vive la Commune ! oria-t-il d'une voix forte.
Rigault tomba, le crâne fracassé. L'officier, disent
les uns, un sergent de chasseurs de l'escorte, disent les
autres, lui avait fracassé la tête.
Telle est la légende, dans laquelle entre — les docu-
ments écrits en font foi, entre autres une lettre adressée
aux journaux de l'époque par M. Chrétien — uue bonne
part de vérité, (i)
(i) l>'.uilre?> légendes oui. couru. (^»ii<Uiuos heures apits iiue
lUgaull eut éti' tué, un inleriie dn Midi, liiiMi connu au (Quartier,
où sa ressemblance avec !<■ prince Napoléon lui avail valu !<• sur-
nom de l'ionpion, vint. 11 se baissa, loucha de ses lèvres le Iront
saignant, et, en souvenir, détacha un des boulons de mancheUcs.
— Aulrfî légende. La propriétaire du nouveau ^'iic/ion _/ii/fir (autre-
lois rue des Clordiers, disparue), installé loul près, rue (îay-l.u.'isac.
écceurée des insulles lancées au cadavre, jeta sur le mort une cou-
\crlure. Kn ces jouis abominable», où la plu» légère sympathie
aux vnincus conduisait à la fusillade, tout au moins à l'arrestation,
!• 'était la un vrai courage.
quelques-uns de la Commune
Témoignage
Quelques jours après la défaite de la Commune, on
causait, dans la salle de rédaction d'un grand journal
parisien, des circonstances qui avaient marqué la mort
de plusieurs des chefs. Delescluze, Vermorel, tombés
au boulevard Voltaire. Dombrowski, tué rue Myrrha.
Raoul Rigault, tué rue Gay-Lussac.
Entre un officier de l'armée de Versailles, le lieute-
nant (ou sous-lieutenant) Napoléon Ney, le propre petit-
fils (ou petit-neveu) du maréchal.
Voici ce qu'il raconta :
Je rejoignais une partie de ma compagnie que j'avais
laissée dans les environs du Panthéon. Dans l'après midi
du mercredi.
Rue Saint-Jacques, je rencontre mon sergent.
— Venez donc voir, lieutenant, me dit-il. Nous venons de
fusiller un chef. Il a les galons de commandant.
— Vous aA'Cz eu tort de ne pas m' attendre, dis-je au ser-
gent. Je A^ous ai donné l'ordre de ne pas fusiller les officiers
sans me prévenir.
— Mais, il a fait l'insolent ! me répond le sergent.
Le sergent me conduisit, rue Gay-Lussac, au pied de la
barricade qui fermait la rue Royer-CoUard.
Le fusillé était étendu à l'endroit où il avait été tué. On
l'avait recouvert avec sa tunique.
Je me baissai pour examiner son Aàsage.
Ce fut alors que je reconnus, dans le commandant de la
Commune, mon ancien camarade du lycée Saint-Louis,
Raoul Rigault.
On avait trouvé dans les poches du mort des papiers qui
ne laissaient aucun doute sur l'identité.
Je lis immédiatement mon rapport au colonel X.
128
CEUX QUI VONT A LA MOUT
Du récit (lu lieutenant Ney, il ressort que Rigault fut
tué, sans que personne de ceux qui l'accompagnaient
— on le conduisait certainement à la cour martiale déjà
installée au Luxembourg — se fût douté que le prison-
nier était le procureur de la Commime.
Toute une partie de la légende est ainsi détruite.
Le récit de Napoléon Ney m'a été communiqué par
mon confrère E.-A. Spoll, devant qui il fut fait.
Autre Témoignage
Pour la mort au pied de la barricade de la rue Royer-
CoUard, j'ai retrouvé un témoin, (i) non seulement de
l'exécution elle-même, mais des faits qui suivirent, après
que Rigault eut été abattu par le coup de revolver du
sergent.
— J'avais quitté vers trois heures — me raconta Charles
Joly — la barricade de la rue Saint-Jacques, en lace de VAca-
ttéinie. J'étais rentré chez moi, rue Royer-Collard, n" 14, à
riiolel lloyer-CoUard, rasant les murs pour éviter le leu des
soldats qui liraient de l'église Saint-Jacques du Haut-Pas.
Quelques instants a-prcs, les rues voisines étaient occupées.
Je finissais de me vêtir, quand ma femme qui se tenait
derrière les vitres, m'appelle.
— Vois donc! Des soldats qui emmènent un ollicier!
Je la rejoins. Je vois ini groupe qui entoure un comman-
dant. L'ollicior ledéré tournait le dos. Je ne pouvais le re-
connaître. Jirusquemenl, un sergent lève son revolver et
(i) Ce témoin, un de me» confrèrps, (Charles Joly, l'tU lonKleiups
correspoiidanl du MoniU'iir du Piiy-dr-Diimc et de plusieurs jciur-
naux alKérieii». Joly, sans prendre une pari active à la (^Uiuuiune.
avait, coniiui! bien d'autres, conservé sa place dans le bataillon
au(pwl il app.'irtenait. 11 ont mort »'u déc<Mul>rf ii)oa-
^U
quelques-uns de la Commune
tire. L'officier fédéré tombe... Le groupe s'éloigne... Un quart
d'heure après, je descends, et j'entre chez le marchand de
vins voisin.
Un lieutenant versaillais, blessé à la tête, un bandeau sur
le visage, mangeait à une table.
— On peut circuler sans danger, mon lieutenant?
— Non. Restez encore chez vous.
Je remonte. Une heure après, je me hasarde jusqu'à la
rue Gay-Lussac, et c'est là, au coin de la rue Royer-Collard,
que je reconnais, dans le cadavre de l'officier que j'ai vu
tuer de ma fenêtre, Rigault.
La tête penchée était adossée au mur. Le crâne ouvert par
le coup de feu. Le gilet déboutonné laissait voir le linge
blanc.
Le lendemain, je le revis encore. Dans le crâne défoncé
on avait poussé un bouchon de paille .
Le soir du jeudi, on enleva le cadavre, et je sus qu'on
l'avait porté rue Saint-Jacques, tout près de l'église Saint-
Jacques du Haut-Pas, dans une maison (aujourd'hui le n° 260),
où sous le siège, avait été établie une ambulance. Onl'étendit
sur une grande table. Le lendemain, le public défila devant
ce cadavre, que la décomposition gagnait déjà.
C'est là qu'on vi-nt prendre Rigault, pour l'inhumer.
VERMOREL
Boulevard Voltaire
Nous causions un jour, Avrial et moi, de la sanglante
journée du jeudi 25 mai rpji vit tomber Vermovel et
Delescluze. La veille, les otages avaient été fusillés à
la Ro(juette. La troupe occupait la caserne du Chàteau-
d'Eau. Derrière les pavés écroulés, les derniers défen-
seurs de la formidable barricade qui barrait l'entrée du
boulevard Voltaire, répondaient encore au feu terrible
qui plongeait sur eux.
Nous partîmes de la mairie du onzième vers quatre heures
— me dit Avrial —
Vermorel, Tlieisz et moi. Nous prîmes
par la lue Oljcikampf et la rue Aniclot. Au coin de cette
dernière rue et du boulevard, lu barricade était aban-
donnée. Le feu des Vcrsaillais était effrayant.
Tout à coup, à dix pas de nous, Lisbonne, en unifornic
de colonel, iléchit et s'affaisse.
— Lishonni;... Lisbonne blessé! s'écrie Vermorel.. .
Vermorel n'a pas achevé, que je sens son hras s'appuyer
sur mon épaule II cliancdle, pâlit. Une balle l'a frappé au
haut de la cuisse, tout près de l'aini', trouant récharjx!
3i
quelques-uns de la Commune
rouge. Tlieisz et moi le soutenons pendant que des fédérés
qui se sont approchés vont chercher un matelas dans une
maison A'oisine de la rue Amelot,
Vermorel est couché sur le matelas, que l'on soulève sur
des fusils, et nous nous mettons en marche vers la mairie.
Nous croisons bientôt Delescluze.
— Vermorel est blessé, lui crions-nous.
Delescluze, s'approche, prend la main de son collègue.
— Ah ! pauvre ami.
— N'allez pas plus loin! dis-je à Delescluze. Les barri-
cades sont abandonnées, ou à peu près. La mitraille balaie
nos positions. Lisbonne vient d'être atteint. C'est vouloir
marcher à la mort... Retournez avec nous...
— Non, non, répond Delescluze. Laissez-moi. Je ne crains
pas la mort. Vous êtes jeunes, vous. Mais moi, ma vie est
finie...
Nous laissâmes Delescluze continuer sa route vers le
Chàteau-d'Eau. Je ne devais plus le revoir.
Arrivés à la mairie, nous étendîmes Vermorel sur la table
de la salle où siégeaient les membres de la Commune en-
core présents. Ferré entra. Il courut Aers le blessé, serra
ses mains déjà brûlantes de fièvre.
— C'est vous, Ferré, dit doucement Vermorel. Vous voyez,
cher ami, que la minoi'ité (i) sait aussi se faire tuer...
Ferré tenait toujours dans ses mains les mains de Ver-
morel. Sur son visage énergique, passa comme un éclair de
tristesse et de regret. Avait-il douté un instant de cette âme
vaillante entre toutes ?...
Nous conduisîmes Vermorel dans un asile où déjà se
cachait un ami, Olivier Pain, (2) blessé dans la matinée. Je
(i) Par une déclaration, en date du i5 mai, vingt-deux membres
de la Commune avaient décidé de ne plus se présenter à l'assem-
blée et de se retirer dans leurs arrondissements. 1-a Commune se
trouva dès lors partagée en minoritc (les vingl-deux membres) et
majorUé. A'ermorel appai'tenait à la minorité, Ferré à la majorité.
(2) Paiu (Olivier), journaliste, rédacteur de Y Affranchi, secrétaire
général du délégué aux relations extérieures (Paschal Grousset).
Condamné à la déportation enceinte l'ortitiée. S'évada avec Roche-
fort de la Nouvelle-Calédonie.
32
CEUX QUI VONT A LA MORT
remontai ensuite à BelleviUe, pensant aller revoir Vermorel
le lendemain. Mais le lendemain, la place du Trône était
occupée par les troupes de Vinoy, et je dus renoncer à
prendre des nouvelles de mon malliem-eux ami.
Longtemps, la table sur laquelle fut étendu Vermorel,
à la mairie du onzième arrondissement, resta t«achée de
sang.
une mère
Pris dans une perquisition, Vermorel l'ut conduit à
Versailles, où il mourut peu après — le 20 juin — de sa
blessure. Sa mère était venue, au premier appel, s'as-
seoir à son chevet. Elle emporta les restes de son lils
et le fit Luhumer dans le petit village qui l'avait vu
naître, à Denicé (Rhône).
Vingt-sept ans cette mère admirable devait survivre
à ce fils si tendrement aimé. Dans le souvenir de ceux
qui connurent Vermorel, elle est restée conmie le type
de l'abnégation et du dévouement maternels.
Je la revois encore, grande et vêtue de deuil, au cours
des visites que je faisais en 1H70 à un ami prisonnier
à Sainte-Pélagie, assise près de la table où travaillait
Vermorel, logé dans la même salle, ce petit Tombeau,
au plafond bas, tout en haut du pavillon de la
Presse.
Pas une parole ne sortait de ses lèvres. De temps à
autre, elle levait les yeux sur son (Us, silencieux lui
aussi, abattant <Ies ouvrages à la ligne, maigrement
rétribués, j)our un éditeur de livraisons à deux
sous.
quelques-uns de la Commune
Vermorel vécut et mourut pauvre.
Il existe, à la Bibliothèque nationale, un opuscule de
quatre pages, catalogué Lb" 2924, qui est l'annonce de
la vente du mobilier et des livres de Vermorel, le 17 no-
vembre 1871, en son domicile, rue des Carrières, i3,
près la grande rue des Batignolles. Mille volumes :
Michelet, Gondorcet, Bastiat, Rossi, Villemain, Thiers,
Girardin, des revues, des rapports parlementaires, les
annales du Gorps législatif, une centaine de bouquins
brochés. Un maigre mobilier en acajou.
La vente dut produire quelques centaines de francs.
DELESGLUZE
un nouveau Baudin !
Quand le corps de Delescluze fut trouvé, le vendredi
matin 26 mai, au pied de la barricade qui fermait le
boulevard Voltaire, en face le numéro 5, il fut déposé,
pêle-mêle avec les autres cadavres, dans une boutique
éventrée, qui faisait le coin de la place du Ghâteau-
d'Eau, en face les Magasins réunis, aujourd'hui l'Hôtel
Moderne. *
En fouillant les vêtements du mort, on retrouva sa
nomination de délégué à la guerre. Divers mennp
objets, un crayon à manche d'ivoire, sa montre d'ar-
gent, la canne à pomme d'or qu'il portait depuis long-
temps, le lirenl reconnaître, dans un tas de vingl-huil
morts, par l'architecte Lcnormand.
Je tiens de source sftrc qu'on alla alors avertir le
général (pii commandait les troupes.
L'olTicior chargé de la démarche demanda au général
s'il fiiliail moltrc de côté le corps du délégué à la guerre
de la Conuiiune.
— Voulez-vous donc que je fasse un nouveau Baudin !
C(î fut la seule réponse du général.
35
quelques-uns de la Commune
à Sainte-Elisabeth
Le cadavre de Delescluze, après avoir été exposé,
avec une centaine d'autres, sur les marches qui sont
à l'entrée du boulevard des Filles-du-Caivaire, au-
dessous de la porte du théâtre Déjazet, fut transporté
dans l'église Sainte-Elisabeth, en face le marché du
Temple.
Je suis allé, il y a une douzaine d'années de cela, revoir
la place où gît, pendant deux jours, étendu sur la dalle
nue, le cadavre du dernier délégué à la guerre de la
Commime.
J'ai interrogé un employé de l'église, alors vieux
de quatre-vingts ans, et qui, malgré ce grand âge, avait
conservé, des faits tragiques qui s'étaient déroulés sous
ses yeux, le souvenir le plus précis.
— L'église était pleine de morts et de blessés, me dit
le vieil employé. Ici, tout près de la chaire, l3u côté du
chœur, était étendu le commandant d'artillerie Lebas,
tué au Château-d'Eau. Nous avions mis deux cierges à
sa tête, et un crucifix sur son uniforme. Autour de lui
ses soldats pleuraient.
Le vieillard me conduisit vers l'abside.
Nous entrâmes par la grille de la nef gauche, tou-
jours ouverte.
— C'était plein de morts, ici, me dit le vieillard. Je me
rappelle du nombre. Il y en avait cent quatre-vingts,
soldats et communards.
Après avoir fait le tour complet de l'abside, nous
arrivâmes à la grille, fermée, qui donne accès à la nef
droite. Le vieillard m'indiqua, au pied de la muraille
36
CEUX QUI VONT A LA MORT
qui enferme le chœur, en face du confessionnal de mon-
sieur le curé, une place, à l'entrée.
— C'est ici qu'était monsieur Delescluze... En arrivant,
on l'avait mis en face, de l'autre côté. Mais comme il
venait beaucoup de monde pour le voir, des officiers,
des généraux, on l'a changé... Il fait plus clair là... On
le voyait mieux...
— Vous vous rappelez comment il était vêtu?
— Tout en noir. En redingote. Quelques taches de
sang sur la chemise... Je me rappelle que, sur la poi-
trine, il avait une peau de chat...
Et m'interrogeant à son tour :
— Il était malade, vieux et maigre ?
Je repris, avec un signe affîrmatif :
— N'avait-il pas, au bas de la jambe, un anneau avec
son nom gravé ?
Le vieillard protesta avec énergie.
— Non, non. Il n'avait absolument rien quand on l'a
apporté ici, où il resta quarante-huit heures, avant
d'être transporté, avec les autres, au square du Temple,
et de là au cimetière Montmartre.
l'anneau de plomb
Quand on porta au square du Temple le cadavre de
Delescluze, il était vêtu do sa redingote noire ouatée,
une cravate noire autour du cou. Aux pieds des chaus-
settes do laine. Les bollines avaient été volées. La
canne, le crayon, la montre, trouvés sur lui, furent
envoyés à Versailles, ainsi que In rosette à franges d'or
(^t l'écharpe de membre de la Commune que Deles-
clu7.e avait tenu à honneur de ceindre pour motirir.
^j Commune. — i
quelques-uns de la Commune
Ici se place uxi incident étrange. Quand il fut jeté, pêle-
mêle avec les autres cada^Tes du tombereau, à la fosse
commune, ou plutôt à la tranchée creusée au cimetière
Montmartre, Delescluze portait, attaché à la jambe
gauche, im anneau de plomb.
Par qui avait été placé cet anneau, signe de recon-
naissance pour l'avenir, pour le jour où le ^ieux révo-
lutionnaire deviendrait peut-être, suivant la parole du
général, un nouveau Baudin?
Les versions diffèrent. Ce que l'on peut affirmer tout
d'abord, c'est que Delescluze ne portait, avant sa mort,
aucun signe distinctif.
Des renseignements que j'ai recueillis, et que j'ai tout
lieu de croire assez exacts, ce fut un employé des
pompes funèbres qui aurait fixé à la jambe gauche du
mort l'anneau de plomb. Quelque peu mêlé au mouve-
ment républicain dans les dernières années de l'Empire,
cet employé, nommé Bourgeon, se dit que les mauvais
jours finiraient, et qu'alors on songerait à retirer
Delescluze de la fosse où il allait être jeté. L'anneau
servirait à le reconnaître dans le tas des morts enfouis
avec lui.
Une autre version attribue à un employé de la mairie
du troisième arrondissement l'honneur de cette pensée.
Une autre encore nomme le suisse de l' église Sainte-
Elisabeth, Louis Quékel. Enfin une dernière version veut
que, parmi les citoyens réquisitionnés pour l'enlèvement
des cadavres des fusillés, se soient trouvés deux com-
battants de la Commune, échappés aux perquisitions et
aux dénonciations, et qui se concertèrent pour poser le
fameux anneau de plomb, au cimetière même, avant
de jeter le corps dans la tranchée.
38
CEUX QUI VONT A LA MORT
Que l'on s'arrête ù l'une ou à l'autre de ces versions,
ce qui est certain, c'est que le fait fut dénoncé à l'offi-
cier qui accompagnait les morts. On raconte que ce
dernier se répandit en menaces contre ceux qu'il soup-
çonnait d'être les auteurs de cet acte de piété funèbre.
Les coupables furent conduits sous la voûte qui donnait
accès à la nécropole. Les chassepots furent braqués sur
eux. Ils en furent quittes pour la peur.
L'anneau de plomb fut, bien entendu, enlevé. Le corps
de Delescluze fut retiré de la grande tranchée creusée
au fond du cimetière, où reposaient déjà sept cents
morts, et enfoui dans une autre fosse, ouverte non loin
du mur qui longe la rue des Grandes-Carrières, presque
au-dessous du pont Clignancourt actuel.
Cette fois, Delescluze était bien et définitivement
caché.
l'acacia
On avait compté sans le dévouement. Quelqu'un fixa
dans son souvenir l'emplacement de la fosse, et aussi
celui du cadavre, non loin d'une tombe qui avait été
ornée d'un petit entourage.
Au premier anniversaire de la semaine de Mai, des
Heurs furent déposées. La police les (it enlever. Un jour,
un lidèlc apporta un jeune acacia. La tombe de Deles-
cluze était cette fois consacrée. L'acacia grandit.
Quand, en noveinbrt; i883, les amis de Delescluze
commencèrent les fouilles pour rechercher ses restes,
l'acacia in(li(|iia la place du premier coup de pioche.
Le corps fut retrouvé à un mètre environ do dist;inc«\
encore recouvert de débris de vêtements.
39
quelques-uns de la Commune
Delescluze repose aujourd'hui, avec sa sœur, (i) au
cimetière du Père-Lachaise, à quelques pas de l'endroit
où touBaient, aux derniers jours de la bataille, les batte-
ries fédérées.
résolution suprême
Pourquoi Delescluze marcha-t-il volontairement à la
mort ? J'ai interrogé à ce sujet quelques-ims de ceux
qui se trouvaient près de lui à la mairie du onzième
arrondissement, quand il prit sa résolution suprême.
n avait quitté
— me dit l'un d'eux, J.-B. Clément —
la mairie du onzième dans la matinée, accompagné d'un
inconnu, à la face de parfait notaire, en redingote noire,
pour se rendre à Vincennes. On était venu nous dire que
les Prussiens se plaignaient de nos obus, qui tombaient
dans leurs lignes. (2)
A la porte de Vincennes, les fédérés qui gardaient la
route avaient refusé le passage à Delescluze.
— Encore un, avait dit durement l'un d'eux, qui veut
foutre le camp.
Delescluze était rentré à la mairie, découragé. Une demi-
douzaine de membres de la Commune étaient assis autour
de la grande table où nous siégions. Dans une pièce voisine,
Franckel (3) blessé, et, près de lui, madame Dmitrieflf, la
blonde insurgée russe.
Delescluze enleva sa redingote, et se mit en bras de
chemise. Il signa divers ordres, puis, bruscpiement remit
(i) C'est à celte sœur bien-aimée que Delescluze écrivait, avant
de marcher à la mort, l'admirable lettre dont on trouvera le texte
dans la plupart des ouvrages publiés sur la (commune.
(2) Un secrétaire de M. Washburne, ambassadeur des États-Uuia,
nommé Mac-Keaii (je le rencontrai plus lard en Suisse) était venu
ofTrir à la Commune la médiation des Allemands.
(3) Fianckel (Léo), membre de la Commune (treizième arrondis-
sement). Né à Bude (Hongrie) en i844- Mort à Paris.
40
CEUX QUI VONT A LA MORT
son vêtement, prit sa canne... Je le regardai... Une indé-
linissabie expression de tristesse se lisait sur son visage
éniacié.
Il se leva lentement , jeta un regard sur ceux qui
restaient...
Il me sembla qu'il voulait parler. Il nous regarda tous, les
uns après les autres. Chacun de nous sentait fjue la minute
était solennelle, et que cet homme venait de prendre une
résolution terrible.
Delescluze se dirigea vers la porte. Nous le suivîmes des
yeux jusqu'à ce qu'il disparût.
Pas un mot ne sortit de ses lèvres.
J'ai toujours le souvenir de ce dernier regard. J'en suis
encore tout pénétré de douleur. N'avions-nous donc pas
assez fait pour mériter son adieu suprême?...
autre récit
Alavoine, qui accompagna Delescluze jusqu'à la rue
d'Angoulêrae, m'a donné ces quelques détails.
— Je venais,
me dit Alavoine,
de passer le seuil de la
mairie.
Dans l'une des salies du bas, je vois Ferré, plongeant
les mains dans un tonneau plein de pièces de cent sous
toutes neuves, et les dislribiuml aux femmes qui cousaient,
sur les marches, les sacs à terre pour les barricades.
J'allais ni'engagcr dans l'escalier, quand, levant les yeux,
je vois Deleschize.
Il est entouré d'un groupe.
Il descend lentement les marches, sa canne à la main,
réchar[)e ronge en sautoir.
Nous nous engageons boulcAard Voltaire.
Quehpies-uns de nous l'interrogent.
Il garde le silence.
Le feu des Vcrsaillais devient, à chafjue pas, plus meur-
trier. Les projectiles tailindent les branches des arbres, (jui
4i
quelques-uns de la Commune
tombent sur les trottoirs. Les l>alles frappent les murs, et
ricochent sur la chaussée, soulevant de petits nuages de
poussière.
Delescluze, muet, la tête penchée, marche droit devant lui.
Après avoir dépassé Saint-Ambroise, nous quittons, un
ami et moi, le groupe pour aller donner des ordres aux
barricades voisines.
Je reviens sur mes pas.
Delescluze marche toujours, au milieu de la chaussée...
Il disparaît bientôt, ainsi que ceux qui l'accompagnent, à
mes yeux.
Je ne sais plus rien de lui, à partir de ce moment...
Quelques pas plus loin, Delescluze trouvait la mort
qu'il était allé chercher.
DEUX AMIS DU PERE DUCHENE
A L'HOTEL-DIEU
Cigares d'un sou
Rue de Grenelle, le lendemain du i8 mars. La grande
cour du ministère de l'Inslruclion Publique est pleine
de fédérés. Les faisceaux formés. Accroupis en cercle
sous la voûte d'entrée, une demi-douzaine de gardes
jouent aux cartes.
La curiosité me fait passer le seuil. Je franchis la
première porte qui se présente devant moi. J'erre à
travers des dédales de corridors qui sentent le vieux
bouquin et qu'encombrent des piles de papiers jaunis.
Brus([uemenl, que vois-je? Assis, devant une petite
table, mon vieil ami Paget-Lupicin, un des fidèles de
noire petite brasserie de la rue Saint-Séverin. Sa calotte
de fourrure qu'il porte en tout temps — à la main, car il
est toujours tète nue, comme le père Gaillard, (i) —
est posée près do lui.
— Eh ! Qu'est-ce que tu fais là, Ijipicin ?
— Eh! pîirbleu ! j'ai pris le ministère, auquel personne
(i) fJ.'iillarfl (N.'ipok'on). C-ordonnicr. (Iralcurconmi des rcmiions
publiques. Nommé par Hossel culoncl directeur des barricade»
(i" mai). Mort à Pari» en igoo.
^t^ Commnnf. ~ 3.
quelques-uns de la Commune
ne songeait. Je suis seul ici... C'est donc moi qui suis
ministre.
Et Lupicin éclata de rire, à cette seule pensée qu'il
était bel et bien, à ce moment, grand maître de l'Uni-
versité.
Ce brave Paget n'était du reste pas le premier venu.
Il avait publié, après le 2 décembre, un petit journal
d'enseignement, VÉducateur Populaire, qui avait eu
quelque vsuccès dans le monde enseignant. Trop de suc-
cès même, puisqu'il avait été supprimé, avec adjonction
de prison et d'amende pour son propriétaire. Paget,
vieux proudhonien, avait pubUé aussi une petite bro-
chure : Les droits du travailleur.
Il vivait parmi nous autres jeunes, bien qu'il eût déjà
dépassé la cinquantaine.
Sur sa carte électorale, il inscrivait bravement : Léo-
pold Paget-Lupicin, étudiant en médecine.
Et quand il nous arrivait de blaguer notre vieil ami :
— Eh bien ! après tout... Étudiant... Juin et Décembre
ont interrompu mes études. Est-ce ma faute?
Je revins, dès le lendemain, voir Paget. C'était le soir.
J'entends une voix de femme accompagnée au piano.
Un huissier m'avait annoncé — quelques-uns des huis-
siers étaient restés à leur poste — Paget sortit.
— Eh bien, mon vieux ! lui dis-je, te voilà déjà
corrompu par les grandeurs. De la musique, du piano...
Il me fît entrer dans une salle assez pauvrement
éclairée. La sœur de l'un de nous, qui possédait ime
belle voix de contralto, avait bien voulu faire un peu
de musique. Paget me présenta à un haut fonctionnaire
du ministère — de l'ancien — qui, un peu gêné, honorait
de sa présence les salons du nouveau ministre.
46
DEUX AMTS DU PERE DUCHENE
Réception bourgeoise. Canettes de bière, sirops mul-
ticolores, montés par le mastroquet d'en face. Cigares
d'un sou. Paget ne voulait pas qu'on dépensât l'argent
du peuple en londrès.
— Des cigares d'un soii. Je n'en veux plus d'autres
ici, avait-il ordonné impérieusement.
Pendant le règne éphémère de Paget, les londrès
furent remplacés par les petits bordeaux. Seule réforme
qu'eut le temps d'introduire rue de Grenelle le premier
grand maître de l'Université de la Révolution de 1871. (i)
au Parvis
Milieu de mai. Une après-midi, nous voyons flamber,
à la porte de l'échoppe de la rue du Croissant, où nous
vendons le Père Duchêne, la face ronde et fleurie de
Paget. Treillard, mis par la Commune à la tête de
l'Assistance publique, vient de le nommer à la direction
de rHôtel-Dieu.
— Eh quoi ! vous ne venez seulement pas me voir 1
Demain, on vous attendra à déjeuner... Je ne fais ([ue
passer.
— Entendu. A demain.
Le lendemain, nous étions, Vcrniorscli, lliimbert et
moi, au parvis Notre-Dame. Paget nous attendait, fai-
sant les cent pas devant le portail.
— Ah ! si ma mère me voyait ! nous dit en nous
abordant, d'un accent tout ému, Paget, ce qu'elle serait
heureuse ! Dire qu'elle m'en veut toujours de n'être
(i) Après les élcctinna du aCt mars, la Commune nomm.i nue
commission do l'onseiffnrmcnl. I.o ao avril, olle choisit N'aillant
comme délégua' à l'instruction publique.
17
quelques-uns de la Commune
qu'officier de santé et de ne pas prendre mes inscrip-
tions pour le doctorat. Mais maintenant...
C'était une des sorties familières de notre vieil ami,
qui songeait toujours, malgré ses cinquante ans passés,
à passer son doctorat pour contenter sa maman.
Nous franchissons le portique de l'hôpital. Paget nous
précède. Il gravit l'escalier, d'un air digne, son éternelle
calotte dansant au bout de son bras. Nous allions nous
engager dans un long corridor, quand Paget se retourne,
et, d'un air triomphant :
— Eh bien! jeunes gens, vous ne remarquez rien?
Rien que les longues lévites grises et les bonnets de
coton des malades qui, entendant des voix, se montrent
aux portes.
— Farceurs ! mais lisez donc !
En belles lettres rouges, sur le blanc du mur, se
détache : Corridor Blanqui.
— Et c'est comme cela partout. Tenez... lisez l'arrêté
de Treillard.
Une affiche blanche est collée en belle place :
Le directeur générai de l'Assistance publique,
Considérant que les noms des salles des hôpitaux et hos-
pices ne rappellent à l'esprit que des souvenirs de fanatisme ;
Considérant qu'il est nécessaire de perpétuer la mémoire
de ceux qui ont vécu ou qui sont morts pour le peuple,
pour la patrie, pour la défense des idées généreuses, nobles
inspirations du socialisme et de la fraternité,
Arrête :
Une commission est instituée pour substituer de nou-
veaux noms dans toutes les salles, cours ou corridors des
établissements de l'Assistance publique.
Le directeur de l'Assistance publique,
Treillard.
48
D15UX AMIS DU PERE DUCHENE
Paget n'a pas perdu de temps.
— Ah! les saints! Ce que je les ai. badigeonnés! Ça
n'a pas été long... Ils n'y reviendront plus.
Nous traversons ainsi — je crois bien que Paget,
dans sa joie, nous fit l'aire le tour de la maison — de
nombreux corridors, dont les inscriptions d'hier — cor-
ridor saint ou sainte quelque chose — avaient disparu
pour faire place à des appellations plus conformes au
décret du directeur de l'Assistance publique de la
Commune.
Tout le calendrier révolutionnaire avait été mis à
contribution. Paget, en vieux proudhonien, n'avait pas
oublié son maître.
— Au moins, lui dis-je, tu as eu soin de ne pas mettre
trop près l'un de l'autre Barbes et Blanqui...
Paget me lança un coup d'oeil qu'il chercha à rendre
sévère. Et subitement :
— Et ce n'est rien que cela. Vous allez voir mes
sœurs.
la gloire de Paget
Paget nous a fait préparer, dans une embrasure de
fenêtre du réfectoire, une petite table. Le vieux Spar-
tiate, (jui a toujours A'écu dnn^menl, ne possède à
rhô[)ital qu'une petite chambrette, semblable à celle
que je lui connais depuis deux ans dans un modeste
liùlol me»ii)lé. Pas de service spécial pour le citoyen
directeur. Pas de domestiques autres que ceux qui ser-
vent les malades. Sur la table, dans une assiette, un
parjuct de cigares « d'un sou », les inrmes (jui ornaient
les souro»ii)cs dn ministt'n; de l'insli nclion piiltliijuc.
[>ciidant son intérim uprC's le i8 mars.
quelques-uns de la Commune
Paget nous dit ses rêves administratifs.
— Il faudra déménager cette vieille baraque où nous
sommes, au plus tôt, et nous transporter en face. Du
reste l'Hôtel-Dieu devrait être hors Paris, au milieu
des arbres et des fleurs.
— Ta baraque, mais on va peut-être te la démolir à
coups de canon, bientôt.
Paget reste songeur.
— Ça va cependant toujours bien, là-bas ! nous dit-il
en montrant l'horizon.
— Oh! très bien! très bien! répondis-je, désolé de
l'avoir inquiété.
Paget, qui avait douté un instant de la stabilité de sa
direction, sembla satisfait. Nous avions fini le déjeuner.
— Et maintenant, venez voir mes bonnes sœurs.
— Tes sœurs!
— Eh oui! si vous le voulez, mes « citoyennes ».
autels et lilas
Nous entrâmes dans la saUe voisine. Des infirmières
vêtues de noir, ceinturées de rouge, s'empressaient
autour des lits occupés. A la tête des lits, des fleurs.
Des fleurs encore sur une console adossée à la mu-
raille.
— Eh bien ! mais, et tes sœurs ?
— Mes sœurs ! mais les voilà, nous répondit Paget
en nous présentant les religieuses vêtues de deuil. Ces
excellentes filles, nos religieuses Augustines d'hier,
n'ont pas voulu quitter leurs malades. Elles ont accepté
de changer un peu leur costume. Les voici vêtues
maintenant en sœurs de la Commune.
oo
DEUX AMIS DU PERE DUCHENE
Le visage de Paget rayonne. Ce qu'il ne nous dit pas,
c'est que lui, révolutionnaire enragé, mais le meilleur
et le plus doux des hommes, admire ces braves filles,
d'un dévouement et d'une abnégation sans bornes.
Si Paget aime ses sœurs, les Augustines le lui ren-
dent bien. Quand l'armée entra, quelques jours après
notre visite, elles lui olï'rirent un refuge chez elles, dans
leur maison. Et c'est ainsi que notre vieux Paget fut
sauvé de l'exécution sommaire.
— Et puisqu'elles m'ont fait ime concession sur le
costume, reprend notre ami, je n'ai pas voulu être en
reste avec elles. Approchez-vous. Dérangez ce bouquet
de lilas à la tête du lit. Ma foi, vous voyez, derrière,
c'est un Christ. Ceux qui ne veulent pas le voir ne
voient que les lilas. Voilà tout.
Nous restions ébahis.
Ce Paget ! Était-il malin !
Mais nous n'en avions pas fini de nos étonne-
ments.
— Là-bas... ces grosses gerbes de fleurs... continue
Paget... Venez.
Et il fait gUsser lui-même, .sur le marbre d'une con-
sole, — nous croyons que c'est imc console — les vases
pleins de fleurs des champs.
— Eh bien oui!... C'est l'autel!... Que diable! On n'est
pas un ogre, pour être de la Commune!... N'est-ce pas,
« ma sœur »? ajouta Paget en inlorrogcanl du regard
une dos religieuses (jui nous acronipagne.
La sœur rit avec nous, de bon cœiu-, de l'innocent
subterfuge du directeur de la Comnmne.
— I*^t ceptMidanl, dit l'une d'elles, M. le directeur ne
nous permet pas tout. 11 nous a refusé ce matin...
quelques-uns de la Commune
— Oui, oui ! dit Paget. Mais ça, non ! Croyez-vous
qu'elles réclament pour leur Sainte-Vierge ?
— Allons, mon vieux, dis-je à mon tour, puisque tu
as si bien commencé, tu peux continuer. J'appuie la
réclamation de tes bonnes sœurs, qui soignent si bien
nos blessés.
Le fonctionnaire se réveilla à ce moment :
— Et si Treillard venait ici ?
— Mon vieux Paget, Treillard ferait comme nous. Il
en rirait...
Il est temps de partir. Le Père Duchêne du lendemain
nous réclame. Nous longeons, pour gagner la porte du
parvis, les corridors illustrés des noms des révolution-
naires aimés de Paget.
— Et surtout, lui disons-nous en le quittant, ne va
pas, pour faire plaisir à tes sœurs, rétablir les noms
des saints. Tu en es bien capable, vieux traître...
incendiaire
Lorsque, quelques mois plus tard, fuyant vers la
frontière, je m'arrêtai à Champagnole, où était né
Paget, je demandai de ses nouvelles à une auberge où
j'avais fait une halte.
— M. Paget, me répondit une accorte jurassienne au
corsage amplement garni, mais, monsieur, il a été
arrêté par les gendarmes ces jours derniers. On l'a fait
partir pour Lons-le>Saunier.
Je fis l'étonné. Qu'avait donc fait M. Paget?
— Ah ! mais, monsieur, c'est pour les affaires de
Paris qu'on l'a arrêté... C'était un bien brave homme...
Vous le connaissiez ?
52
DEUX AMIS DU PERE DUCHENE
La servante me regardait dans les yeux. Je répondis
je ne sais plus quoi, que je l'avais vu avec un ami. Je
payai ma dépense, et filai, ne soupçonnant point la
Ijrave fille, mais redoutant la curiosité d'un gendarme
ou d'un commissaire.
L'arrestation de Paget avait été demandée à la com-
mission d'enquête par M. le marquis de Quinsonas.
Paget était accusé de complicité dans la tentative
d'incendie de Notre-Dame.
— Le gouvernement de l'Hôtei-Dieu
— dit M. de Quinsonas,
— avait été confié par la Commune à un nommé Pagel-
Lupicin. Il y avait là quatre internes en pharmacie. Ces
jeunes gens lui ont demandé les pompes de l'Ilôtel-Dieu
pour aller au secours de l'Hôtel de Ville. Ces pompes leur
ont été refusées. Je ne sais si ce Paget-Lupicin est arrêté.
Le général en a-t-il connaissance ?
— Je n'en sais rien,
répond le général Appert.
L'instruc-
tion se fait à Paris, (i)
Paget, arrêté, fut envoyé, le 6 septembre 1871, devant
la 7" chambre correctionnelle pour usurpation de
fonctions publiques. On essaya bien de lui attribuer
une part de complicité dans la tentative d'incendie
do Notre-Dame, mais il était trop visible qu'il n'y était
pour rien. Paget incendiaire ! Incendiaire de Notre-
Dame ! Lui qui voilait de lilas le Christ dos religieuses
Augustines ! Il s'en tira avec un an de prison.
(i) Voir lùiquiHc Parlcmrnlairc dn 1 S Mars,i' à'xWon en un volume
in i/imrlo, jjiigr tiSd. M. dr <^)iiiiisonas avait été, piMulaiit la lutte
cimlrr la (^omniunc, ollicier (ri)r(loimance «lu jçéniTal CiHsry.
iVi
quelques-uns de la Commune
Sa prison finie, Paget, qui avait usurpé toutes sortes
de fonctions, en dehors de la pacifique mission de
directeur de l'Hôtel-Dieu, fut pris de terreurs. Il se
réfugia à Saxon, dans le Valais, d'où il m'écrivait, le
27 septembre 1874 :
... Me voici en Suisse, où je suis venu pour me remettre
des attaques d'une apoplexie pulmonaire. J'y resterai jus-
qu'à la prochaine Révolution, bien que j'aie fait quinze mois
de prison et que j'aie purgé la condamnation qui me frap-
pait d'un an de détention.
Je n'ai été condamné que pour usurpation de fonctions à
l'Hôtel-Dieu. Je crains qu'on ne revienne à la charge pour
usurpation au ministère de l'instruction publique et à celui
des travaux publics. Je ne suis plus assez fort pour passer
des mois et des années en cellule.
Et le brave homme ajoutait un post-scriptum, en
quelques lignes, qui disent ses éternelles préoccupations
de vieil étudiant quinquagénaire :
Je ne suis connu ici que scus le nom du Docteur. J'ai déjà
habité le pays en i865 et 1866, pendant un second exil.
Ainsi, mets sur l'adresse : « Le docteur Paget ».Tu ajouteras
Lupicin, si bon te semble.
Le troisième exil de Paget ne devait pas, hélas, être
de longue durée. Un journal du Valais, que j'ouvris im
jour dans un café, à Zurich, annonçait la mort subite
du « docteur Paget, le sympathique proscrit ».
A LA JUSTICE
i5 mai 1871. Au ministère de la justice. Cinq heures.
La colonne est par terre. Je ue m'en irai pas sans dire
bonjour à l'ami Besson. Depuis qu'il a été ofïiciellement
investi des hautes (onctions de concierge du ministère
de la justice — de la délégation disions-nous — Besson
ne quitte plus le large et magistral fauteuil qui orne la
loge d'entrée de la rue Cambon. Ce fauteuil est pour
lui un trône. Je suis sûr qu'il ne le changerait pas pour
la chaise du délégué lui-même.
Besson est venu quelquefois avec moi pendant le
siège à la brasserie Saint-Séverin. Je l'ai rencontré pour
la première fois à la manufacture d'armes du quai
d'Orsay. Mon bataillon, le 248'', tardant d'être armé,
j'ai fini par regarder avec dédain, presque avec honte,
mes brillants galons de lieutenant. J'ai rencontré un
jour mon vieux professeur et ami Moutier, qui m'en-
seiguail la physique à l'institution Barbet, rue des
Feuillantines, vers i8<)3.
— Allez donc au quai d'Orsay, inc dit Moutier. On y
fait maintenant des cartouches au lieu de tabac. "Vous
y verrez X... de ma part.
Voilà comment je (is des cartouche* jusqu'au aa jan-
vier. Le lendemain, ma foi, je jtigoai plus |)rudent de
ne plus reparaître à mon poste. N'avais-j<' pas promis
65
quelques-uns de la Commune
aux amis, en cas de succès de l'émeute, de livrer la
manufacture, et bien entendu, les cartouches avec elle?
Besson faisait, lui aussi, des cartouches, ou plutôt
nous étions, l'un et l'autre, surveillants d'un atelier de
cinq ou six cents jolies filles, qui collaient les amorces
au fulminate. Parfois, une amorce éclatait. Toute une
tablée s'envolait, pour revenir bien vite, comme de
gentils papillons.
Je crois bien que ce furent mes conseils subversifs
qui détournèrent Besson de la bonne voie, et qui le lan
cèrent dans le mouvement. Il était du onzième, un
arrondissement dévoué d'avance à la Commune. Quand
vint le i8 mars, Besson marcha sur l'Hôtel de Ville avec
son bataillon.
Quelques jours plus tard, je ne fus qu'à demi étonné
en le voj'ant entrer dans notre échoppe du Père
Duchêne, rue du Croissant.
— Citoyen Vuillaume, tu me donnes un mot pour
Protot. Je veux entrer à la justice.
— Mieux que cela, tu vas venir le voir avec moi. Je
déjeune au ministère ce matin.
A midi, nous étions au ministère. A l'heure de la
table, Besson prit place près de moi. C'était une joie
pour ce brave garçon de manger avec une fourchette
marquée au chiffre royal et d'asseoir son postérieur
sur les mêmes sièges où s'étaient reposés peut-être
des derrières de princesses.
— Cette fois, ça y est bien, me disait-il en se car-
rant. Nous sommes chez nous. .;
Le lendemain, quand je revins place Vendôme, j^
trouvai Besson rayonnant. Je ne sais quelle fonction lu|
avait été confiée. En capote verte, le képi vainqueur, il''
56
0<
if
frol
'l'i
priti
DEUX AMIS DU PERE DUCHENE
causait avec vivacité dans un groupe de fédérés qui
gardaient la grande porte de la place Vendôme.
Je revoyais Besson chaque fois que j'allais voir
Protot.
Un jour, c'était dans les premiers de mai, Besson me
prit à part et m'emmena dans le jardin, ayant, disait-il,
à me confier quelque chose de grave.
— J'ai besoin de ta protection, me dit-il. Il y a ici
une bonne place libre. Le vieux réactionnaire qui était
encore concierge ces jours-ci à la porte de la rue
Cambon s'en va. Ce n'est pas trop tôt. On peut me
confier ça. Sûr, que je ne laisserai passer personne de
suspect... îCnfin, parles-en au délégué... Ma femme
viendrait avec moi... Ce tpi'elle serait contente d'être
là! Et puis, c'est pour la vie... Une place sûre.
Je regardai ce brave Besson. Il ne se doutait donc de
rien ! Il croyait fermement que cela allait durer tou-
jours ! Il ne connaissait pas, l'excellent garçon, le mot
profond do la vieille Laîtitia, qui au milieu des splen-
deurs de la cour impériale, regardait du coin de l'œil,
avec méfiance, toutes ces dorures et tous ces falbalas.
«Pourvou que ça doure!» grommelait, avec son accent
italien, la mère de César.
Besson, lui, n'avait aucune méfiance. Quand, du por-
tail du ministère où il plastronnait, il avait vu, pcndaut
le jour, scier la colonne, ou caracoler quelques brillants
ofliciers de l'état-major, installé dans l'hôtel en face, sa
tranquillité d'àme était complète.
— Un gouvernement (jui a le toupet de foutre m bas
Napoléon, se disait-il, ça doit être un gouvernement fort.
Et Besson croyait, Ix-las ! plus conliant (jue la mère
de César, que cela ne finirait jamais.
quelques-uns de la Commune
Son rêve fut réalisé. Il fut nommé.
Si Besson ne connut que huit jours la joie et l'orgueil
du fonctionnaire important qu'est le concierge de la rue
Gambon, il savoura ces huit jours de pouvoir avec
délices.
Il voulut absolument qu'un soir nous allions, Vermersch
et moi, dîner chez lui, dans sa loge officielle.
La femme de Besson, une forte et gentiUe ménagère,
qui était un peu de mon pays, avait bien fait les choses.
Elle nous avait préparé un dîner exquis. Pauvre femme!
Elle avait apporté là toute sa batterie de cuisine, qui
reluisait, appendue aux murs, comme un arsenal.
Besson, lui, avait voulu dîner dans son fauteuil, qu'il
ne quittait plus.
Quand nous sortîmes, le canon tonnait. Sur la place,
un grand remuement d'hommes armés. Des estafettes
arrivaient en courant. Serait-ce la défaite définitive ?
Mais non. Une simple alerte, comme il y en avait tous
les jours.
Nous regagnâmes le Quartier, après nous être arrêtés
un instant sur le pont des Arts, écoutant le roulement
de la canonnade.
Une large lueur éclairait le ciel à l'horizon. Ce grand
silence de la nuit, le fleuve qui coulait mystérieux au-
dessous de nous, la bataille qui se devinait acharnée,
là-bas — tout cela était bien fait pour nous serrer le
cœur.
— Mon vieux, — me dit subitement Vermersch avec
cette pointe d'ironie gouailleuse qui était pour lui une
pose xîonstante — les gens comme Besson sont les vrais
heureux. Je te parie qu'il dort maintenant à poings fer-
més avec sa femme.
58
DEUX AMIS DU PERE DUCHENE
— A moins qu'il ne soit à ronfler daxts son fauteuil,
répondis-je en riant.
Quinze jours plus tard, le mercredi 24 mai — le
ministère de la justice avait été occupé par les troupes
le mardi — je rencontrai Besson, boulevard Voltaire, à
mi-chemin du Château-d'Eau. Équipé, son chassepot à
la main.
— Eh bien! Et ton fauteuil? lui dis-je en riant.
Son fauteuil, hélas ! il ne le reverrait plus. Il avait
même dû, pour échapper aux Versaillais, laisser entre
leurs mains sa magnifique batterie de cuisine. Adieu les
bonnes soirées, les dîners tranquilles entre amis, adieu
les honneurs, et la satisfaction d'une bonne place pour
la vie, avec la retraite au bout.
— Et qu'est-ce que tu fais par ici? lui demandai -je.
— Eh bien; mais, j'ai rejoint mon ancien bataillon.
Cela ne va pas être longtemps sans ronfler. Pour l'in-
stant, je crois que nous allons foutre le feu là-dedans.
Et il montrait l'église Saint-Ambroise.
Nous nous quittâmes.
Je n'entendis jamais plus parler de Besson.
Longtemps, ses proches cherchèrent à connaître son
sort. L'infortuné, brave autant que simple et dévoué,
fut-il un de ceux que l'on fusilla à la Roquette, et
desquels M. de Mun a dit qu'ils étaient morts « avec
insolence » ? (i) Dort-il dans quelque square ou dans
quelque fosse creusée dans les nécropoles après le
massacre? Nul ne l'a rencontré, ni dans les prisons de
Versailles, ni en Calédonic, ni en exil.
(i) Voir /ùuiurtf /'nrli'mi'ntairr sitr l'fnsiirrtrtion du iS mars,
édition en un volume in quarto, pugc 395. Dépnsitioii de M. U* comte
de Mun (orthographié par erreur, dans celle édilioii, de Mung).
59
CEUX DU QUARTIER
Contmtini'. — \
CHEZ HUBER
Janvier 1870. Une petite brasserie. Au coin de la rue
Monsieur-Ie-Prince et des escaliers de la rue Antoine-
Dubois. La maison, disparue, a lait place aux bâtiments
de l'École pratique de médecine.
Devanture couleur marron. Aux vitres, à mi-hauteur,
des rideaux d'un blanc douteux. La porte poussée,
une toute petite salle. A gauche, le comptoir. Encadrée
par les vases de métal argenté, garnis de cuillères à
café, à mazagran et à soda, trône devant une glace
mouchetée de taches grisâtres, la caissière, blonde et
forte.
Le patron, Huber, petit, l'air d'un employé correct,
jaquette noire vernissée, cheveux rebelles, serviette au
bras, salue le client.
Bonjour, monsieur Vallès... Monsieur Ilumbert...
Monsieur Maroteau...
La petite salle d'entrée, le réduit, où siège la pa-
troime, n'est qu'une antichambre, un atrium. Les deux
salles où se tient la clientèle s'ouvrent, l'une face à
rentrée, l'aulre à droite.
A droite, la salle est assez vaste. Tables de marbre
blanc. Piano an fond. Le soir, la polile brasserie est
(i'i
quelques-uns de la Commune
un café-chantant, un beuglant. Pauvre beuglant, dont
la partie musicale est confiée à une seule artiste, une
grosse fille brune, courte sur pattes, les joues colorées,
que nous appelons Rebecca.
Dès que les clients d'après-dîner sont une demi-
douzaine, assis devant leurs mazagrans ou leurs
canettes, Rebecca s'accoude à la planchette du piano.
L'accompagnateur, qui plaque ses accords rétribués par
une demi-douzaine de bocks gratis, quitte son verre
entamé, et, la pipe fumante aux dents, s'assied au
tabouret.
Rebecca revêt, pour la soirée chantante, un vague
costume de Suissesse, jupe rouge et corsage de velours
noir à chaînettes d'argent, suffisamment décolleté pour-
découvrir la naissance d'une gorge opulente et rose.
Quand le silence s'est fait, la chanteuse ronronne, d'une
voix fluette et chevrotante, ime rengaine idiote, tou-
jours la même. Je l'ai entendue si souvent, que j'ai
conservé dans ma mémoire, d'où certainement, hélas,
il ne s'échappera plus, le refrain :
J'en ai de toutes les façons
Voilà la marchande (bis)
J'en ai de toutes les façons,
Voilà la marchande de pàill.-.assons.
Quand sonnent onze heures, l'accompagnateur ferme
bruyamment son piano. Il retourne à ses bocks, s'il en
a encore à vider sur le nombre qui lui est alloué pour
la soirée.
Rebecca, elle, s'en va. Son service est fini. Elle
occupe là-haut, dans les combles, une chambre débar-
ras, où elle remise son costmne de Suissesse et où,
64
CEUX DU QUARTIER
dit-on, elle n'est pas trop cnieUe au client qu'elle a su
charmer. Parfois, eUe ne fait que sauter de la porte
d'Huber à celle d'en face, de l'autre côté des marches
de l'escaUer de pierre, à la Dame Blanche, le caboulot
où s'épanouit l'énorme Bouffe-Tout, une célébrité blonde
filasse du Quartier, délice des potaches, à leur sortie
du dimanche.
Pauvre Rebecca! La marchande de paillasson de
chez Huber ne devait pas survivre longtemps à ses
triomphes artistiques et galants. Elle fut emportée,
pendant le siège, par l'épidémie de variole noire qui
vint s'ajouter à toutes nos misères.
Nous dédaignions, on le comprend, le beuglant de
Rebecca. Nous avions accaparé, à une douzaine, l'autre
salle, celle qui s'ouvrait face à la porte d'entrée de la
petite brasserie. Une double rangée de tables et, ados-
sées au mur, deux banquettes chevelues — le crin qui
s'échappait des blessures de la molesldne.
On se retrouvait là, le matin, vers onze heures, ou, le
soir, après diner.
Vallès, qui, à cette époque, portait une éternelle
jaquette de velours gris à côtes, un costume de chasse
aux larges boutons de métal ornés de têtes de cerf ou
de sanglier, était assidu. 11 n'avait pour se rendre chez
Huber, que deux sauts à faire. De la rue de Tournon,
où il demeurait, en face de la caserne des municipaux,
à rOdéon, où il (lànait en causant avec Marpou, le
libraire. Et de l'Odéon chez Huber. S'il était en retard,
c'est qu'il avait fait escale au cabinet de lecture de la
rue Casiiiiir-Dclavigne, une de ses retraites favorites.
Maroleau, Humbert, Francis Enne, Longuet, étaient
des lldèles de chez Huber. Vermorel y faisait de
'••> ('.(iininutw . — .'\.
quelques-uns de la Commune
courtes apparitions, restant debout dans sa longue
lévite noire de prêtre. Rigault, Breuillé, (i) Dacosta, (2)
Callet, (3) Albert Fermé, qui venait de faire paraître
ses deux petits livres sur les procès de Strasbourg et
de Boulogne. Edouard Roullier quittait, pour nous re-
joindre chez Huber, son échoppe de savetier de la rue du
Sommerard. Paget-Lupicin arrivait toujours tête nue,
sa calotte de vieille fourrure usée serrée sous l'aisselle,
soufflant dans ses doigts d'étudiant quinquagénaire.
Des amis. Soubeiran, qui mourut, il y a deux ou trois
ans, secrétaire-rédacteur à la Chambre. Gustave Puis-
sant, l'auteur des Écrevisses du Petit Auguste. Un
étudiant en médecine, Herluison, que Vallès s'entêtait
à appeler « Ver luisant », parce qu'il l'avait, disait-il,
surpris à lancer de tendres oeillades à Rebecca.
— Allons, Ver luisant, assieds-toi là, disait Vallès
de sa grosse voix d'Auvergnat rieur,
... ver luisant, amoureux d'une étoile. (4)
Quelques jours après la formation du ministère du
2 janvier, nous étions cinq ou six, à déjeuner chez
Huber. Vallès, Longuet, Humbert, moi. Longuet nous
(i) Breuillé (Alfred), journaliste, rédacteur à la Patrie en danger
de Blanqui. Substitut du procureur de la Commune. Plus tard,
conseiller municipal de Paris.
(2) Da Costa (Gaston), substitut du procureur de la Commune.
Condamné à mort. Commué aux travaux forcés. — Son frère
Charles, secrétaire du délégué aux relations extérieures (Paschal
Grousset).
(3) Callet (Albert), attaché à la délégation aux relations exté-
rieures. Condamné à cinq ans de prison.
(4) Vallès prenait quelques libertés avec les admirables vers de
Riiy Blas :
« Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là
« Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile;
« Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile. »
CEUX DU QUARTIER
montrait des reproductions photographiques de lettres
d'Emile OUivier, qu'il se proposait de porter le soir à un
journal ami, le Rappel ou la Marseillaise.
Entre Albert Fermé. Et, après lui, Vermorel.
Albert Fermé, trapu, la barbe noire entière, l'œil vif
et perçant, est en frac, cravate blanche et bottines
vernies.
— Tiens, dit en riant Vallès, A^oilà Fermé qui vient
de chez Ollivier.
— Vous l'avez deviné.
— Vrai?
— Vrai.
Fermé s'assied avec nous. Il nous dit qu'il en a assez
des travaux de librairie maigrement rétribués. Avocat,
il peut aspirer à se faire une place dans la magistra-
ture. Il connaît depuis longtemps 011i\'ier... Il est allé
le voir. On lui oflre un poste d'administrateur en
Algérie, ou quelque chose de semblable. Il accepte.
Quelques jours plus tard. Fermé partait. Il y a une
dizaine d'années, il était, si je ne me trompe, président
de chambre à Tunis. Un conlrère, qui avait suivi un
voyage ofliciel en Tunisie, m'apporta, un jour, le salut
amical de l'ancien camarade. Et, pour un instant,
je revis, devant moi, chez Huber, Fermé, en frac et
cravate blanche, qui revenait de chez Ollivier.
AUX CADRANS
Place Saint-Michel. A l'angle du quai des Augustins.
Les deux cadrans sont toujours là. A certains jours,
quand on avait assez de la chanson de Rebecca, on se
retrouvait aux Cadrans. Edouard RouUier, qui traînait
toujours, accroché à sa blouse, quelqu'un de ses innom-
brables mioches, trouvait qu'Huber était bien loin.
Paget-Lupicin logeait dans un hôtel meublé du quai
voisin, l'Hôtel de Suède. Il était tout de suite aux
Cadrans.
Le mot d'ordre se donne, le matin, au déjeuner:
— Ce soir, on ira aux Cadrans. Dans la salle du
haut. Aux billards.
C'est dans cette salle du haut des Cadrans que nous
passâmes l'une des plus tragiques soirées de cette der-
nière année de l'Empire.
Le lo janvier, avant dîner, je fais les cent pas autour
des billards, dans la salle déserte. J'attends une figure
amie... Un homme débouche de l'escalier qui descend
au rez-de-chaussée. C'est Sornet, qui, plus tard, après
avoir été le gérant du petit brûlot, la Misère, que je fis
avec Passedouet, (i) sera gérant du Père Duchêne.
(i) La Misère, journal quotidien, format in quarto, sept numéros,
du 6 au la février i8no. Bureaux: 72-80, boulevard Montparnasse,
Paris. C'est aux bureaux de la Misère que fut mise en vente la bro-
chure les Droits du Travailleur, par le citoyen Paget-Lupicin.
68
CEUX DU QUARTIER
Sornet se précipite. Il pose son chapeau. Son crâne,
d'habitude couleur de bel ivoire laiteux, est rouge. Il
flamboie...
— Qu'y a-t-il donc?
— Il y a... Mais, tu ne sais donc pas... Il y a que
Pierre Bonaparte a tué Victor Noir.
Sornet, qui vient du Corps législatif, y a appris la
terrifiante nouvelle. Il me prend le bras, me fait dégrin-
goler l'escalier.
— Courons à la Marseillaise.
C'est aux Cadrans que nous nous réunissons le matin
des funérailles, pour aller rejoindre, aux galeries de
l'Odéon, la bande d'amis avec lesquels nous devons
partir pour Neuilly.
Le lendemain, nous sommes encore aux Cadrans.
Oudet est descendu de Belleville. Vallès dit ses ran-
cœurs de la journée manquée. Il conte son retour de
Neuilly aux Champs-Elysées, dans le même fiacre qui
ramenait Rochefort. II est découragé. Il quitte la ^[ar-
seillaise.
Et il rédige, sur la table du café, le court billet dont
je me rappelle, mot par mot, le texte bref:
« Blessé dans mes convictions révolutionnaires,
comme Flourcns, je quitte la Marseillaise. »
C'est moi qui porterai, tout de suite, le billet à la
Marseillaise. Je le remis à Charles Habeneck, alors
secrétaire de la rédaction.
Un beau soir, nous causions aux Cadrans, quand un
consoMimatcur, au visage nouveau, vint s'asseoir tout
près de nous. 11 dcmaiule un journal, le déplie, s'abrite
derrière. Sûrement, il nous écoute. Roullier, qui, comme
Iligault, Si'. |)i({ue (le flairer le mouchard i\ cent pas,
69
quelques-uns de la Commune
s'inquiète. Sa barbe d'insurgé s'agite. 11 apostrophe le
lecteur peu pressé. Son mufle de gnafl" toujours rugis-
sant menace.
— Monsieur, vous écoutez notre conversation... Est-ce
que, par hasard, tu serais de la maison d'en face?
Tapage. On va se colleter.
Nous ne revînmes plus aux Cadrans.
Quelques amis avaient déjà choisi comme repaire la
brasserie Krœber, en face du théâtre de Cluny. Le len-
demain, nous les y avions rejoints, abandonnant, en
même temps que les Cadrans, Huber et les paillassons
de Rebecca.
Notre court passage chez Huber devait faire une
victime, en 1^ personne de ce brave Huber lui-même.
Quand vint la Commune, Huber se souvint de nous,
qui étions au pouvoir. 11 s'en alla, m'a-t-on raconté,
voir Rigault. Il se mit sous sa protection, invoquant les
bonnes relations de jadis. Bref, il fut, quelques jours
avant la débâcle, nommé quelque chose comme inspec-
teur des halles et marchés.
Dénoncé à l'entrée des troupes, conduit à. Versailles,
Huber fut mis aux Chantiers, d'où, fort heureusement
pour lui, le fît sortit- une ordonnance de non-Ueu.
CHEZ KRŒBER
Mai 1870. Boulevard Saint-Germain. Face, ou à peu
près, au théâtre Climy. Au coin de la rue Saint-
Jacques et d'un cul-de-sac, longtemps occupé par im
marchand d'antiquités médiocres, disparu à la suite du
percement de la rue Dante. La maison, qui porte le
numéro 33 de la rue Saint-Jacques, est en forme amincie
de proue de navire. Le rez-de-chaussée est aujourd'hui
occupé par un restaurant, à l'enseigne de V Etoile Bleue.
Aux derniers mois de 1870, c'est là la brasserie Krœbcr.
Notre petite bande de chez Iluber et des Cadrans se
grossit, chez Krœber, où nous trouvons, déjà habitués,
une dizaine d'amis.
Uogeard, l'auteur des Propos de Labienus, récemment
revenu de Tubingen, où il a fini l'exil de cinq années
que lui a valu sa condamnation. André GilK qui crayonne
là-dansTisoleincnlde laprès-inidi, ses projets de ciiarges
(le V Éclipse. Vcrmersch. Charles Frémine, (i) qui vient
de publier chez Lcmcrrc son premier volume de vers,
(1) Fréiniiu- ((Charles), poilc nt journaliste. Hi-il.ictfur au Rappel.
Sous le su'K»', de la lialU-ric du parc Noln;-I)amo. N<- prit pas pari
ù la Commune. Mort en K.itHi.
71
quelques-uns de la Commune
Floréal. Henri Bellengre, qiii est de tous les journaux
de Vallès, grande et petite Rue. Un peintre, Noro, attelé
à une grande toile, les Derniers Montagnards; il sera,
en mai 1871, colonel de la 4® légion. Des étudiants, des
poètes, dont je retrouve les minuscules plaquettes dans
l'amas de brochures de l'époque que j'ai conservées :
les Clochettes, de Léon Roger, qui sera lieutenant de
mon 248^, sous le siège ; les Pyrénéennes, de Bernardin
Ferez, un Méridional aux yeux de feu, étudiant en droit,
pion à l'occasion, parti au moment de la guerre, et dont
personne n'eut plus de nouvelles.
Une note spéciale à ce brave baron de Ponnat, baron
authentique, blanquiste et athée. Épais, chauve, vers
la cinquantaine, toujours trottinant, le baron arrive,
dépose sur sa table une énorme serviette bourrée de
papiers, les notes qu'il a prises à la Bibliothèque impé-
riale pour son Histoire des variations de l'Église, parue
plus tard, en deux volumes, chez Charpentier. Le baron
passe toutes ses journées, plongé dans les in-folios de
Suarez et de saint Thomas d'Aquin. A moins qu'il ne
rencontre un enterrement civil. Ce jour-là, c'est fête pour
le fougueux libre-penseur qu'est le baron. Le défunt dont
passe la dépouille mortelle? De Ponnat ne s'en inquiète
guère. Il se mêle au cortège. Il arrive au premier rang,
derrière le corbillard. Il salue les parents, cause au
besoin. Tout cela pour préparer la scène finale, la célé-
bration des vertus du libre-pense'":r cpi'il ne connaît, bien
entendu, ni d'Eve ni d'Adam. Mais de Ponnat s'est mis
en tête de faire de la propagande. Il la fait à toute occa-
sion, envers et contre tous, s'il le faut. Personne ne l'em-
pêchera, le mort arrivé à la fosse, de prendre la parole
et de jeter sur le cercueil le bouquet de fleurs d'immor-
72
CEUX DU QUARTIER
telles symbolique, La légende veut que le baron, pour
amorcer l'assistance, commence son éloge funèbre par
une phrase lapidaire et invariable :
« Citoyennes et citoyens. C'est toujours avec un nou-
veau plaisir que je viens sur la tombe d'un libre penseur,
etc.. »
Treillard, un vieux de 48 et de 5i, qui devait mourir,
en mai, fusillé dans la cour de l'École polytechnique;
son fils Camille, futur lieutenant d'artillerie du parc
Notre-Dame, sous le siège, viennent chez Krœber. Le
grand Jules Carrct, qui fera la campagne comme méde-
cin-major des mobiles de la Savoie et dont les électeurs
savoisiens feront plus tard leur député, penche sa barbe
de fleuve sur le tapis vert du billard; il vient de prendre
son grade de docteur. J'entends toujours sa voix formi-
dable, crier, quand il manque im carambolage : « Ton-
nerre de Dieu!... comme disait Massillon ! » Les voi-
sins se regardent eflarés.
A midi, tout ce monde s'assied pour déjemier, à une
longue, longue table. Gill, toujours vainqueur, amène
une l)elle fille brune, qui occupera plus tard la chro-
nique. L'amant qu'elle choisit, quand elle se sépara de
Gill, servit, m'a-t-on dit, de modèle à Daudet pour le
Flamant de Sapho. Flamant, le graveur qui, par amour
de sa maltresse, fabrique de faux billets de banque.
Krœber, le patron qui a donné son nom à la brasse-
rie d'en face Chmy, devait nous quitter d'étrange façon.
Un beau jour, — c'était en septembre, avant l'investis-
sement, — nous nous heurtâmes à uuc devanture bais-
sée. Qu'y a-t-il? Plus de Krœber?
Krœber , blond , maigre , la iHiysionomie plutôt
l)onasse, de rapports aimables, — il ne réclame que
"ji (.'omiinnic. — 5
quelques-uns de la Commune
timidement les arriérés que plusieurs laissent à la
caisse, — est Allemand,
Est-il parti volontairement ? A-t-il été touché par une
mesure d'expulsion ?
Le soir, nous nous retrouvons à la Ijrasserie de la
rue Saint-Séverin, chez Glaser, où nous nous arrêtons
déjà de temps à autre.
Nous devisions de l'aventure de Krœber, quand
Rigault entre. Rigault occupe, à la préfecture de police,
près de Kératry, le poste de commissaire spécial, qii'il
conservera jusqu'au 3i octobre, où il démissionna.
Il s'assied à notre table.
— C'est toi qui l'as fait expulser? demande en riant
l'un de nous.
Rigault, qui est devenu sérieux depuis qu'il est fonc-
tionnaire important, ne répond pas.
Quelques jours après le départ de Krœber, la
brasserie rouvrit avec de nouveaux patrons. Et nous
partageâmes désormais nos loisirs entre ce que nous
appelions toujours, par habitude, chez Krœber, et la
brasserie Saint-Séverin, que le siège et la Commune
devaient rendre célèbre.
CHEZ HOFFMANN
Place de l'Observatoire. Au coin du boulevard Mont-
parnasse et de l'avenue, bordée de grands marronniers,
qui conduit à la grille de l'établissement scientitique.
Au rez-de-chaussée, deux salles meublées de tables et
de bancs de noyer ciré. Bière blonde de Strasbourg,
renommée dans loul le quartier des Écoles et dans tous
les ateliers de peintres et de sculpteurs du voisinage.
Au fond de la salle d'entrée, une petite porte, qui, par
ime sente rapide et agreste, conduit à un jardin en
contrebas, peuplé de bosquets feuillus. Le soir, autour
des moos et des verres, la causerie y est délicieuse.
Nous montons souvent, les soirs d'été, chez HolTmann,
où il fait frais et où nous rencontrons des amis.
Vermersch est, depuis des années, assidu des soirées
d'Honhuinn.
Hier, à minuit, comme un vrai Flamand,
J'allais, chez Hon'mann, manprr la ilumcroule.
La bière, m chantant, tombant goutte à jï<iutte,
Joyeuse, emplissait le moos écumant.
Toute une bande d'arlistos. peintres, sculpteurs du
quartier, vient clic/. IlolVmann. Des modèles, ((ui cm-
quelques-uns de la Commune
plissent le jardin de leurs rires. Je vois encore, frappant
du poing sur la table, faisant sauter les verres, un vieux
peintre d'histoire, élève de Delaroche, Jules Vialle, qui
amène Picchio, le peintre de la Mort de Baudin. Vialle
s'est battu en 48. H a conservé la balle qu'il faillit
recevoir au Palais-Royal, et qu'il détacha de la porte
contre laquelle elle s'était écrasée. Quand nous allons
bavarder dans son petit atelier de la rue de la Grande-
Chaumière, où il brosse, à la douzaine, pour les maga-
sins de l'abbé Migne, des chemins de croix et des arche-
vêques « en pied », il nous la montre avec orgueil. Un
jour, un farceur qui nous avait accompagnés voulait à
toute fin que la balle qui avait failli tuer le peintre fût
une balle chassepot. Vialle voulait l'étrangler. Un sculp-
teur, Lebœuf, qui a fait à Guernesey un buste de Victor
Hugo, dont les reproductions se vendent dans les librai-
ries du boulevard Saint-Michel. Un protégé de Nefftzer,
qui collabore de-ci de-là au Temps, un grand Alsacien
blond, Ritzinger. De temps à autre, l'écrivain catho-
lique Constant Thirion, qui abandonne, pour venir chez
Hofîmami, la brasserie Mayer de la rue Vavin. Grand,
déjà chauve, les cheveux noirs bouclés, serré dans sa
redingote, Thirion lance, d'une voix vibrante, des
phrases de combat :
— Enfin, vous me direz ce que vous voudrez. Mais
j'ai constaté aujourd'hui que l'on parle encore de
Bossuet au cabaret...
Seul, devant sa chope, dans la salle du rez-de-
chaussée, son dogue noir assis sur la banquette, l'au-
teur du Vandalisme révolutionnaire, alors professeur
à Sainte-Barbe, Eugène Despois.
Un soir, quelques jom's avant la déclaration de
76
CEUX DU QUARTIER
guerre, j'entre chez Hoffmann avec Rogeard. Personne.
Nous descendons au jardin. Cinq ans d'exil ont assom-
bri Rogeard. Il désespère. Il me dit ses rancœurs.
Quoi! personne ne se lèvera pour jeter bas le régime
abhorré... J'écoute, silencieux... Je laisse le vieux
maître épancher ses tristesses... Mais voilà tpie, de l'un
des bosquets, une voix nous arrive :
Non, la jeunesse n'est pas morte!
Dans sa colère, elle a surgi...
Rogeard s'est tu... Sa large face, naturellement
colorée, flamboie...
— Vous voyez, dis-je.
Le chanteur fredonne le couplet jusqu'au bout.
Vous riez, parce qu'il sommeille.
Prenez garde qu'un beau matin
Il ne s'éveille !
Il ne dort que sur une oreille,
Le lion du Quartier Latin.
La chanson, (i) que le chanteur ne dit qu'à mi-voix, —
et pour cause, — c'est le Lion du Quartier Latin.
L'auteur? Rogeard lui-même... Lui, qui, Uml à l'heurt',
désespérait de nous autres, jeunes...
— Ne m'en voulez pas, me dit Rogeard, (|uand nous
nous fûmes levés pour quitter le jardin d'iloiïmanu...
Non, je me trompais...
Les jours souibres écoulés, nous nous retrouv;\u»es,
Rogeard et qtu'Icpies amis, ii Zurich. l'n soir ((lU' nous
(i) Ln chanson f.r Lion du Qiiarlirr Latin 80 trouve, p.ij^e .jO<
dans l'aïuTi' France! par A. Rogeard, brochiiri" do T)») patres. Paris
«•l MruxflleH, chez tous les libraires. iH-o.
quelques-uns de la Commune
étions assis devant deux chopes de bière de Munich,
je rappelais à mon vieil ami notre soirée de chez
Hoffmann.
— Quand y retournerons-nous ? me dit Rogeard ,
mélancolique.
Nous ne devions revoir que longtemps, longtemps
après, le coin du boulevard Montparnasse et de l'avenue
de l'Observatoire. Et, encore, ne revîmes-nous pas HofT-
mann, ni ses tables de bois ciré, ni ses bosquets pro-
pices aux bonnes causeries. Une lourde maison de six
étages s'était élevée, étouffant pour jamais les bavar-
dages, les rires et les chansons d'autrefois. A la place
où, pensif, caressant sa longue barbe noire semée de
fils d'argent, s'asseyait Eugène Despois, un employé
travaille, aujourd'hui, derrière un guichet. La maison
est un bureau de poste.
CHEZ GLASER
l'Empire
Rue Saint-Séveria. La deuxième maison à gauche,
en entrant par le boulevard Saint-Michel. Aujourd'hui,
une librairie, le numéro ^o. En 1870, une brasserie de
modeste apparence. Au-dessus tle la porte d'entrée,
un gros tonneau de verre. On voit encore, sur la
pierre, deux taches de ciment, marquant la place des
trous où s'enfonçaient les supports de fer. Le seuil
franchi, une salle assez vaste. Billard au fond. Tables
de marbre blanc. Au comptoir, lisant mi journal,
un homme à barbe brune, la physionomie ouverte.
Le patron. Glaser. Insliluleur en Alsace, Glascr a été,
pour ses opinions républicaines, révoqué par le gou-
vernement inn)érial. Il a quitté son pays. Pour vivre, il
a ouvert la brasserie de la rue Saiiit-Sévorin, avec l'en-
seigne : Au Tonneau. Ou encore. Brasserie Rhénane.
Nous disons, nous, « chez Glaser », conmie nous disons
chez Krœber, cher. Iluber, chez llolVinann.
Une bcllt' cliambrée, (jnantl nous sommes li\, le soir,
sur le coup de dix ou onze hem-es. Tous, ti (piehjues
rares exceptions, plus lard, (k* \i\ Commune. Les uns
?.)
quelques-uns de la Commune
à l'Hôtel de Ville : Vallès, Longuet, Vaillant, Rigault,
Jourde, Régère, Vermorel, Léo Melliet, (i) Oudet, (2)
ïridon, Courbet. (3) Verraersch (qui vient rarement),
Hurabert, moi, ferons le Père Duchêne. Maroteau, la
Montagne, qui le mènera au bagne et à la mort, à
l'hôpital de l'île Non. LuUier, (4) général, ou à peu près;
il ira, lui aussi, au bagne. Rouiller, Briosne, Ducasse,
Teulière, orateurs en vogue dans les réunions publiques.
Passedouet sera maire du treizième et mourra, comme
Maroteau, en Calédonie. Maître sera chef de bataillon.
Gaulet de Tayac, directeur de la prison de la Santé. A
cette table sont assis ime demi-douzaine d'habitués qui
iront, à côté de Rigault et de Ferré, à la préfecture de
police : Breuillé, Levraud, Da Costa (les deux frères),
Sornet. Aconin, adjoint au Panthéon après avoir été
capitaine au 248*^. Eudes (5) et Brideau, (6) qui seront
pris pour l'affaire de La Villette, condamnés à mort,
délivrés , à la veUle d'être fusillés , par le Quatre-
(i) Melliet (Léo). Membre de la Commune (treizième arrondisse-
ment). Membre du Comité de Salut public (2 mai). Commissaire
civil délégué^ à l'armée de l'aile gauche (Wroblewski).
(2) Oudet (Emile), peintre sur porcelaine. Membre de la Com-
mune (dix-neuvième arrondissement). Membre de la commission
de sûreté générale.
(3) Courbet (Gustave), membre de la Commune (sixième arron-
dissement). Né en 1S19 à Ornans (Doubs). Mort à La Tour de Peilz
(Suisse), le 3i décembre 187;. L'auteur célèbre de la Remise de Che-
vreuils, VEnterrement d'Ornans, etc.
(4) Lullier (Charles), lieutenant de vaisseau démissionnaire.
Membre du Comité central. Arrêté, il s'échappa et fit dès lors une
violente opposition à la Commune. Condamné à mort, commué
aux travaux forcés.
(5) Eudes (Emile), membre de la Commune (onzième arrondisse-
ment). Membre du Comité de Salut public (10 mai). Condamné à
mort (29 août i8jo), avec Brideau, pour l'affaire de La Villette.
(6) Brideau (Gabriel), chef de la police municipale sous la Com-
mune. Condamné à mort. Mort à Londres pendant l'exil.
80
CEUX DU QUARTIER
Septembre. Pilotell sera commissaire spécial de police ;
il arrêtera Gustave Chaudey. Un ancêtre à la moustache
de Gaulois, déjà blanchie, Pilhes, ancien représentant
du peuple, ex-prisonnier de Belle-Isle, qui sera, comme
Eudes, Bi-ideau, Breuillé, de La Villette, en août qui vient.
Dès que nous eûmes accaparé la salle de la petite
brasserie, la police a eu l'œil sur nous.
Chaque soir, des hommes rôdent autour de notre
repaire. Peu d'entre eux s'avisent d'entrer.
Un soir, ils se décident, cependant. Rigault est là. Il
se précipite, la tabatière ouverte.
— Allons, tel et tel, — il les nomme par leurs noms,
— une prise, hein !
Les deux pauvres diables rebroussent vite chemin,
sous nos rires.
Nous causons, trois ou quatre. Entre un ami. Il est
accompagné d'un tout jeune homme, brun, pâle, mous-
tache fine.
— Un ami... Antoine.
Antoine est neveu de Blanqui. Le fils de l'admirable
sœur de l'éternel prisonnier.
Le lendemain, je vais voir Antoine,
— Venez, m'a-l-il dit. Je vous montrerai la petite
pièce où travaille « mon oncle », — mon oncle, c'est
Auguste Blanqui, — quand il parait à la maison.
Le logis qu'occupait la sœur de Blanqui a disparu.
Barrant le boulevard Saint-Germain, k la liautcur de la
rue lluutelcuillc, des bâtisses vermoulues que les opéra-
tions do voirie ont depuis jelées bas. Un tout petit pas-
sage fait conununiqucr le trouyon de boulevard avec les
petites rues, disparues, elles aussi, les unes en partie,
ol Commune. — 5.
quelques-uns de la Commune
les autres tout à fait, la rue du Jardinet, où était l'im-
pi'imerie de la ïiière Gaittet, et, plus loin, la rue Larrey,
où était la Marmite de Varlin.
Au premier étage, un atelier de brochure, que dirige
madame Antoine.
Un petit salon, d'allure simple, bourgeoise. Une toile
attire le regard. Un homme, jeune, les bras croisés,
cheveux ras, visage allongé, yeux ardents, lèvres
minces, comme découpées au couteau.
— Mon frère, dit madame Antoine.
Le portrait est celui de Blanqui en i838. Blanqui a
trente-trois ans. Peint par sa femme, Suzanne-Amélie,
dans cette petite maison de Jancy, sur les bords de
l'Oise, où le gouvernement de Louis-Philippe l'a interné,
après l'affaire de la rue de Lourcine.
Il a été fait, de cette toile, qui est le plus beau et le
plus vivant portrait de Blanqui, une eau-forte, signée
Gravier, dont j'ai un exemplaire, donné par Breuillé.
Attenant au salon, une petite pièce, un couloir plutôt.
Une table, deux chaises.
— C'est le cabinet où travaille mon frère, — quand il
est là.
Dans un coin, appuyés au mur, deux grands volumes,
reliés, qui sont à Blanqui. L'année 1848 du Journal des
Débats.
C'est — je ne crois pas faire erreur — dans le Journal
des Débats que Blanqui fit paraître sa belle et poignante
réponse au document Taschereau.
— Rogeard arrive ce soir.
C'est Longuet qui nous apporte cette nouvelle.
Rogeard a terminé les cinq ans de proscription
82
CEUX DU QUARTIER
de sa condamnation de i865 pour les Propos de La-
bienus.
Beaucoup de nous, la plupart, ne connaissent pas
encore Rogeard. Les plus vieux avaient vingt ans quand
parut le célèbre pamphlet. Aussi nous apprêtons-nous
à faire fête au vieux maître.
Neuf heures. Longuet, qui nous a cjuittés, rentre avec
un gros homme, grisonnant, chauve, la face rougeaude,
l'air timide.
Rogeard balbutie quelques paroles en réponse à notre
accueil enthousia.ste.
Et, comme il tient toujours à la main un immense
chapeau mou, (ju'il ne sait où poser, Vallès, d'une voix
rieuse :
— Allons, à cette patère, le casque des Curiaces.
Rogeard, moitié content, moitié froissé, accroche son
chapeau mou.
Il est désormais des nôtres.
Un matin. Assis avec quelques amis, un oflîcier.
Sur la table, une longue boîte en carton. L'oflicicr
l'ouvre et en retire un superbe claque, avec un bouquet
de plumes tricolores.
L'ollicier est le capitaine Blol, instructeur à Saint-
Cyr.
De temps à autre, Blot vient nous surprendre à la
brasserie de la rue Saint-Séverin. En civil. Quand il
arrive en uniforme, c'est qu'il doit faire quelque part,
au minislère de la guen-e ou ailleurs, une visite d'appa-
rat. Peu désireux de descendre le boulevard Saint-
Michel coiffé de son chapeau à plumes, il vient «m képi,
le carton renlcrniant le fanu-ux cha|)i>au à la main.
83
quelques-uns de la Commune
Un soir, quelques mois plus tard, Blot nous surpren-
dra. En août. Désigné pour un régiment, au lendemain
de la déclaration de guerre, il a été fait prisonnier à
l'une des grandes batailles. Il s'est échappé, déguisé eu
bouvier.
Il restera à Paris, tout le siège.
La Commune venue, on lui offre d'être général. Il
refuse. Il ne nous quitte pas, cependant. Nous le voyons
presque tous les jours à la brasserie. Pendant la
semaine de Mai, il donne ses conseils pour l'attaque, à
l'artillerie, de la gare Montparnasse, déjà occupée par
l'armée de Versailles.
Le capitaine instructeur de Saint-Cyr, la Commune
définitivement vaincue, tous ses amis disparus, tués, en
prison, en exil, se voua au professorat. Il fut longtemps,
m'a-t-on dit, professeur d'histoire aux Dominicains
d'Arcueil.
la Guerre
Edouard Vaillant, qui sera membre de la Commune,
arrive d'Allemagne, où il était, comme Rogeard, à
Tubingen.
Sur sa route, il a vu défiler l'armée allemande, mar-
chant vers la frontière.
Vaillant nous dit ses craintes patriotiques. L'ennemi
s'avance, chantant les airs de bataille et de triomphe,
comme s'il était sûr déjà de fouler bientôt notre sol.
Et nous restons, silencieux, pensifs, le cœur serré...
Après le Quatre-Septembre. Les commissaires de
police du quartier, qui ont donné à quelques-uns d'entre
nous pas mal de fil à retordre, sont toujours là. Com-
CEUX DU QUARTIER
ment! Barlet est encore à son bureau de la rue des
Noyers ! Allard, rue Suger ! Allons chez Barlet. Et nous
partons, une demi-douzaine, à la conquête du commis-
sariat.
Barlet n'est pas là. Un employé, un secrétaire, seul
dans les bureaux abandonnés. Il n'y a rien à faire. Nous
nous étions cependant bien promis de mettre la main
sur le commissaire et de le conduire, en triomphe, à
l'Hôtel de Ville.
Nous revenons assez déçus, rapportant comme tro-
phée — victoire bien mince — la plaque émaillée vissée
à la porte du commissaire. Une belle plaque, toute
fraîche, avec, en lettres noires sur blanc : Caiunet du
Commissaire.
Le soir, j'emporte la plaque chez moi. Je l'accroche
bien en vue. Quand, la grande défaite venue, on per-
quisitionnera dans mon logis de la rue du Sommerard,
on trouvera cette plaque. Une pièce à conviction de
plus. Mes crimes sont toutefois si nombreux — le conseil
de guerre qui jugea le procès du Père Duchéne eut à
examiner soixante-neuf chefs d'accusation, assassinat,
incendie, [)illage, etc., jusqu'au grief, bien enfantin,
d'insulte à la religion de l'État — ([ue le vol de la plaque
du commissaire de la rue des Noyers devait disparaître
dans le las.
Quelqu'un entre, s'a.ssiod, raconte que, tout près de
chez lui, en voul.ant détacher les larges médailles d'or
ou d'argent, !\ l'cfligie do Badinguet, (pii rappehiicMit
SCS récompenses aux expositions, un charcutier trop
zélé a fait voler en éclats la glace de sa dcvan-
turo.
f<5
quelques-uns de la Commune
— Mais, fait observer l'un de nous, on n'a pas encore
abattu les aigles de la fontaine Michel...
Nous sortons. A deux pas.
Les deux énormes aigles en plomb, qui, aux deux
angles de la corniche, tout là-haut, étendent leurs ailes,
sont bien là.
Nous levons le nez...
Un groupe se forme.
Bientôt, ce n'est plus une demi-douzaine de nez, mais
une centaine, qui se dirigent, menaçants, vers les
aigles déjà condamnées.
— Il faut les abattre...
— Une honte de supporter cela plus longtemps.
Nous rentrons chez G laser.
Le lendemain, les aigles ont disparu.
Je me demande encore par quels citoyens zélés ils
ont été assommés.
Blanqui ouvre son club ce soir. Nous irons.
Rue Saint-Denis, numéro 20. Au premier étage d'un
café, le café des Halles centrales. La maison a disparu
pour faire place à une construction neuve, l'achèvement
des magasins de Pygmalion.
Très peu de monde quand nous entrons. Les fidèles.
Eudes, Brideau, que le Quatre-Septembre vient de
délivrer. Edmond Levraud, qui sera colonel de la Com-
mune. Breuillé. Balzencq, gérant de la Patrie en danger.
Albert Regnard, qui sera secrétaire général de la préfec-
ture de police avec Rigault. Caria. (ï) Oudet. Edouard
(i) Caria (Léopold), blanquiste. Prit part à l'affaire de La Villetle.
A l'étal-major de la Légion d'honneur avec Eudes. Condamné aux
travaux forcés par conseils de guerre.
80
CEUX DU QUARTIER
Roui lier. Granger, qui a payé de sa poche les revolvers
de La Villette. Une cinquantaine d'autres.
Assis sur le rebord du billard, Moutard, mon ancien
professeur à l'institution Barbet et à Sainte-Barbe.
Moutard, alors jeune ingénieur, a refusé le serment
au Deux-Décembre. Plus tard, professeur à l'École
polytechnique, inspecteur général des mines. Il est
venu là en curieux, comme J.-J. Weiss \ient, lui aussi.
Où est Blanqui?
Une table en bois blanc, haussée sur une estrade. Je
m'approche. Tridon cause avec un petit homme au nez
fortement l)usqué, le visage rasé, la tête un peu pen-
chée, l'œil noir extraordinairement perçant.
C'est LUI.
Je m'approche. Tridon me serre la main, dit mon
nom.
Déjà, à la tribune, devant la table, un homme parle
haut. La chevelure rebelle, la parole nerveuse, le geste
violent. C'est Lullier, l'ancien lieutenant de vaisseau.
Habitué, comme nous tous, de chez Glaser, oii il vide,
chaque soir, son carafon de cognac.
— Citoyens...
Lullier se penche, désigne du doigt Blanqui, qui cause
toujours avec Tridon, moi à côté d'eux.
— Citoyens... ce vénérable vieillard...
Blancjui s'est dressé.
Son regard, dur connue l'acier, luisant comme un
tison, s'est dirigé sur Lullier... Lui! Lui!... Un vénérable
vieillard!... Une vieille barbe!
Ah ! ce regard !
Lullier, tout décontenancé, balbutie quelques mots
et disparaît.
«7
quelques-uns de la Commune
Trente et un octobre. Tout le monde est à l'Hôtel
de Ville.
Minuit. Quelques-uns sont déjà rentrés. On cause
autour du poêle de Glaser. Au dehors, le rappel bat
encore dans la rue de La Harpe.
Un ami, qui sera près de Rigault à la préfecture,
Emile Giffault, raconte notre aventure.
Nous sommes, vers onze heures, dans le Salon rouge,
où sont Blanqui, Flourens, Millière et d'autres.
Autour de nous, on dit que les bataillons réaction-
naires sont en marche sur l'Hôtel de Ville. D'une minute
à l'autre, nous allons être envahis.
Giffault se penche à mon oreille. Au milieu du
brouhaha, il me crie :
— J'ai des bombes dans ma poche.
Que faire?
Sortir avec?
Dangereux.
Où les cacher?
Et nous voilà, à travers les groupes de tirailleurs, à
filer contre les murs, cherchant une issue... Une tenture
cède... Derrière, le vide. Une porte ouverte... Nous
disparaissons... Une salle déserte... Une autre salle...
Nous sommes bien seuls. . . Une cheminée monumentale. . .
Derrière les chenets, comme dans un nid, Giffault
dépose doucement ses bombes... Le voilà débarrassé.
Tard, après minuit, volets fermés, la brasserie reste
pleine et bruyante. A chaque minute, ce sont des
arrivées.
Enfin, à trois heures, nous partons.
La nuit est tout en brouillard.
A la hauteur du jardin de Cluny, à deux pas de moi,
88
CEUX DU QUARTIER
un ami, que j'ai vu la soirée à l'Hôtel de Ville. Un
Adèle de Blanqui. Il pleure et sanglote.
— Eh bien! qu'y a-t-il donc?
— Il y a... Il y a, mon vieux, que la Commune est
foutue.
Une figure. Benjamin Flotte. Un ancien des grands
jours. Ami, ombre, séide de Blaurjui. Flotte, les cin(i
années de détention auxquelles il a été condamné
à la suite du i5 Mai terminées, s'en est allé à San-
Francisco. Cuisinier d'élite, il a fondé une maison
prospère. Il est revenu à Paris dans les environs de la
déclaration de guerre.
Un soir, nous causons de Blanqui. Flotte garde le
silence.
— Fh bien! toi... Dis-nous quelque chose.
— Quand je l'ai revu, il y a trois mois, pour la
première fois depuis le procès de Bourges... c'était
chez sa sœur, madame Antoine... Elle m'avait averti,
la veille, de son arrivée... Je n'avais pas dormi de la
nuit... Le revoir!... Quand j'ai franchi la porte du petit
salon que tu connais bien, — mon cœm* battait... Je le
reconnais... Il est là, assis devant une table... Il lit...
Nous allons nous jeter dans les bras l'un de l'autre...
nous embrasser en vieux frères d'armes... Songez,
j'étais à côté de lui, le 1.5 Mai, à la tribune de la
Chami>re... J'étais à côté de lui partout...
Et Pâlotte s'arrête un instant.
— Non... il ne bouge pas...
— C'est Flotte, lui dit sa sœur.
— Ah! c'est toi... Et il me tend, sans se lever, une
main fjnc je serre... Ce fut U\ toutes nos effusions...
Ht)
quelques-uns de la Commune
— Tu lui en veux? dis-je à Flotte.
— Moi?... Pourquoi?...
Et, moitié riant, moitié attristé :
— Pourquoi lui en voudi'ais-je?... Non... je ne le
pourrais pas.
Flotte, qui touchait à la soixantaine, — visage long,
cheveux blancs coupés ras, — resta avec nous pendant
la Commune, tout entier à son projet d'échange de
Blanqui contre l'archevêque et divers otages.
— Ah! quand nous le reverrons ici — disait-il, un
soir, à Vallès — je me mettrai moi-même aux fourneaux
de Glaser, et je vous ferai, de mes mains, ce que vous
n'avez jamais mangé... Un délice... Je suis seul à con-
naître la recette... L'omelette aux foies de poulet...
— Convenu, Flotte, opinait Vallès de sa grosse
voix... A quand l'omelette aux foies de poulet?
Hélas!... La défaite vmt... Ceux qui survécurent s'en
allèrent en exil... Flotte retourna à San Francisco... Et
nous ne sûmes jamais ce qu'était la délicieuse omelette
de Benjamin Flotte, l'ancien cuisinier, le séide de
Blanqui.
22 janvier 1871. Le jour s'est levé sur un ciel sombre
et glacé. Des bruits sinistres circulent. Dans quelques
jours, ce sera la capitulation. Paris est à bout de forces.
On distribue parcimonieusement l'horrible pain noir de
riz et d'avoine. Les derniers chevaux sont mangés. La
veille, pendant que nous étions là, devisant autour du
poêle éteint, une vieille femme, proprette, a fait le tour
des tables du café, soulevant le couvercle d'un panier
d'osier qu'elle portait avec précaution à la main. Dans
le panier, un gros matou à la robe tigrée, les mous-
90
CEUX DU QUARTIER
lâches effilées, l'œil jaune coupé d'une raie noire.
Appétissant, le matou. Le dernier matou du siège.
Pauvre matou. Il n'a pas trouvé acquéreur chez Glaser.
Deux heures. Filons vite. Notre bataillon, le 248*, a
rendez-vous rue des Écoles, pour marcher sur l'Hôtel
de Ville. Charles Frémine boucle son ceinturon, coiffe
son képi d'artilleur de la batterie Notre-Dame, — la
batterie du Rappel, — où sont Vcrmorel, Lefrançais, (i)
Pilotell, Rogeard, Treillard. Paget-Lupicin sort avec
nous, en amateur, sa calotte sous le bras. Rouiller
nous dépasse de sa haute taille, sa longue barbe d'in-
surgé de juin constellée de petites étoiles de givre.
Nous rencontrons le bataillon au parvis Notre-Dame.
Longuet en tète, dans sa longue capote grise de com-
mandant. Aconin (qui sera adjoint au Pautliéon après
le 18 Mars) près de lui. Une cinquantaine d'iiommes.
Le reste n'est pas venu. On dit que ça va chauffer.
Pont d'Arcole. La place de l'ilotel de Ville est pleine
d'une foule bigarrée. La foule des diniauclics. Des
gardes nationaux. Des femmes. Des enfants. Les
fenêtres de l'Hôtel de Ville sont closes. Au coin de
l'avenue ^ ictoria, des groupes en armes. Rue de
Rivoli, un bataillon débouche. Au-dessus des têtes, le
bonnet phrygien, rouge, d'un drapeau.
Nous sommes au milieu du pont, arrêtés, serrant nos
rangs modestes. Où allons-nous? Avenue Victoria? Au
café do la Garde nationale, où — nous sommes avertis
— sont, avec Blanqni, (juokiues amis?
(i) l.(rr.'iii^,ais ((tiislavc), mt-inbii- de la ('omiminc (q(ialrlt''mc
arrinulisseniciil). Ancien instiliitciir priniainv Ornlcur connu des
réunion.H publiques. Né en i8.rtl. Morl 111 i«.i<>i.
91
quelques-uns de la Commune
Des coups de feu, subits, sans que rien ait pu les
annoncer. A toutes les fenêtres de l'Hôtel de Ville, des
nuages de fumée blanche... Encore des coups de feu...
La place riposte. Et, derrière nous, ripostent aussi des
gardes nationaux, embusqués dans les bâtiments,
encore inachevés, de l'Hôtel-Dieu... De l'Hôtel de Ville,
on tire partout. Sur la place, sur l'avenue Victoria, sur
l'Hôtel-Dieu, sur le pont, où nous sommes toujours,
figés d'épouvante et de colère...
Plus rien. La place est vide... Nous avons avancé...
Un groupe vient vers nous... Au milieu une grosse
tache rouge... Nous nous approchons.
La tache rouge, c'est un édredon, porté sm* deux
échelles... Sur l'édredon rouge, un homme étendu... Un
képi à quatre galons... Parmi ceux qui accompagnent
le blessé, un ami, un habitué de chez Glaser... Lucipia.
— C'est Sapia, nous dit Lucipia.
— Mort?
— Non. Blessé à la hanche. Une balle, là, dans l'ave-
nue... Il levait sa badine pour crier « en avant» quand
il a été frappé... Nous le portons à l'Hôtel-DicTi.
Quelfju'un s'approche. Un médecin. Il appuie sa tête
sur la poitrine.
Le cortège contmue sa route.
Quand il franchit le portique de l'hôpital, le com-
mandant Sapia rendait le dernier soupir.
Le lendemain. Cinq jours avant la capitulation. Au
gymnase Paz. Rue Touiller. Entre la rue Cujas et les
escaliers (disparus) qui, de la voie en contre-bas, mon-
taient à la rue Soufilot. Une grande salle, nue, étroite
et longue. Dans un coin, on a poussé des barres paral-
92
CEUX DU QUARTIER
lèles sur lesquelles s'exerçaient, avant le siège, les
gymnastes. Je me hisse pour jouir du coup d'œil.
Foule. Des femmes. A la tribune, — une estrade, —
un orateur. Une face, émaciée, d'une pâleur atroce.
Les yeux, noirs, brillants. Barbe noire embroussaillée.
Cheveux longs. C'est Briosne. (i)
La voix, caverneuse, a, malgré tout, de superbes
éclats. Il parle dans le silence des assistants, suspendus
à ses périodes classiquement ordonnées.
^ Citoyennes et citoyens... Nous résisterons jusqu'à
la mort... Paris s'ensevelira sous ses ruines... Nous
perdrons tout, sauf l'honneur...
Ce sont des applaudissements, des voix qui crient et
rugissent.
— Oui... Oui... Nous combattrons.
Briosne attend. Quand le bruit s'est apaisé, il reprend,
de sa voix grave, à l'accent prophétique :
— Citoyennes et citoyens... Quand Jérusalem fut
assiégée par les soldats de Titus, quand tous les com-
battants curent succombé, les femmes, debout sur les
remparts à demi écroulés, ramassaient les cadavres de
leurs époux et de leurs fils, et les lançaient, superbes
de rage et de désespoir, i\ la face des assaillants...
Un grondement court sur les bancs où les femmes
sont assises, le regard fixé sur Briosne, rouges, connue
illuminées.
— Citoyennes et citoyens... C'est ainsi (lue feront
nos fenmies... Paris peut succomber. Il ne se rendra
jamais...
(i) Hriosiio, /'In inonthrc do I.i ('oinininir (nnivii^mo arrondisRC-
mcnl) aux clccli(ju.s cuiiiplrrnpntnircs du id avril. Helii'*;! de sii^gcr.
')"3
quelques-uns de la Commune
— Je demande la parole, crie une voix que je recon-
nais à son tinibi'e faubourien.
La voix de notre ami Roullier.
Briosne a fini. Je le vois qui s'en va, la face blême
couverte de gouttes de sueur...
La longue blouse bleu pâle de Roullier flotte au-
dessus de l'estrade.
— Vous avez entendu le citoyen Briosne, commence
Roullier... Eh bien! jurons tous ici de mourir plutôt
que de nous rendre aux Prussiens.
Des mains se lèvent.
— Oui. Nous mourrons tous... D'abord, avant de
nous rendre, nous mangerons tout... Nous mangerons
les chats... Nous mangerons les chiens... Nous mange-
rons les rats...
La salle se déride. Empoignée tout à l'heui'e par l'élo-
quence vraiment magnifique de Briosne, ses nerfs se
détendent.
— Oui, vocifère toujours Roullier... Les rats... Nous
mangerons nos souliers... le cuir de nos ceinturons...
nos gibernes... Est-ce que les naufragés ne mangent pas
tout ce qu'ils trouvent sur leurs bateaux?... Ils se man-
gent quelquefois entre eux...
Roullier est allé trop loin... Un formidable rire secoue
la salle, qui se vide.
la Commune
Mardi, 23 mai, de la semaine sanglante. La bataille
se rapproche. Plus d'espoir. Je viens de passer une
heure, dans mon logis de la rue du Sommerard, à
brûler les papiers compromettants, pour moi et pour
d'autres, que deux mois d'insurrection ont accumulés.
94
CEUX DU QUARTIER
Voici des lettres, cependant, que je ne brûlerai pas.
Les lettres de l'archevêque à M. Thiers.
Quand il fut question de publier dans le Journal
officiel — le nôtre — le récit des pourparlers engagés
entre la Commune et le gouvernement de Versailles (ce
récit a paru, sous ma signature, dans le numéro du
27 avril 1871), l'archevêque remit à Flotte, qui était allé
le voir dans sa cellule de Mazas, une copie, de sa main,
de sa lettre à M. Thiers, datée de Mazas, le 12 avril.
A cette lettre du 12 avril, le prélat prisonnier avait
ajouté une copie du court billet de rappel adressé
par lui à son grand vicaire, l'abbé Lagarde, alors à
Versailles, Ce billet daté de Mazas, 19 avril.
Avec ces deux précieux documents, je détiens encore
un chidbn de papier, sur lequel l'abbé Lagarde a
écrit, au crayon, quatre lignes, adressées au malheu-
reux archevêque.
Ces quatre lignes au crayon sont le refus de l'abbé
Lagarde — daté de Versailles — de se rendre à l'appel
pressant du prélat prisonnier.
Que vais-je faire de ces trois pièces, intéressantes
I)Our l'histoire future?
Les détruire?
Non.
Les conserver?
Impossible. .le puis être pris.
Je décide de les remettre à Flotte.
.le rencontre Flotte che/, lui, dans son petit hôtel
meublé de la rue de la lluchelto.
Nous descendons tous deux. Lu rue Saint-Sévcriu c^t
à dfiux pas. Nous entrons chez (îlascr.
Personne.
quelques-lins de la Commune
Quel contraste avec les bruyantes tablées d'il y a
quelques jours!
Où sont les uniformes, les galons, les écharpes
rouges?
Nous nous assej^ons, silencieux, le cœur serré.
Je remets à Flotte les lettres de l'archevêque et le
billet de Lagarde.
— Je te les rendrai — me dit le vieux camarade —
quand nous nous reverrons...
Je ne revis jamais Flotte.
J'ignore en quelles mains sont tombées les lettres.
Je ne devais plus, depuis ce jour du aS mai 1871,
franchir la petite porte, aux barreaux de bois peint en
vert, de la brasserie de la rue Saint-Séverin — de chez
Glaser, comme nous disions, (i)
(1) Glaser mourut en janvier, victime de l'épidémie de petite
vérole qui sévit en ces jours déjà si lugubres. Nous le condui-
sîmes au cimetière Montparnasse. Pendant que l'un de nous pro-
nonçait, sur le bord de la fosse, quelques paroles d'adieu au
vaill^ant camarade (Glaser était capitaine dans un bataillon de
marc,he de la garde nationale) un obus éclata tout près, au milieu
des l'iombes.
/
/
CEUX DE L'EXIL
('ontininii'. — 6
MON AMI LE COLONEL
Genève
Juillet 1871. — Le matin. Je suis à Genève de la veille.
Quelle bonne nuit — la première tranquille depuis les
horreurs de la défaite — dans le petit hôtel, voisin de
la gare, où je suis descendu! Plus de perquisitions, plus
d'arrestations, plus de frayeurs qui tiennent l'œil ouvert
et l'oreille aux aguets. Je suis libre. Libre. Je descends
d'un pas léger la rue du Mont-Blanc. Le colosse de
glace scintille là-bas, loin, loin — en France. U ne me
prend nulle envie d'aller l'admirer de près. J'ai trop
peur encore des gendarmes.
QueUju'un me tombe sur les épaules, m'étrangle de
ses deux bras, m'embrasse à pleines joues.
— On m'a dit hier soir (pie tu étais ici...
C'est Brunereau. (i)
Brunercau, le connnandant du 228" bataillon. Le
« terrible fourreur de la rue des Martyrs », comme
l'appellent les journaux versaillais. Bruuereau s'est
(1) Hriiiiercau (Louis), ancien délégué A i.i conuiiission du travail
du Luxcmijoiirg' en iR{H, chef du 117* liatuilion .s<»iis l<r siège, du
aaH' après le 18 mars. Né à I.u Couarde, ile de Hé. Morl à I-'Iorence.
chez sou gendre, M. A. (ironiier, en iSS<>.
99
quelques-uns de la Commune
battu comme un lion. Il est à Genève depuis une quin-
zaine déjà.
Brunereau est mêlé, depuis les dernières années de
l'Empire, au mouvement politique. Il est grand ami de
Félix Pyat et de Gambon. (i) Beau-père de Gromier,
secrétaire de Pyat, qui a lu au banquet du 21 janvier
1870, à Saint-Mandé, le toast fameux « à la petite
balle ». Il me raconte qu'on l'accuse, dans son quar-
tier, d'où il reçoit des nouvelles, de tous les méfaits.
Sa boutique de marchand de fourrures de la rue des
MartjTs étant toute proche de Notre-Dame de Lorette,
on veut absolument qu'il ait tenté de mettre le feu à
l'égUse. C'est lui qui a fondé le club qui s'est tenu le
soir dans le sanctuaire! C'est lui qui a tout fait! Et
c'est pour cela qu'il est le terrible fourreur.
Brunereau, en me racontant cela, rit de son bon rire.
Je le regarde pendant qu'il parle. La défaite n'a pas
entamé son corps trapu et solide. Sur ses larges
épaules, une tête puissante, un visage volontaire, au
front têtu, où brillent deux yeux noirs. La barbe et la
moustache grisonnantes.
Brunereau me nomme ceux qui sont là.
— Arnould est ici. Martelet. (2) Claris. Alavoine.
Legrandais. (3) Cœurderoy. Chardon...
— Chardon est arrivé?
(i) Gambon (Ferdinand), membre delà Commune (dixième arron-
dissement), ancien représentant du peuple à la Constituante (1848),
député à l'Assemblée nationale (iS^ji). Membre du Comité de Salut
public (10 mai).
(2) Martelet, membre de la Commune (quatorzième arrondisse-
ment), représenta la Commune aux obsèques de Pierre Leroux.
(3) Legrandais, chef de bataillon après le 18 Mars. Plus tard,
conseiller municipal du quartier Clignancourt (Montmartre).
100
CEUX DE L EXIL
Et tout de suite, je revois, devant moi, l'ami Chardon,
dans son brillant uniforme de colonel commandant l'ex-
préfecture de police. Chardon a très grand air sous
l'uniforme. Grand, droit, la carrure imposante, la mous-
tache blonde barrant la face pleine et rougeaude, les
yeux bleus à fleur de tête, il porte à merveille — il a
été soldat — la tunique à revers rouges et à boutons
dorés. A cheval, il est magnifique, quand, l'écharpe
rouge de membre de la Commune en sautoir, les glands
d'or ballant sur la garde du sabre, les boites à récuyère
étincelant au soleil, le képi aux cinq galons d'or sur
l'oreille, il passe sur le boulevard Michel, sui^'i, à
distance, de son oi-donnance. Parfois, s'il aperçoit quel-
qu'un de nous à la terrasse d'un café, au Cluny, au
Soufïlet, au d'Harcourt, il arrête sa monture, descend,
jette les rênes à l'ordonnance, qui, respectueusement,
attend le citoyen colonel.
Un soir, comme le canon tonnait furieusement du
côté d'Issy, j'avais rencontré Chardon, suivi de deux
ofl^iciers de son état-major, filant au grand galop de
leurs chevaux, brûlant le pavé.
— Où vas-tu? lui avais-je crié.
— A Issy. Ça chaulle, m'avait jeté à la volée un des
cavaliers.
Nous étions alors aux premiers jours de Mai.
Je n'avais plus revu Chardon depuis. Souvent, après
la défaite, songeant à ceux dont on n'avait plus de
nouvelles, j'avais pensé au brillant colonel... Vivant?...
Mort?
Il vil.
— Alors, il est ici ?
— Oui. Il n'y a guère plus d'une liiiitaiiie (ju'il nous
1"! Ciiiluniiiu-. — 6.
quelques-uns de la Commune
est tombé un soir au Nord, sans crier gare, encore tout
frotté de poussière de charbon...
Et, comme j'interrogeais du regard :
— Ah ! c'est vrai. Tu ne sais pas. Eh bien, pour passer
la frontière, Chardon s'est entendu avec d'anciens ca ma-
rades des ateliers du chemin de fer d'Orléans, où il
avait été ouvrier chaudronnier. Avec la complicité du
mécanicien et du chauffeur du train de Genève, les
braves gens l'ont enfermé — oui, enfermé — dans le
charbon du tender. Ils avaient aménagé, dans le tas de
houille, une cachette, une vraie cellule, où le fugitif
s'est enterré jusqu'à Bellegarde. A Bellegarde, arrêt du
train, visite des passeports. Mon Chardon était bien tran-
quille. Le train remis en marche, les amis l'ont délivré...
Il était si joyeux de mettre le pied sur le pavé de Genève,
qu'il n'a même pas pris la peine de se foutre un coup de
brosse. On aurait dit un mineur sortant de son puits...
— Mince ! m'exclaraai-je en riant.
— Nous allons le voir?
— Tout de suite.
— A deux pas. C'est là. Rue du Cendrier.
Nous nous sommes arrêtés en face d'un atelier de
chaudronnerie. Derrière les vitres, cinq ou six hommes
debout devant les établis. L'un d'eux tourne le dos à la
rue, en bourgeron et culotte bleus.
Brunereau frappe à la vitre.
L'homme au bourgeron se retourne.
Chardon. C'est lui. Le membre de la Commune, élu
par le treizième arrondissement, le colonel doré, botté
et éperonné, aujourd'hui l'etourné à ses cuivres, à ses
robinets, à ses marmites, dont l'atelier est plein, relui-
sants ou vert-de-grisés.
CEUX DE L EXIL
Dès qu'il m'a ^•u, Chardon s'est précipité.
— C'est toi, petit... Nom de Dieu... Ce que je suis
content.
L'heure de fermeture de l'atelier est proche, Chardon
serre la main de son patron et celles de ses camarades.
Nous partons tous trois.
— Je vais faire un brin de toilette. Je demeure là, tout
près, rue Guillaume-ïell. Dame! Ce n'est pas tout à fait
le chouette appartement de la Préfecture... Un cabinet
de douze francs par mois... Dans une demi-heure, au
Nord.
La demi-heure écoulée. Chardon, ponctuel, la mous-
tache relevée, l'œil bleu rieur, veston de velours noir
et canne à la main, nous rejoignait. Un officier de cava-
lerie en civil. L'uniforme, hélas, est loin...
Nous allons dîner tous trois, dans un restaurant,
aujourd'hui disparu peut-être, chez Juge, dont les fenê-
tres donnent sur le llcuve.
Toute la soirée, on s'en doute, nous parlons des jours
disparus, des amis dont on n'a pas de nouvelles, de
Rigault, que quelques-uns s'acharnent à vouloir vivant,
de ceux dont la mort est certaine, et que nous ne rever-
rons jamais plus.
— Il se fait tard — il est dix heures — nous dit brus-
quement l'ami. Vous savez, moi, il faut que je sois à
l'atelier à cinq heures.
Durant tout son séjour à Genève, Cliardon ne quitta
pas son étal»ll de la rue du Cen(h'ier. 11 n'y avait guère
de jour, où, passant par là, je n'aille faire avec lui deux
doigts de causette.
Je revois encore, dans mon souvenir, encadrée dans
la devanture du magasin di' chaudioiiiurie, la hante
loi
quelques-uns de la Commune
stature de Chardon, sa chemise largement ouverte dé-
couvrant le poitrail perlé de gouttes de sueur tachées
de vert — le vert-de-gris du cuivre, sur iequel il battait
sans relâche.
A quoi songeait, pendant ces longues heures, l'ancien
membre de la Commune?
Je le lui demandai un jour.
— Ça ne t'a rien fait de te remettre, tout de suite,
comme ça, au travail ?
— Moi ? Ça ne pouvait tout de même pas durer
toujours, d'être colonel... Je n'y pense plus du tout.
Si. Il y pensait. Chaque soir, son travail fini, il reve-
nait à nous, et c'étaient d'interminables causeries sur
ces joiu-nées dont le souvenir ne pouvait s'arracher de
notre mémoire.
Ouvrier d'élite. Chardon ne tarda pas à se faire
remarquer. Une puissante société de construction gene-
voise l'envoya en Egypte, puis à la Havane et à Haïti,
installer des machines à glace du système Raoul Pictet.
Il resta à Port-au-Prince, où il fit ime petite fortune.
Un soir de 1900, on \int me prévenir au Radical que
quelqu'un me demandait.
C'était Chardon, que m'amenait Alavoine.
Chardon, toujours un colosse. Mais un colosse dont
la panse s'est développée. Tout son être respire
l'aisance cossue. A sa boutonnière, un ruban tricolore.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? Te voilà décoré, main-
tenant 1 Si la Commune revenait, ça ferait bien sur ton
uniforme...
— Mon vieux, me dit Chardon, quand nous fûmes
dehors, ça, je l'ai gagné aussi sur un champ de bataille.
Au cours d'une épidémie là-bas. Il paraît que je me suis
104
CEUX DE L EXIL
distingué. On m'avait parlé du ruban rouge. J'ai mieux
aimé prendre ce petit bout de ruban tricolore, qui est
modeste, mais qui récompense, comme l'autre, les
actions d'éclat.
— Tricolore! T'as pas honte...
Chardon s'était retiré dans son pays natal, à Vierzon.
Il y mourut, estimé et aimé de tous. Il avait une soeur
religieuse. On m'a dit — mais je ne saurais l'affirmer —
que, n'ayant laissé aucune instruction à ses proches,
l'ancien membre de la Comnmue, l'ancien colonel com-
mandant la Préfecture de police, l'ami de Raoul
Rigault, de Ferré et de Duval, fut enterré à l'église.
LE PERE GAILLARD
Genève
Fia juillet 1871. A la terrasse du café du Nord. Masse-
net, Cœurderoy, Fesneau, Noro, moi. Massenet a été
quelque chose comme colonel d'armement. Cœurderoy
chef de bataillon dans le neuvième. Fesneau, président
de la Ligue du Midi. Noro colonel de la quatrième légion.
Nous parlons de nos évasions. Gomment sont partis les
uns et les autres. Massenet conte qu'il a emprunté l'uni-
forme d'un sien parent, oiïicier de gendarmerie. Survient
Edmond Bazire, l'ancien rédacteur de la Marseillaise
de Rochefort.
Bazire ne s'est pas trop compromis pendant la Com-
mune. Il n'a guère fait autre chose que d'envoyer des
correspondances à la Liberté de Bruxelles. Mais il a
fort mauvaise réputation. Dans les environs de juin
1870, un jour que l'empereur sortait, eu voiture, par le
guichet du quai, Bazire s'est hissé sur les épaules de
ses voisins, et il a crié de sa voix zézayante : « Vive la
République !» Il a fréquenté, à Paris, le salon de Nina,
où visitaient des gens suspects, comme Raoul Rigault.
Il n'en fallait pas plus pour être arrêté et enfermé à
l'Orangerie.
— Tu t'assieds ?
Bazire prend place. Massenet finissait son récit.
io6
CEUX DE L EXIL
— Moi, commença Bazire, c'est bien plus drôle. Je
suis venu ici dans un corbillard...
Nous partons d'un éclat de rire. D'autant plus sincère
que ce brave Bazire, avec sa chevelure noire, longue et
frisée, sa face aux traits tirés, ses gros yeux qui roulent,
et son bras infirme qui renme toujours, a bien l'air le
plus lugubre du monde.
— Dans un corbillard ! Ah ! Ah ! exclame Noro, rail-
leur.
— Voilà. Je cherchais un passeport que je ne trouvais
pas. On vient me dire qu'un ami conduisait hors fron-
tière le corps de sa femme, récemment décédée. Il
m'offre de l'accompagner. Je serai le beau-frère... Nous
prenons place tons les deux dans le wagon funéraire.
Une première fois, on visite les passeports. Je me fais
le plus possible une figure d'enterrement... Le commis-
saire ouvre la porte. Devant ce spectacle navrant de
deux hommes veillant un cadavre, il s'arrête, se dé-
couvre, salue... Le train repart... Même scène à la
frontière... Je n'avais plus cpi'à essuyer mes pleurs.
C'était fini... Le tour — un tour qui manquait de gaieté,
mais qui ne m'en sauvait pas moins — était joué.
Bazire a fini.
— Kl toi? dis-je à Cœurderoy.
Gœurderoy va nous raconter son histoire, rjuund un
coup de coude me fait retourner vers mon voisin,
Masscnet.
— Quoi ?
— Dirait-on pus le père (laillard... I.i\. lui face de
nous, avec Claris ?
Le père Caillard — (iaillard pèie, (lisait-on, à la lin
quelques-uns de la Commune
de l'Empire, pour le distinguer de son fils, Gaillard fils,
dessinateur et poète révolutionnaire, — a été nommé
par Rossel directeur général des barricades. Il a démis-
sionné quelques jours avant la débâcle. Mais il n'en
était pas moins désigné à la fusillade. Les journaux ont
raconté sa mort, comme ils ont raconté celle de Vallès,
de Billioray, d'autres que nous savons déjà parfaitement
vivants. C'est donc encore un ressuscité.
Les deux promeneurs se sont approchés de notre
table. Claris, ancien chef du bureau de la presse à
l'intérieur — l'intérieur de la Commune — est à Genève
depuis quelques semaines. Un homme tout vêtu de noir,
le visage complètement rasé, l'accompagne.
— C'est bien lui, me souffle Massenet. Je vous dis que
c'est le père Gaillard... Voyez son nez... Il n'y a qu'un
nez comme ça sm* la terre...
Le nez du père Gaillard est, en effet, unique au monde.
Ce nez est un signalement à lui tout seul. Comment
diable les argousins ont-ils pu laisser passer à la fron-
tière un nez qui dénonce son homme à première vue !
Jamais appendice nasal d'honnête homme — car le père
Gaillard est un brave homme s'il en fiit, travailleur et
probe, — n'a été plus bizarrement retourné, contourné,
aplati. Notre ami Léon Massol, qui, en qualité d'ingé-
nieijr de la ligne en construction Genève-Annemasse,
a des mathématiques, trouvera, dès sa première ren-
contre avec le père Gaillard, que ce nez est en parabo-
loïde hyperbolique !
Du haut du ciel communard, où tu dois trôner, en
carmagnole et bonnet phrygien, pardonne, ô mon Adeux
Gaillard, ces innocentes plaisanteries...
Claris a rencontré le père Gaillard — car c'est bien
io8
CEUX DE L EXIL
lui — rue du Mont-Blanc. Le vieux barricadier —
Gaillard, qui a été de 48 et de 5i, a dépassé la cinquan-
taine, ce qui, pour nous, jeunes gens, est être déjà très
vieux — cherchait depuis le matin où pouvaient bien
nicher les aniis réfugiés à Genève.
Gaillard prend place. Présentation et serrements de
mains. Massenet, seul de nous, le connaît pour avoir été
en relations de service avec lui pendant la Commune.
Bazire l'a rencontré sous l'Empire, à la Marseillaise.
Moi, je lai vu dans les réunions publiques. Une entre
autres, à Belleville, le soir même du Quatrc-Septembre.
La scène se représente à nia mémoire.
Dans une salle de café-concert, une foule houleuse.
J'étais entré avec Vallès. Nous avions pris place tous
deux au bureau, conmie assesseurs.
Brusquement, sans crier gare, un homme, tète nue,
la chevelure et la barbe grisonnantes, fend la foule, se
précipite sur l'estrade.
— Citoyens, les sergents de ville de Piétri se sont re-
formés. Us poursuivent les patriotes. Nous sounnes trahis.
Et l'orateur saisit une hache, jusque-là cachée sous
son veston. 11 la brandit.
— Aux armes ! Secourons nos frères !
La foule s'alfole. Un pauvre diable, qui cherche à
fuir, se jette, tête baissée, dans une glace qu'il prend
pour une porte ouverte. La glace se brise. L'homme
hurle d<; douleur. Une lampe à pétrole se décroche et
tombe. Brouhaha...
— Si nous fichions le camp? me glisse Vallès.
Nous filons par la porte des artistes.
Nous tombons <lans une cour plantée d'arbres.
10<) Commune. — -
quelques-uns de la Commune
Cinq minutes après, nous rentrons. La salle est vide.
L'homme à la hache, c'était le père Gaillard,
Gaillard, assis entre Noro et Cœurderoy, est muet. Je
le considère. Avec sa lévite noire, sou visage glabre et
mat, il a l'air d'un bedeau. Où est le brillant colonel des
barricades, que j'ai admiré un jour, debout sur le glacis
de la formidable machine qu'il avait édifiée à l'entrée
de la rue de Rivoli?
Je revois le colonel, en plein soleil de mai, dans son
uniforme élégamment sanglé. Revers rouges à la
tunique. Épée au côté. Revolver passé dans le cein-
turon verni. Glands d'or de la dragonne battant sur la
cuisse. Cinq galons d'or aux manches et au képi^.
Bottes étincelantes. Tunique à double rangée de bou-
tons dorés. Gaillard, en photographie, est le modèle le
plus parfait à consulter — avec Flourens — pour ceux
qui voudront reconstituer le vêtement militaire de la
grande insurrection parisienne.
Quelques semaines après sa première visite au café
du Nord, je rencontrai Gaillard. Il avait laissé croître
la barbe, qu'il portait d'habitude entière. Tête nue,
comme toujours, la crinière au vent, il déambulait d'un
pas alerte. Une serge à la raam.
— Où vas-tu?
— Eh, parbleu! Je vais chercher de l'ouvrage.
Le père Gaillard s'était, comme Chardon, le chau-
dronnier-colonel, vite remis au travail. Cordonnier
habile, véritable artiste en chaussures, la clientèle vint
rapidement le chercher. Il fut de mode, à un moment,
dans la haute société genevoise, de se faire chausser
chez le communard.
CEUX DE L EXIL
Je ne me rappelle plus pounjuoi le père Gaillard
quitta sa cordonnerie pour fonder, à Ca rouge, près de
la frontière, un petit établissement auquel il avait
donné le nom de Café de la Commune.
Au coin d'une rue, une salle étroite, avec quelques
tables et de rares clients, sauf les étrangers attirés par
les articles des journaux parisiens. Les Anglais et les
Américains qui prenaient, pour aller voir le père Gail-
lard, le tramway de Genève à Carouge, croyaient
trouver là, occupés à vider des verres de sang ou tout
au moins à forger de terribles complots, la fine lleur
fie la Commune. Ils étaient vile désillusionnés. La seule
curiosité du Café de la Commune résidait dans l'appo-
sition, .sur les murs de la salle, de nombreuses photo-
graphies, représentant, bien entendu, les barricades
élevées par le père Gaillard, Au milieu d'elles, un por-
trait en pied, à la plinne, du vieux barricadier, par son
fils. C'était tout.
Quand je quittai, au commencement de 1873, Genève
pour aller habiter Altorf, je perdis de vue le père
Gaillard. ,Te ne devais le revoir que longtemps, long-
temps après.
L'ii jour, il y a de cela une dizaine d'années, j'étais
allé à rilùlcl de Ville voir mon ami Albert Callcf, ancien
communard comme moi, alors régisseur des propriétés
comnmnalcs. Nous vînmes à causer (hi père Gaillard.
— Tu veux le voir? me demanda Callet.
— Pourcjuoi pas?
— Mil bien, rends-loi plac*; des IVtils-Pèri's, au nu-
méri) '2. l'rapjK' à la vilic de la loge du concierge. Le
père Gaillard viendra l'ouvrir.
quelques-uns de la Commune
Gaillard, vieux, sans le moindre sou de côté, avait
sollicité une place de concierge de l'un des immeubles
appartenant à la Ville. Callet l'avait fait nommer à la
place des Petits-Pères.
J'allai voir le père Gaillard. Chaque fois que je pas-
sais par là, je m'accoudais, pour causer, aux jours de
la belle saison, sur le rebord de la large baie derrière
laquelle il tapait sur la semelle sans répit.
Je le rencontrai pour la dernière fois sur le quai. Il
marchait devant moi, droit et sec, le chef tout blanc
toujours découvert, balançant de la main gauche tm
paquet noir, probablement des bottines qu'il allait
livrer. Je passai près de lui. Il ne me vit pas. Je lui
frappai sur l'épaule.
— Eh bien! Comment va?
— Vois-tu, me répondit tristement le vieux frère
d'armes, je vieillis — il était plus qu'octogénaire. Je ne
vois plus clair...
Je le regardai. Ses prunelles étaient comme déco-
lorées et vides. Nous fîmes ensemble une cinquantaine
de mètres.
— AUons, à un de ces jours...
Quelques semaines après, ouvrant le Temps, je trouvai
la nécrologie du vieux barricadier. Le brave père Gaillard
s'était éteint à l'âge respectable de quatre-vingt-quatre
ans, laissant, m'a-t-on raconté, un ûls jeune encore,
qu'il avait baptisé des prénoms de Jean-Paul, en l'hon-
neur de son maître, VAm,i du Peuple.
Par une ironie du sort, Gaillard, lui, le révolution-
naire, maraliste fervent jusqu'à sa dernière heure,
s'appelait Napoléon.
DIMANCHE A LA FRONTIERE
Genève
Premiers jours de septembre 1871. — Nous nous
sommes donné rendez-vous, une douzaine, sur le pont
du Mont-Blanc. Nous irons jusqu'à la frontière. Au
Grand-Saconnex. Ce n'est pas loin. Une petite heure
de marche. Nous arroserons de quelques picholetles de
vin blanc une miche de pain et une tranche de gruj'ère.
La nuit tombée, nous reviendrons à la fraîche.
La frontière! Qui n'a pas vécu en exil — les premiers
jours surtout — ne peut comprendre ce que ce mot,
frontière, renferme d'angoisses et de désirs.
La frontière, c'est la chaîne qui, comme an giictlo,
ferme aux exilés le chemin de la Pairie. Si nous fran-
chissons cette barrière, c'est pour chacun de nous le
bagne ou la déportation, peut-être même le poteau de
S a tory.
Et, pourtant, nous l'aimons, celte clialne !
Plusieurs fois déjà, nous sommes allés jusqu'à elle.
Nous nous sonnnes arrêtés, le cœur serré. De l'autre
cùlé fie c(^ chemin, (jue nous fr.inchirions d'un saut de
nos jaml)(;s de j(Mniessc, la terre est la même (jne celle
(jue nous foulons. Les arbres ont le même feuillage. Les
prairies, les mêmes lleureltes d'or et de pourpre. Kt,
eependanl, ces feuilles et ces Ih-urs, il nous semble (jue.
quelques-uns de la Commune
là-bas, leur couleur est plus vive et leur parfum plus
délicat...
Une après-midi que nous étions allés à Chêne, où
s'était fixé Cluseret, nous avons poussé jusqu'à la fron-
tière. Nous avons arrêté une petite paysanne au bonnet
blanc et aux joues en pomme d'api, qui s'apprêtait à
francliir la planche de bois du ruisseau qui baigne les
deux rives de Suisse et de Savoie :
— Va nous cueillir un bouquet, là, de l'autre côté...
La petite nous regardait, comme elle eût regardé des
gens qui n'avaient pas leur raison.
Des fleurs ! Un bouquet ! Mais est-ce que nous n'en
avions pas tant que nous voulions, des fleurs, à portée
de nos mains !
L'im de nous la rappela, lui donna une pièce blanche.
Un quart d'heure après, elle revenait vers nous avec
une brassée de boutons d'or, de coquelicots et de
bleuets, qu'elle déposait en riant sur la table autour de
laquelle nous étions assis.
C'étaient des fleurs de là-bas, de l'autre côté du
ghetto. Des ilem's que nous n'osions pas aller respirer
et cueillir.
Nous sommes dix sur le pont du Mont-Blanc.
— Tiens, Malon n'est pas là. Il nous a pourtant bien
promis de venir...
— Il est chez Gafiiot, dit quelqu'un.
Gafliot est un proscrit du Creusot, comme Dumay. (i) Il
(i) Dumay (Jean-Baptiste), ouvrier mécanicien, maire du Creusot
après le Quatre-Septembre, proclama la Commune le 26 mars. Le
mouvement avorté, il se réfugie en Suisse et est attaché, jusqu'à
l'amnistie, aux travaux de percement du Gothard. l'ius tard,
député de l'aris.
114
CEUX DE L EXIL
est vannier. Tout le joui-, dans sa grande chambre de la
rue du Rhône, il fait des paniers et des paniers. Je suis
monté chez lui l'autre matin. Il construisait, avec ses
fines baguettes, une cage à poulets. Malon assis près de
lui, s'essayait à une corbeille. Malon a juré de devenir
un vannier émérite, comme son maître Galliot, qui, lui,
sourit dans sa belle barbe brune, quand il voit son
élève embarrassé dans ses osiers.
Un de nous court chez Gatïiot. Malon n'y est pas.
— Allons, en route !
Nous sommes tous là.
Arthur Arnoidd, l'ancien membre de la Commune du
quatrième arrondissement, rédacteur, avant le siège, à
la Marseillaise de Rochefort. Dans son veston de
velours boutonné, haut et droit, si ce n'étaient ses che-
veux longs rejetés en arrière, on dirait quelque ofllcier
de cavalerie eu villégiature. Chardon, notre ami le
colonel, qui a accompagné Duval — général d'un jour,
qu'une mort glorieuse a sacré à nos yeux, — au plateau
de Châtillon. Babick, (i) élu à la Commune par le
dixième arrondissement, disciple de la religion fusion-
nienne, qui date ses lettres de Genève-Jérusalem, an aG
de l'ère nouvelle. Razoua, (2) ex-commandant de l'Ecole
militaire, député démissionnaire de l'Assemblée ver-
saillaise. Bruncreaii. Petite et Perrier, capitaines fédé-
rés. Claris, chef du l)ureau de la presse à lintérieur.
Le père, ou plutôt le frère Macé, (jui, avec son ami
(i) Babick, racmljrc de lii ('.(miiinuic (dixii-ino arnmdisscmoiil).
Fusionnicii. Né on iHnj, mort .'i l'Iiùpital df tU-ncvc eu iiH>a.
(a) Ha/oua (Eii(<^fii»'), lioimuc dt- Icllros, ainifii maréchal des logis
de spaliis, rédaclciir du /iViit/, de Dclcschi/.c. Hcpicsculaiil d«
Paris a rA>scmlil(<' iialioiiaif (is;!). dcinissioiiiiuirc. l^oloiid coiii-
iiiaiidaiit rilcidf mililairc. Morl a (Iciuvc (iS-S).
quelques-uns de la Commune
Thiritbcq, a org-anisé les manifestations maçonniques
aux remparts et aux avant-postes de Neuilly.
Nous marchons par petits groupes. Je suis avec
Razoua et Petite.
Petite. Un grand et bon diable de Parisien, horloger
d'élite. Plusieurs d'entre nous possèdent encore la
montre qu'il exécutait à notre intention, tantôt avec le
boîtier orné de la République de Courbet, tantôt avec
quelque date républicaine inscrite à l'intérieur. Je con-
nais Petite depuis le siège. Haut sur jambes, hardiment
découplé, la moustache tombante à la gauloise, la
mâchoire solide en avant comme s'il voulait mordre, il
marche, le chapeau campé en arrière, toujours prêt à
rugir. Petite est la terreur des bons bourgeois du café
du Nord. Un soir, ayant eu maille à partir avec quel-
qu'un, bien entendu à propos de la Commune, il em-
poigna, de ses deux pattes qui étaient deux formidables
étaux, le marbre blanc d'une table, qu'il brandissait,
exaspéré et menaçant. En un clin d'œil, la salle s'était
vidée. Et mon Petite, éclatant de rire, reposait tran-
quillement le marbre sur ses pieds de fonte.
— Tas de jean-foutre ! criait-il hors de lui, de sa voix
traînante de parigot. Tas de clampins ! Ah! ils n'y
reviendront plus, à se foutre, devant moi, de la Com-
mune !
L'après-midi est brûlante.
Razoua, silencieux, la pensée envolée vers quelque
vision d'Afrique, bat à petits coups de canne les fleurs
qui bordent la route. 11 y a huit jours, il était encore
enfermé dans sa cellule de la prison de Genève, le
gouvernement français ayant réclamé son extradition.
CEUX DE L EXIL
Petite souffle et s'éponge le front, tout en me contant,
pour la vingtième fois, ses prouesses du 22 janvier, sur
la place de l'Hôtel-de-Ville.
— Ah ! mon vieux, fallait voir ça... J'avais mes poches
pleines de petites bombes, grosses comme des œufs de
pigeon... J'étais tout près de la grille, tout au bas des
fenêtres d'où partait la fusillade... Je voyais sortir les
canons des fusils... Les lâches! pour tirer, ils se
cachaient derrière les murs... Ce que je te leur en
envoyais, des pruneaux... Je les entendais éclater, d'un
coup sec... Paf... PaC... Je n'ai foutu le camp que quand
j'ai vu, par le quai, arriver Clément Thomas (i) avec
la troupe.
Pendant que Petite parle, je me rappelle, moi aussi,
ses bombes du 22 janvier. Il lui en était même resté.
Le soir, à la brasserie Saint-Séverin, où nous avions
rappliqué tous après l'échanffourée. Petite était là,
dans son costume de capitaine du i3o«, secouant,
de sa main enfoncée dans la poche de sa vareuse, la
douzaine de bombes qu'il n'avait pas employées ,
comme il eût secoué des pralines dans un sac.
— Mais, animal, lu vas nous faire sauter tous!
Razoua s'était mis à marcher à l'écart, battant les
buissons, rêvant toujours. Petite s'adressait maintenant
à moi tout seul :
— Tu te l'appoUcM qu'au 22 janvier il y avait des tas
de sable, plein la place de riIôlel-de-Ville. Quand les
coups de fusils des mobiles bretons partirent, lallait
(i) Cli^ineiit Tlioinas. cornniandiiiil rnchordcs gnrdes nationales
de hi Seine (\ novembre iS;o). ArriHé ii Monlniartre le 18 mar», il
fut fusillé rue des Uosicrs avec le jfcnéral l.eci'iiitc.
117 (^oinnitiiif. — 3.
quelques-uns de la Commune
voir comme tout le monde se foutait à plat ventre
derrière les tas. Dame! la peau avant tout. Ça se com-
prend... Moi, nom de Dieu, je lançais toujours mes
bombes à la volée... Je ne sais pourquoi, je fais quel-
ques pas en arrière... Je me fous dans un bonhomme,
aplati comme une punaise... Un commandant, mon
vieux. Oui, un commandant... Avec une vareuse à longs
poils et ses quatre galons d'argent cousus dessus... Je
l'empoigne par la peau du... dos. Je lui fais faire demi-
tour. Je le mets debout...
— Eh bien?
— Eh bien! Ah! non! Je ne sais pas si je dois te le
dire...
— Allons, vas-y.
Razoua s'était rapproché.
— Eh bien! C'était...
(Ici, le nom d'un de nos amis les plus chers. Un
membre de la Commune.)
— Vous pensez, ajouta philosopluquement Petite.
Vous pensez si j'étais em... bêté.
Autour d'une grande table. A la porte d'une petite
auberge du Grand-Saconnex.
On apporte les picholettes et les verres.
Le père Macé continue une conversation probable-
ment entamée avec Babick, le long de la route.
Babick semble l'écouter avec respect. Grand, maigre,
déjà voûté, bien qu'il n'ait guère que la cinquantaine,
— Babick nous a déjà raconté qu'il a beaucoup souffert
au moment, où simple manœuvre, il travaillait en iS^o,
aux fortifications, — le vieux fusionnien est notre joie.
Le soir, il nous conte qu'il est aUé, dans les bois,
ii8
CEUX DE L EXIL
invoquer les esprits. Ce dont nous sommes sûrs, c'est
qu'il part, quand il fail beau, un panier au bras,
comme une ménagère, et qu'il rapporte le panier plein
de beaux champignons, des clavaires, qui ressemblent
à de petits arbustes de cuivre rouge.
— Oui, dit Macé, ronronnant. C'est moi qui ai planté
sur le rempart, la bannière de la Loge V Avenir de l'Hu-
manité. Une belle bannière, toute brodée de temples et
de compas d'or. Ce que ça siftlait autour de moi, les
obus !
— Allons, citoyen Macé, dit en riant Josselin, (i) ne
nous la lais pas. Voyons. Est-ce que tu as l'air dun
bonhomme qui a vu le feu?
Le fait est que Macé a bien l'allure la plus bourgeoi-
sement placide qui soit. Fabricant de lits en fer, il s'est
vaguement compromis avec ses menées maçonniques.
C'est tout son bagage de communard. Le ventre proé-
minent, la face rasée et ronde plaiitée dans un vaste
faux-col à la Garnier-Pagès, Macé porte des culottes de
coutil qui lui viennent à mi-jambe, si larges qu'elles
llotlent autour de lui comme un drapeau blanc. Son
ciiapeau panama abriterait toute une famille. Non,
Macé n'a pas du tout l'air d'un émeutier.
Josselin, lui, est également d'une carrure respectable.
Mais il a été du Comité du i8 Mars. Puis, colonel
d'artillerie. Décenunc^nt, nous ne pouvons pas le bla-
guer. C'est un chef. Un jour que nous causions
ensemble de la « prochaine », ce brave Josselin, qui, de
son métier, était comptable, me dit à bri'ile-pourpoint :
— Voyons, toi qui connais les mathémali(iues. l'aii-
(i) Josselin (Fi';iii<;i>is), tlu foiiiilr «•(•iilr:il, clwf <!<' lii iS* U-^Imii.
quelques-uns de la Cojnmune
dra me donner des leçons de trigonométrie. Ça sert,
paraît-il, pour l'artillerie. Faut nous préparer à tout.
Hélas! 11 y a déjà longtemps que ce brave Josselin
est mort. Et la « prochaine » n'est pas encore venue.
La nuit est tombée.
A cent pas de nous, en France, les fenêtres s'éclairent.
C'est dimanche. Un flon-flon s'élève. Ce doit être la
fête du petit village. Nous entendons les cris et les
chants.
Macé a fini son histoire. De temps à autre, l'un de
nous saisit la picholette voisine et se verse un verre.
Personne ne dit plus rien.
— Eh bien! dit en se levant Chardon, je vais vous en
chanter une. Ça nous remettra en train.
Et l'ancien colonel, l'air grave, les yeux tournés vers
les lumières de là-bas, entonne la chanson populah^e :
Pauvre exilé, sur la terre étrangère,
Rêve souvent au pays, ses amours...
Naïfs communards que nous sommes! Dire qu'en
écoutant ce bon colosse de Chardon nous débiter, d'une
voix teintée d'émotion, la vieille rengaine sentimentale,
quelques-uns de nous sentent se mouiller leurs pau-
pières...
PROTOT
Oenève
Octobre 18-1. Je llàne sur le quai des Bergues.
Quelqu'un me frappe sur l'épaule. Brunereau. Tou-
jours lui. On le rencontre partout. Brunereau s'occupe
comme il peut. Il sort de sa poche de gentilles petites
boites rondes, qu'il me montre. De la poudre à faire
briller les cuivres. En attendant mieux, il i)romène son
« brillant » dans les boutiques de bimbeloterie et de
bourrellerie. Excellent pour asticpier les harnais et les
casseroles.
— A propos, j'ai une rude nouvelle à t'anaoucer...
— Quoi?
— Protol est ici.
Protot est ici! Il est donc sauvé! Personne n'avait su
dire ce qu'il était devenu après la bataille. De vagues
rumeurs nous ont appris qu'il avait été grièvcFncnt
blessé. Mais où était-il? Pas à Versailles. On l'aurait
su... Pas aux pontons... Où?... Encore caclié?... Le
voilà donc.
— Et où rsl-il? Comment ne l'ui-ji^ pas eucoro vu?
— Il n'est ici que depuis cette nuit... Je le l'amènerai
quelques-uns de la Commune
ce soir... Je l'ai vu ce matin avec Perrier... Ah ! ce qu'il
a été arrangé !
Et Brunereau, en quelques mots, me dit la poignante
histoire... Frotot, jeté bas derrière les pavés, par une
affreuse blessure à la joue... Porté à l'ambulance...
Déshabillé... Vêtu à la hâte d'habillements civils... Em-
porté, caché, soigné, sauvé...
— Ce soir... Ce soir, me dit Brunereau en me serrant
la main à la hâte... Chez toi... Je l'amènerai dîner...
Perrier va t'envoyer une paire de perdreaux, que ta
femme nous accommodera... Ce soir... Je file vite chez
un client... Tu sais, le brillant, ça donne, mais faut
trotter. . .
Je suis resté seul sur le quai. Je me hâte vers mon
logis, rue Guillaume-Tell. Un tas de souvenirs se dres-
sent devant moi... L,a place Vendôme... La grande salle
à manger de la délégation à la justice... La colonne
que j'ai vu tomljer, tout à côté de Protot, sur le balcon,
au-dessus de la porte d'entrée du ministère...
Autre souvenir. Un soir que j'étais resté fort tard, je
ne me rappelle plus pourquoi, au ministère, on m'y
avait préparé une chambre pour y passer la nuit. Une
chambre grande comme une cathédrale, avec un lit à
colonnes qui ressemblait à un autel. Sur la cheminée,
des flambeaux monumentaux, allumés. AUais-je grim-
per sur ce lit? Je saisis un des flambeaux, j'ouvre une
porte, je traverse une autre chambre, puis une autre
encore. J'ouvre ime dernière porte. Suis-je donc hallu-
ciné ? Le flambeau oscille dans ma main. Devant moi,
pendus aux murs, des personnages revêtus de costumes,
étincelants ou modestes. Des seigneurs aux pourpoints
122
CEUX DE L EXIL
brodés d'or, des femmes aux corsages plaqués de
velours, de longs maateaux couleur de muraille. Tous
pendus par le cou... Je m'approche... Ce sont des cos-
tumes de bal masqué... Les bals du minisire de l'Em-
pire... J'en ris encore... Je regagnai mon lit à colomies
et ma calhédrale...
Trêve aux souvenirs. Il faut songer au dîner de ce
soir. Pressons le pas, pour avertir à temps la ména-
gère.
Machinalement, à mi-chemin du logis, je lève la tête
vers les toits. Là-haut, tout là-haut, à une fenêtre du
dernier étage, un tout petit drapeau rouge.
— Tiens, le père Miot est ciiez lui.
Le père Miot, c'est Jules Miot, l'ancien membre de la
Conunune, qui proposa le Comité de salut public. La
taille haute et droite, la barjje de fleuve, toute blauche,
s'étalant majestueusement sur la poitrine, Jules Miot
est le type du vieux républicain de jadis. Il a été à
Lambessa. Une barbe de lion d'Afrique, dit Vallès.
Miot, qui a passé la soixantaine, vit là-haut, dans
son pigeonnier, comme un vieil étudiant. 11 n'a qu'une
passion, la pèche. Il est tout le temps sur le lac, jetant
ou relevaut ses lignes. Il ne vient jamais au café. Il
aime cependant qu'on aille tailler une bavette avec lui.
C'est pour cela qu'il a orné sa uumsarde d'un petit
drapeau rouge.
— Si vous voyez le petit <li';i[)oau, nous a-l-il dit.
c'est (jue je suis là. (^)uaiHl je pars ù la itèche, je le
décroche.
Le drapeau rouge de ce brave Miot ne blesse per-
sonne à Genève. Personne ne Tu, à coup sûr, remaniué.
Nous, il nous rempli! «le j<)i«\.. De la terrasse du café
l:2i
quelques-uns de la Commune
du Nord, nous le voyons tressaillir au vent, comme
l'autre, celui qui n'est plus...
Le soir. Chez moi. Le couvert est mis sur la nappe
toute blanche, La propriétaire, une brave Genevoise, —
maman Chauvin, comme nous l'appelons, — a prêté ses
fourneaux. Les perdreaux sont à point. Toute la journée,
nous avons causé de l'ami que nous attendons. Char-
don, qui a, dans le même appartement, son petit cabinet
de douze francs par mois, a sauté de joie quand je lui
ai dit que Prolot était là.
— Je m'invite au café, a-t-il dit.
Un coup de sonnette.
Brunereau entre le premier. Perrier après lui.
Protot est là. Effusions. Un large bandeau blanc en-
toure la face, la cachant à moitié. La blessure. L'hor-
rible blessure. Je ne puis la voir. Mais je la devine.
Elle a crevé la joue, mutilé la mâchoire. Fort heureuse-
ment, le solide et haut Bourguignon qu'est Protot a du
sang dans les veines. Un autre que lui n'eût pas
survécu.
Si je lui faisais raconter tout de suite son histoire...
Mais non... Attendons... Ça sera pour le dessert, quand
Chardon sera là.
Nous causons de choses et d'autres. De la Commune.
Nous ne pensons, tous que nous sommes, qu'à elle.
Je rappelle à Protot notre dernière rencontre au
ministère de la justice, le dimanche soir. Les Versaillais
étaient entrés depuis quelques heures déjà. J'étais allé
aux nouvelles. Bricon, un des juges d'instruction, qui
logeait au ministère, et moi, avions pris une voiture.
Au grand galop le long du quai, vers Passj'. Voilà un
1^4
CEUX DE L EXII.
grand quart d'heure que nous filons. Nous sommes au
Trocadéro. Tout à coup, des chants nous viennent aux
oreilles. Un gros de troupes en armes. Des gardes
nationaux.
— Mais est-ce qu'ils n'ont pas des brassards ? me
souffle Bricon.
Mais si. Des brassards tricolores. Quelques-uns du
moins... Nous sommes trahis... Vite en arrière... Le
cochci- fouette son cheval. Nous l'avons échappé
belle.
Toc, toc.
C'est Chardon.
Les deux colosses — Protot et Chardon ont chacun
presque 'leurs six pieds de haut — se jettent dans les
bras l'un de l'autre. Ils se sont vus pour la dernière fois
à THùtel de Ville, le ntorcredi matin, quand, déjà, les
flammes léchaient le betlVoi.
Chardon est un tendre. Il pleure pour tout de bon...
Il ne (piille pas du regard l'épais bandeau qui calfeutre
les joues de Protot.
Le blessé soulève l'armalure de toile, et, le doigt sur
la joue gauclui :
— C'est k\.
Nous voyons la balafre cpii coupe la joue, profonde,
fraîche et rose encore.
— J'étais ù. la barricade de la rue Konlaine-au-Roi et
du faubourg du Temple, nous dit Prolol. Le vendredi.
Nous nous battions liï(h^puis le matin. Vers cinq heures,
tous Irs défenseurs étai(nil londjés. Je restais pres(jue
seul. Tout d'un coui), je suis précipité «\ terre par une
violente poussée. Une l)alle expl()sil)!e — qui m'a fait
quelques-uns de la Commune
sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse
couverts de sang...
— Et comment avez-vous échappé ?
— Ua admirable dévouement. Quelqu'un, d'une
fenêtre voisine, m'avait vu. Vite, je fus porté à l'ambu-
lance voisine. Mes vêtements militaires arrachés et
remplacés par des A^ètements civils. Transporté dans
une maison proche. A peine mes sauveurs avaient-ils,
avec moi, quitté l'ambulance, qu'un officier versaillais
arrivait. « Qu'avez-vous fait de l'iiomme que nous avons
vu tomber ? Nom de Dieu ! C'était un membre de la
Commune ! » Les infirmiers firent les ignorants. Ils
n'avaient rien vu... On me banda le visage... Constam-
ment, le mari, mon sauveur, se tenait près du lit, simu-
lant le médecin... Un joxir, un piquet de soldats vint
perquisitionner... Le faux médecin déclara que j'avais
un érésipèle, et que la moindre émotion pouvait me
tuer... Enfin, je guéris, ou à peu près, et, avec un passe-
port au nom d'un ami, je quittai Paris... Je manquai
toutefois d'être pincé à la visite du train, une fois les
fortifications passées. Le commissaû'e de police chargé
de la visite était précisément D..., un ancien camarade
de lutte, sous l'Empii^e, nommé après le Quatre-Septembre.
Je lui présentai mon passeport... Il me fixa... Je suis
sûr qu'il me reconnut, bien que ma fîgiu'e ne fût qu'un
paquet de bandages et de chiffons. Il ne dit rien...
Protêt s'était tu. Il se leva, rajusta son bandeau, qui
s'était déplacé. Nous sortîmes faire un tour et rejoindre
les amis qui l'attendaient pour fêter son arrivée.
Près de quarante années se sont écoulées depuis le
jour où, dans ma chambre d'exil de Genève, je revis,
12G
CEUX DE L EXIL
pour la première fois après la défaite, le délégué à la
justice de la Commune.
Rentré en France après l'amnistie de 1880, Protot,
que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir
sa réintégration au barreau, dont il avait été raye.
Aujourd'hui encore, les haines n'ont pas désarme. L an-
cien avocat de Mégy au procès de Blois n'a pas le droit
de revêtir la robe.
Si vous allez, un jour, à la Bibliothèque nationale,
regardez à l'une des tables du fond, à gauche. Ce solide
gaillard, penché sur une pUe de bouquins, la joue glo-
rieusement étoilée d'une terrible blessure, - c'est
Protot.
OISEAUX DE PASSAGE
à Lucien. Descaves
Lausanne
1872. Sur la terrasse du Casino. Nous tuons le temps,
autour d'une table. Nous ressassons des projets, et des
projets. Une histoire illustrée, en livraisons, comme
cela se fait à Paris, du Peuple suisse? Slom fei-ait les
dessins. Nous l'attendons par le bateau qui doit l'amener
le soir de Genève. Un éditeur nous a promis son concours.
Un almanach de la Révision ? Ne parle-t-on pas partout
de la révision de la Constitution fédérale? Comment, en
somme, gagner sa vie? C'est le grand sujet de conver-
sation de tous les jours.
Vallès, qui est des nôtres depuis un mois ou deux,
tire de sa poche un petit carnet, sur lequel il note à la
hâte, au crayon, quelque impression. Il ferme son car-
net, le remet en poche, le sort de nouveau, écrit autre
chose...
— Un article pour Paris ?
— Non. Une autobiographie. Mes mémoires, si vous
voulez...
— La Commune ?
— Non. Mon enfance.
128
CEUX DE L EXIL
Cfs notes sont pour Jacques Vingtras.
— Je ferai cela à Londres, reprend Vallès... A propos,
je suis allé voir Agar. (i)
La tragédienne mise à l'index à Paris — elle avait
paru sur la scène des concerts organisés par la Com-
mune aux Tuileries — poursuivie, dénoncée par les
journaux, a organisé une tournée en Suisse. Elle est à
Lausanne depuis ([uelques jours. Le soir même, on joue
Horace — ou le Cid.
Vallès nous raconte que n'ayant pas trouvé Agar chez
elle, il l'a cherchée au théâtre.
— J'entre. Personne. Je pousse une porte. L'obscurité.
Mon front heurte quelque chose qui fait un bruit de cas-
serole... Le casque d'Horace... Je manque de m'ébor-
gner à l'épée du Cid... Ah! la tragédie.
— Enfin, vous l'avez vue!
— Non. Je suis sorti. J'en avais assez des Romains...
Je retournerai demain cliez elle... On m'a dit tju'ellc
restait quelques jours... Elle doit jouer le Passant...
Coppée est ici.
Nous habitons, depuis les beaux jours, à cinq ou
six, im chalet à mi-côte, sur la route ombragée qui,
du lac, monte à la ville. A la Croix d'Ouchy, chez.
Poiuiaz. Une maison à tuiles rouges, autour de laquelle
courent des balcons en bois, d'où le spectacle est mer-
veilleux. La nappe laiteuse du lii.c, les montagnes de
(I) .\K«r (Mïirio Charvin, (lilc), cri-n /<• l'a.tsnnt (rolc dp Sylvia) à
rOfIc'iin (i80<.)), prftla .m>ii concours aux coiu-orts orfratiis^s nux
Tuileries pour les hli-ssi-s de lit Coiniminc. Nt-c en i8ïa. Morte h
Muslaiili.i (AlK'Ti*') 111 i.'^iii.
139
quelques-uns de la Commune
glaces g-éantes, et, quand l'air est limpide, la rive de
Savoie, la rive française.
Parfois, la lorgnette en main, nous suivons les évolu-
tions du bateau qui aborde, en face de nous, à Évian.
Nous voyons, hauts comme des mouches, les passagers
quitter le pont, s'engager sur la passerelle, passer
devant les deux gendarmes français, mettre le pied sur
cette terre dont l'accès nous est interdit — à moins de
risquer le bagne, ou, tout au moins, la déportation.
Huit heures. Slom devrait être là. Je me mets au
balcon. Le lac est atroce. Les vagues frangées d'écume
se heurtent et se soulèvent comme sur l'Océan. Le
bateau est en retard. Nous pointons la lorgnette sur
Ouchy. Pas de bateau. L^ne demi-heure, une heure.
Toujours pas de bateau. Un de nous descend jusqu'au
port. Il remonte :
— Le bateau a eu beaucoup de peine à aborder à
Évian. Le capitaine n'a pas osé traverser. Bateau et
passagers ne passeront le lac que demain matin.
Stupeur. Alors, Slom est à Évian ? En France. Et les
gendarmes ? 11 a à son actif ime condamnation pour
l'affaire Gbaudey. Va-t-on le reconnaître? Lui mettre la
main dessus. Nous nous rappelons que quelques mois
auparavant, la même aventure, ou à peu près, est arrivée
à Cluseret et à Razoua, qui ont manqué d'aborder, eux
aussi, non à Évian, mais à Thonon. Toujours en France.
Les gendarmes pouvaient monter à bord, se saisir des
deux passagers. Ils en avaient le droit. Le capitaine,
bon enfant, a brûlé la station...
Toute la nuit, ce sont des transes. Slom nous arri-
vera-t-il par le bateau du matin?
Le voilà !
i3o
CEUX DE L EXIL
Noire ami a couché tranquillement dans une petite
auberge d'Évian. II n'était pas très rassuré. Mais, comme
personne ne le connaissait, il s'en est tiré sans fracas,
et sans péril.
C'est tout uu phalanstère, cette petite maison de la
Croix d'Ouchy. Nous y vivons fort tranquilles, en bon»
bourgeois, ne nous occupant guère, pas du tout, de ce
qui se passe autour de nous. Fuyant les disputes, les
potins de l'exil. Ah I l'exil I Les premiers jours, c'est
tout enthousiasme. On s'embrasse. Le cœur l)at quand
uu camarade arrive. Viennent les heures aigres. Les
reprocijcs, les suspicions... Ce jour-là, il faut s'isoler.
Nous sommes isolés.
Le soir, autour de la table, nous nous rencontrons
une dizaine. Toujours les mêmes. Protot, sa blessure
encore mal fermée. Dessesquelle, son secrétaire à la
place Vendôme, gros, bon vivant, avec sa jeune femme,
allaitant, pendant que nous causons, son enfant. Bricon,
un des juges d'instruction de Protot, qui commence
courageusement sa médecine (il mourut en 1888, assis-
tant du docteur Bourneville à Bicêtre). Slom, déjà
nommé, qui fait la navette entre Genève et Lausanne.
Moi. Des amis viennent après dîner. Emmanuel Delorme,
le chansonnier. Un camarade de la Rue de Vallès (la
petite (juoli<lienne). Engagé comme franc-tireur, je l'ai
rencontré, quelques jours après l'armistice, on costume
de commaudant, la casquette au (juadruple galon d'or.
Ce pauvre Delorme vit durement, n'ayant souvent, pour
donner lu beccjuée aux siens, (juc les poissons, ([u'il va,
dès le matin, pocher sur la rive.
Malheiu'l VoiI;\ que le lac est on colère!
quelques-uns de la Commune
Déjeuner et dîner. Souvent le problème qui, dès
l'aurore, se pose. L'éternel problème de l'exil.
Nous avons découvert un mode, sinon nouveau, tout
au moins original, d'enrichir à peu de frais notre menu.
Protot, grand marcheur, toujours en promenade, le cou-
teau en main, coupant, aux arbres des bois, des cannes
qu'il taille au retour, a, un jour, du bout de son bâton,
fouillé les haies qui bordent les vignes magnifiques du
pays de Vaud. On est en octobre. L'escargot dormeur
et prévoyant a clos sa coquille. Protot met au joiu* des
familles d'escargots, au dos zébré de raies brunes. Le
soir, il arrive les poches pleines.
Le lendemain, nous nous régalons. Protot, bourgui-
gnon, connaît la bonne recette. Nous nous y mettons
tous. Je m'en lèche encore les lèvres.
Chaque matin, nous partons « aux escargots ». Les
bons Vaudois nous observent, quelque peu inquiets.
— Qu'est-ce qu'ils font là, ces satanés commu-
nards ?
On ne parla bientôt plus à Lausanne, que des Pari-
siens de la Croix d'Ouchy. Ignorés hier, nous étions
désormais célèbres.
Cette célébrité devait nous être douloureuse.
Un beau jour, le facteur, qui d'habitude dépose notre
maigre courrier entre les mains de la propriétaire,
madame Ponnaz, frappe à notre porte. Il se présente,
tenant à la main un paquet de lettres du même format.
Il y en a luie pour chacun de nous. J'ai perdu la lettre,
mais j'ai toujours l'enveloppe. Une grande enveloppe
jaunie, jadis blanche, sur laquelle se détache un cachet
timbré en noir. Dans l'ovale du cachet : « Canton de
l32
CEUX DE L EXIL
Vaud. Ailaire ofiicielle. Préfecture de Lausanne. » Le
timbre de la poste est daté du 20 novembre 1872.
Nous ouvrons les enveloppes. Nous nous regar-
dons.
C'est, pour chacun de nous, l'expulsion du territoire
du canton.
Expulsés ! Pourquoi ?
— Je vais chez Ruchonnct, dit Protot.
Ruchonnet est membre du grand conseil du canton.
Il uous a toujours manifesté de la sympathie.
Au retour, Protot nous raconte son entrevue.
— On vous accuse de faire du bruit, du scandale, dans
la ville, avait dit le conseiller.
— Comment! Nous! Mais nous ne sortons jamais que
pour nous promener dans les alentours. L'après-midi,
nous allons la plupart du temps à la bibliothèque...
Bref, il faut partir.
L'hiver, précoce, est très rude. Il a neigé à gros
flocons. Le matin, avant de sortir, pour consolider nos
semelles amincies par le long usage, nous fourrons
dans nos souliers des journaux plies et découpés.
Nous partons.
Quehiues mois après notre expulsion du canton de
^'aud, je transportais mes pénales à Altorf, où je restai
jiis(ju'en 1879, attaché à l'entreprise du percement (.lu
grand tuimel du Gothard.
Un beau malin, on m'apporte une carte de visite. Celle
du président de la Confédération. M. Paul Ccrésole.
Le présid(;nt s'est arrêté à Altorf pour r(Mulre visite à
rcnlreprcncur des travaux, Louis Favrc.
Favrc est absent. Je fuis avertir 1<» pri'.sidciU, qui, lort
I j'S Coiiinniiw. — S
quelques-uns de la Commune
aimablement, m'invite à partager son déjeuner à l'hôtel
de la Clef d'Or.
Tout en déjeunant, je raconte à Cerésole mon expul-
sion de Lausanne.
— Mais c'est moi qui l'ai signée ! s'exclame-t-il en
riant. J'étais alors président du grand conseil du canton
de Vaud. Ah! je vous dois une revanche.
Ce -jour-là, un beau dimanche ensoleillé, c'était, à
Altorf, ce qu'on appelle la Landsgemeinde . L'assemblée
populaire, où, dans une prairie voisine de la petite
capitale du canton d'Uri, le peuple se rassemble pour
entendre ses magistrats rendre compte de leur mandat.
Dès que la présence du président de la Confédération
a été connue, les autorités d'Uri ont pris les disposi-
tions nécessaires pour lui faire honneur. Une voiture
attend, au bas du perron de l'hôtel, qu'il veuille bien y
monter. Le président me fait asseoir près de lui. Et,
quand nous arrivons à l'assemblée, les tambours qui
battent aux champs pour le plus haut magistrat suisse,
battent également pour moi. Je vois avec orgueil s'in-
cliner devant ma modeste personne l'étendard d'Uri, où
se détache sur fond d'or la tête noire du taureau légen-
daire. Le colonel Arnold, alors président du grand
conseil du canton, ^ient, en souriant, me serrer la
main.
Et je pense au jom^ où, à Lausanne, pauvre oiseau de
passage, je rembourrais mes souliers, bâillant à la
neige, avec des semelles taillées dans de vieux jour-
naux.
EUGENE VERMERSCH
Altorf
Octobre i8-4- Vermersch arrive ce soir. \'oici une
dizaine de jours qu'il a été expulsé de Belg'iquc. II s'est
réfugié à Maëstrichl, puis à Aix-la-Chapelle. C'est de
là qu'il vient de me télégraphier.
Trois heures. Au débarcadère du bateau à vapeur du
lac des Quatre-Cantons, à Fluelen. Le bateau est en vue.
Je braque ma lorgnette sur le pont. Je n'ai pas revu
Vermersch depuis les derniers jours de la Commune. Je
me fais une fêle de l'embrasser. Le bateau aborde. Le
vollù, avec sa femme et son jeune enfant.
— Tes bagages?
— Mes bagages'.'
Et il me présente, en riant, sa petite famille.
Une maigre valise. Et c'est tout.
Dt's <[u'il m'a annoncé son arrivée, i^n même temps
qu'il m'api>renait son exi)ulsion. je me suis mis en route
pour lui découvrir un logis.
Sur les conliiis de la petite ville, une pelitc maison,
au milieu d'un verger. J'ai loué le premier et seul étage.
Le rez-de-chaussée occtipé par le |trit|»rit'lair('. l'u
prêtre.
quelques-uns de la Commune
Un brave curé, qui vit là, dans la retraite et le
silence.
— Votre ami ne fera pas de bruit?
— Oh! non. Il est toute la journée dans ses livres.
Un poète...
— Ah! Eh bien, nous causerons ensemble... D'où
vient-il, votre ami?... Est-ce qu'il est comme vous...
de Paris?
Tout le monde, bien entendu, à Altorf, sait que j'ai
été de la Commune.
— Non. Il vient de Belgique.
Ma foi, je n'ai pas osé avouer au curé que son nou-
veau locataire était, lui aussi, un communard.
Peut-être eût-il été effrayé, le digne homme, de sentir
désormais près de lui, sous le même toit, jour et
nuit, un de ces bandits qui avaient fusillé les otages...
Ce soir, Yermersch logera chez moi. Le lendemain,
quand tout son monde sera frais et dispos, il ira voir
son curé. A lui de se débrouiller, s'il veut lui faire ses
confidences.
. J'ai invité, pour la circonstance, à dîner un ami qui
n'a pas été de la Commune, mais qtd a revêtu, pendant
la guerre, le costume de clief de bataillon des gardes
nationales lyonnaises. Dès mon arrivée ici, nous avons
été amis. Il écoute sans sourciller le récit de nos
aventures. Il crie volontiers, avec moi, au cours de nos
promenades, un « Vive la Commune ! » que l'écho
des montagnes renouvelle. A Altorf, ça ne fait de
mal à personne.
Cet ami a nom Lautard. Mais sa ressemblance éton-
nante avec Napoléon III fait que nous l'appelons
Badinguet.
i36
CEUX 1)^ L EXIL
Nous sommes, à Altorf, une demi-douzaine de Fran-
çais attachés à l'entreprise de percement du grand
tmmel du Gothard. Lautard dirige le magasin alimen-
taire installé sur les chantiers du grand tunnel, à
Gœschenen. Il vient nous voir à Allorf aux jours de
fête. Le soir, on danse dans la grande salle de la Clef
d'or. Et la joie de Lautard, quand le bal bat son plein,
est de faire son apparition en frac, la moustache cirée,
les cheveux en accroche-cœur, le large ruban rouge de
la Légion d'honneur barrant la poitrine. 11 salue, majes-
tueux et souriant, les danseurs.
— C'est bien lui! Vive l'empereur! Vive Badinguet!
Vive Lautard!
II y a pourtant, hors ce bon Lautard, qtielques com-
munards à Altorf, ou, du moins, au Gothard.
A Airolo, à l'embouchure sud de la galerie, mon
vieil ami, J.-B. Dumay qui est aux ateliers de réparation
des machines. II y resta jusqu'à l'amnistie. A Gœsche-
nen, c'est un ancien huissier de la Commune — la
Commune nomma des huissiers — qui tient la cantine.
Marcelin Chain fut nommé huissier par Protot, par
arrêté du 28 avril 187 1. Il se fait a[)peler là-bas Ram-
baud. Il a, pour aido, un ancien capitaine fédéré,
Michault, qu'il tarabuste et ({u'il envoie faire les com-
missions. Michault renâcle et grogne :
— M'envoyer chercher le lait... Moi... Vn ancien
oflicier supérieur!...
Aux ateliers des machines de Gœschenen, Fornand
Bourgcat, (jui conunanda la canonnière la Liberté.
l'ancienne canonnière Farcy du siège.
Des amis passent. Les uns qui traversent la mon-
I J7 Ctiinniniir. - ^
quelques-uns de la Commune
tagne pour s'en aller en Italie. D'autres qui viennent
pour alfaires ou par simple but de promenade.
Un beau matin de juillet, on frappe à ma porte. Un
beau vieillard, à l'œil vif, droit dans sa haute taille.
Le père Beslay. L'ancien président de la Commune.
Le père Beslay habite Neuchâtel. Il n'y a pas bien
longtemps que je me suis assis à sa table.
— Bonjour, jeune citoyen.
L'excellent homme entre, s'assied.
— Vous ne savez pas pourquoi je viens vous déran-
ger si matin? Je tiens à visiter les travaux du tunnel.
Vous savez, j'ai été ingénieur, entrepreneur, moi aussi.
Je viens vous demander une lettre de recommandation.
— Vous allez bien déjeuner avec nous?
— Non. Non. Je pars tout de suite.
— \ovLS avez votre voiture?
— Ma voiture, s'exclame en riant le vert vieillard...
Ma voiture... Mais j'y vais à pied...
— A pied! Mais d'ici à Gœschenen c'est au moins
trente kilomètres...
— Oui, je sais... C'est pour cela que je pars tout de
suite... Je me reposerai à mi-chemin, à Amsteg.
Le père Beslay avait alors près de quatre-vingts ans.
Vermersch fit vite la conquête de son curé. Quelques
jours après son installation, j'allai le voir. Je le trouvai,
causant dans le jardin avec le prêtre, qui lui nommait
les glaciers voisins et lui disait les vieilles légendes du
pays d'Uri.
Vermersch est le plus casanier des hor.imes. Tout le
jour plongé dans son dictionnaire latin. îl traduit alors
Juvénal, qu'il ne quitte que pour s'allcler à l'ingrate
i3b
CETX DE L EXIL
besogne qui lui permet de vivre. II rédige presque en
entier, pour l'éditeur Madré, de la rue du Croissant, le
Grelot, journal hci)doniadairo illustré. Quand il a fini
son Grelot, il abat du roman, du gros roman-feuilleton,
les Amants de la Guillotine, ou autres machines terri-
fiantes. Je lui en vis faire au moins une demi-douzaine.
Son seul passe-temps, mais un passe-temps qui est
pour lui une passion, c'est la cuisine.
Vermersch est devenu cuisinier émérite. Déjà, quand
j'habitais Genève, il m'envoyait de Londres la bonne
recette pour le plum-pudding. A Altorf, il a longuement
étudié l'art d'accommoder la poule faisane, ce gibier
exquis des forêts alpestres. Je ne manque jamais, quand
je vais au Golhard, de m'en procurer une. C'est jour de
fête pour Vermersch.
La table dressée et ses convives assis, lui ne quitte
pas ses fourneaux. Il tient à servir lui-même. Je le vois
toujours faire son apparition, le tablier blanc noué
autour de la taille, le nez en trompette rieur, le chef
surmonté d'un l)onnet de papier blanc semblable à ceux
que se confectiomient les peintres, soutenant des deux
mains, avec vénération, — tel un saint-sacrement, — le
plat délicieux...
Le lendemain, il retourne i\ son Juvénal — et, hélas !
aussi au Grelot et aux gros romans pour livraisons à
deux sous.
Parfois, le soir, il vient nu' prendre, et nous allons
nous asseoir dans ([urhiMo [x-tit cabaret obscur. Il me
récite ses vers nouvi^llcment éclos. Nous parlons des
vieux jours. Facile à s'émécher, il se lève, frappe sur la
table :
— \'uis-lu, mon vieux... Kh bien... On <liia ce (jn'on
quelques-uns de la Commune
voudra... Nos noms sont gravés sur le bronze de l'His-
toire...
Il se rassied, tirant de sa pipe d'énormes bouffées,
frisant, d'un geste familier, sa moustache blonde de
Flamand.
Et les bons Suisses qui nous entourent regardent d'un
air curieux ce Parisien qu'ils voient passer chaque
jour, allant faire ses provisions à la boucherie.
Pourquoi diable fait-il, ce soir-là, tant de tapage?...
— Tu sais, me dit Vermersch une après-midi,
Lonclas (i) arrive demain.
Lonclas, le membre de la Commime du douzième. Je
ne l'ai pas connu à Paris.
Le lendemain, Vermersch m'amène un gros garçon, à
l'allure réjouie. Il ne reste à Altorf que quelques jours*
Il se rend à Vienne, pour affaires. Autant qu'il me sou-
vienne, il s'occupe de tannerie, de cuirs et peaux. Il va
en Autriche pour un brevet.
Lonclas a un désù' impérieux. Celui de visiter la
Furka. Les glaciers d'où sort le Rhône.
Je retrouve, dans le paquet de lettres de Vermersch
que j'ai conservées, quatre lignes :
Nous avons arrêté une voiture. Rendez-vous demain
malin, à la Tour, sur la grand place. A six heures pré-
cises. Nous viendrons, Lonclas et moi, te chercher, ce soir,
à huit heures, à moins que tu ne veuilles noug devancer
chez Wigel.
(i) Lonclas (A.), membre de la Commune (douzième arrondis-
sement), chef du "jZ' bataillon de la garde nationale. Membre de
la commission militaire (itj mai).
i4o
CEUX DE L EXIL
Wiget, c'est la brasserie, le Schûtzengarten, oi\ no.us
allons bavarder le soir.
En voyage donc pour la Furka. A Gœschenen, nous
accrochons Badinguet. Toute une caravane.
En route, nous descendons de nos voitures pour sou-
lager l'attelage.
Lonclas, qui parcourt pour la première fois la mon-
tagne, s'émerveille à chatpie pas. Il arrache aux rochers
des touffes de roses des Alpes, qu'il lie à son alpenstock,
comme autrefois, aux avant-postes, les lilas au bout des
fusils. Le bâton sur l'épaule, il marque le pas avec la
chanson de roule du siège, la même que scandaient,
rue de Belleville, ceux qui conduisirent les otages
jusqu'au mur de la rue Haxo :
Y a la goutte à boire là-bas,
Y a la goutte à boire...
Quoi ! ce bon garçon, travailleur et joyeux, c'est ce
même Lonclas de qui les journaux ont dit mille
horreurs. Jusqu'à imprimer — cela a été reproduit dans
un livre édité en 1871 — que Lonclas a tenu, avec son
collègue Philippe, (i) une et même deux maisons de
prostitution !
Que tout cela est loin ! Je n'ai plus revu Lonclas.
Trois années après cette gaie excursion j\ la Furka,
une mort affreuse terrassait Vermersch. Sauf Dumay et
moi, je crois bien qu'il ne reste plus personne sur
cette terre de ceux dont j'ai prononcé ici les noms.
(i) Pliilippe, memJ)rc fie la Coninuinc (douzième nnuudisso-
ment). Condamné ft mort par le cunsril do guorrc, l'hiliiipo fut
l'iisillt'' a Salory, on «n'unie temps (|ue Hénof, qui avait incendié
les Tuileries, el Decauips, le ua janvier iS;3.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
pour seize cents exemplaires de ce septième cahier
et pour vingt exemplaires sur whatnian le mardi
12 janvier iQog.
Le gérant : Charles Péguy
Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués
Suresnes. — Impiumerie Ernest Payen, i3, rue Pierre-Dupont. — Ss;;
TABLE DE CE CAHIER
PAGES
Notre catalogue analytique sommaire 2
DU MÊME AUTEUU aux Cahiers de la Quinzaine
une journée à la cour martiale du Luxembourg. 5
DU MÊME AUTEUR uux Cahiers de la Quinzaine
un peu de vérité sur la mort des otages 7
DU mP:me auteur aux Cahiers de la Quinzaine
quand nous faisions le « Père Durhcne » y
Pour les personnages 1 1
Maxime Vuillaume. — mes cahiers rouges — i3
IV. — quelques-uns
de la Commune.
ceux qui vont à la mort 19
Raoul Rigault 21
Boulevard Saint-Michel ai
au (l'IIarcourl ^^
Vision d'horreur -»
Léj^ende et Vérité ^^
Témoignage ^^
Autre Témoignage -9
Vermorel ' '
Boulevard Voltaire ^'
une merc '^
Delesclu/.e '^■'
un nouv<"au Baudin ! '•'^
à Sainle-f:lisai>elli ^<'
l'anneau de plomb ^>
l'acacia ^J
résolution snprcme 1*^
autre récit 4»
septième cahier de la dixième série
deux amis du Père Duchêne 43
A l'Hôtel-Dieu 45
\ Cigares d'un sou 45
au Parvis ." .- 4?
la gloire de Paget 49
autels et lilas 5o
incendiaire 52
A LA Justice 55
ceux du quartier 61
CHEZ HUBER 63
AUX Caprans 68
CHEZ KrŒBER 71
CHEZ Hoffmann 76
CHEZ Glaser 79
l'Empire 79
la Guerre 84
la Commune 94
ceux de l'exil ï 97
MON AMI LE COLONEL 99
Genève 99
LE PÈRE Gaillard ; . . . io6
Genève 106
DIMANCHE A LA FRONTIERE 1X3
Genève ii3
Protot 121
Genève 121
OISEAUX DE PASSAGE I28
à Lucien Descaves 128
Lausanne 128
Eugène Vermersch i3o
Altorf i35
Table de ce cahier 143
HUSTIEmE CAHIER DE LA DIXIEME SERIE
MAXIME VUILLAUME
MES CAHIERS ROUGES
V. — par la ville révoltée
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant seize fois par an
PARIS
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
réi'oih^e. — I
/^'
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et
dans nos cinq premières séries, igoo-igo4, un si
grand nombre de documents, de textes form,ant dos-
siers, de renseignements et de commentaires; — un
si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles,
romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un
si grand nombre de cahiers d'histoire et de philo-
sophie : et ces documents, renseignements, textes,
dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres,
d'histoire et de philosophie étaient si considérables
que nous ne pouvons pas songer à en donner ici
l'énoncé m.ême le plus succinct ; pour savoir ce qui a
paru dans les cinq premières séries des cahiers, il
suffit d'envoyer un mandat de cinq francs à M. André
Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor-
bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse-
ment; on recevra en retour le catalogue analytique
sommaire, igoo-igo4, de nos cinq premières séries.
Ce catalogue a été justement établi pour donner,
autant qu'il se pouvait, une image en bref, un raccourci,
146
une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté-
rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé
dans l'ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur
place, les références demandées.
Ce catalogue, in-i8 grand Jésus, forme un cahier
très épais de XIIA-^oS pages très denses, marqué cinq
francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la
sixième série et nos abonnés l'ont reçu à sa date, le
2 octobre igo/f, comme premier cahier de la sixième
série; toute personne qui jusqu'au 3i décembre igo5
s'abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece-
vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la
série; nous l'envoyons contre un mandat de cinq francs
a toute personne qui nous en fait la demande.
DU MEME AUTEUR
aux Cahiers de la Quinzaine
Le présent petit index donne automati-
quement pour tout volume et pour tout
cahier indiqué
a) le numéro d'ordre de ce cahier dans
le classement général de nos collections
complètes, le numéro d'ordre de la série
étant naturellement composé en grandes
capitales de romain et le numéro d'ordre
du cahier lui-même, dans la série ainsi
déterminée, en chiffres arabes, de sorte
que V-/7 par exemple doit évidemment se
lire dix-septième cahier de la cinquième
série ;
b) la date du bon à tirer, ou, à son dé-
faut, la date du_^ni d'imprimer, ou, i son
déTaul, la date du cahier même;
c) le prix actuel
d) quand il y a lieu, c'est-à-dire pour nos
éilitions antérieures et pour nos cinq pre-
mières séries, la pa(;e du cntalogac ana-
lytique sommaire où ce cahier se trouve
calaJogué.
Maxime Viiillaiimo, — mes cahiers rondes, — I. — une
journée à la cour martiade du Luxembourg; — avant-
propos lie Lucien l)esi-(n'i's (l\-io, innnli J /(h'rier j f)oS. . .
deux francs
— — iiiin iiiliiii-s roiii^-^rs, — 11. — un peu de vérité
BUT la mort des otages, — a'» et a() mai 1S71 (IX-ii, mardi
I S février i f)nS drux francs
— — nies cahiers roiii;;es, — III. — quand nous faisions
le «Père Duchène»; — mars-avril-mai 1871 (I\-ia, nianti
3 mars 1 ipiS deux francs
— — r)ies cahiers rottffes, — IV. — quelques-uns de la
Commune (X-7, mardi 1 j janvier 1 ijo;/ dfii\ francs
/M*l
MES CAHIERS ROUGES
rTl
V. — par la oille rêooltée
•ritiltéi. — I
P^
GRANDS JOURS
/î>
<:)
L'ENTREE DES PRUSSIENS
Premier mars 1871
Boulevard Saint-Michel. Après minuit. Le tocsin
sonne à Saint-Séverin. Des groupes délilent silencieux,
à pas pressés, se dirigeant vers les quais. Au matin,
aux premières lueurs du jour, cette nuit peut-être dit-
on, les Prussiens vont entrer.
Je rencontre quelques gardes de mon bataillon, le
aZjS". Allons où vont les autres. Aux remparts. Tout le
long de la route, nous croisons des compagnies en
armes. Place de la Concorde, les statues des Villes de
France sont voilées de noir. Un long crêpe les recouvre
tout entières, comme d'une lugubre cagoule. A l'Arc de
Triomphe, les avenues sont pleines de monde, soldats,
gardes nationaux, curieux angoissés. Le mutisme de
cotte foule est terrifiant. Seul le bruissement des fusits
que l'on met, de-ei de-là, en faisceaux, rompt cette
mortelle monotonie.
Aux bastions. Deux heures sonnent queUpie part. Il
y a là (pielques bataillons, mêles les uns aux autres.
Des gardes se sont abrités, pour dormir, dans les
casemates. L'interrogation est partout la nu"me. A
i5j
par la cille récoltée
quelle heure vont-ils entrer? Et nous écoutons. Nous
tendons nos oreilles.
Sonnerie lointaine de clairon... Serait-ce déjà le
signal? Autre sonnerie plus rapprochée... Plus de doute.
Ce sont eux !
Et il nous semble entendre le galop des chevaux qui
se rapprochent... La porte va s'ouvrir. Ils vont faire
irruption... Fuyons. Fuj'ons vite...
Nous redescendons la longue avenue.
La foule de l'arc de l'Étoile s'est dispersée. Seuls,
une centaine de gardes, qu'entourent des gamins. Nous
nous arrêtons.
— Ils arrivent... Ils sont tout près...
Nous nous trompions. Les vainqueurs ne devaient
entrer qu'à huit heures. Les hussards les premiers, en
éclaireurs. A trois heures, le gros des troupes ennemies
franchissait les murs, après la revue passée à Long-
champ.
Bonjour, petit soldat!
Nous retournons au quartier latin. Déjeuner à midi,
à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Tous sont là.
Vallès, Longuet, Rogeard, Gill. Pilotell, Frémine, en
costume d'artilleurs. L'ami Maître en chasseur de
Vincennes. Humbert, Lullier, Rigault. D'autres et
d'autres encore. Je raconte notre course de la nuit. Le
vieux père Beslay, qui a soixante-seize ans, entre. Au
portail de sa maison de la rue du Cherche-Midi, il a
fait planter un drapeau noir. 11 nous dit que partout,
dans les rues qu'il vient de traverser, les boutiques
sont fermées. Partout le signe du deuil de la ville pro-
fanée. Pas de journaux.
i58
GRANDS JOURS
Je sors avec un ami du Vengeur de Pyat, Henri Bel-
lenger. Machinalement, nous longeons les quais. Nous
refaisons la route que j'ai faite la nuit. Dès le pont
Solférino, un grouillement confus, semé de tache-s bril-
lantes, nous apparaît le long de la berge du fleuve, à
l'angle du pont de la Concorde.
A mesure que nous approchons, les taches brillantes
se dessioent et prennent forme. Ce sont les casques
prussiens. Les taches sombres sont les uniformes et les
noires chenilles des Bavarois. Nous sommes bientôt
assez près pour entendre hennir les chevaux.
Irons-nous plus loin? Le rouge nous monte au front.
Notre visite aux vainqueurs n'est-elle pas comme ime
trahison? Notre cœur ne se serre-t-il pas au souvenir
de ceux de nos camarades qui sont restés là-bas, par
delà les remparts, dans les champs recouverts de neige
sanglante...
C'est décidé. Nous irons.
Nous voici sur la rive droite, en face de la barricade
élevée au coin de la terrasse des Tuileries et du quai.
Une étroite allée forme passage. De notre côté, du côté
français — en ce jour maudit, il y a dans Paris une
terre alleniaiidc — un petit pioupiou, triste, l'air lassé.
— Bonjour, petit soldat!
Le pioupiou ne répond pas. Du bout do son l'iisil. il
montre, dépassant les pavés, la pointe du cas(juc de
l'étranger qui monte lui aussi sa garde à deux pas, de
l'autre côté — le côté prussien.
Le soldat nous inspecte rapidement du regard. Il est
sévèrement interdit de conserver un vestige (luelconque
d'uniforme.
— Il faut ôler ça!
par la cille révoltée
J'ai gardé, par habitude, mon ceinturon, un beau
ceinturon d'officier, dont la plaque au coq gaulois brille
au bas de mon gUet.
J'enlève le ceinturon que je jette sur les pavés.
Nous passons.
Le soldat prussien, un fort gaillard à barbe rousse,
gros, dodu, joufflu, ne bronche pas.
Ce qu'il a l'air bien portant, le bougre! Quel con-
traste entre ce colosse qui n'a certainement jamais
manqué de rien pendant la campagne, aussi dure et
aussi périlleuse cependant pour lui que pour les nôtres,
repu de saucisses et de bière, gonflé de santé et
d'orgueil — et notre pauvre petit pioupiou, hâve,
chétif, débraillé, dont le ventre rentré atteste les nuits
sans sommeil et les jours sans vivres... Ces deux
soldats disent à eux seuls toute la raison de notre
défaite.
Parisse! Parisse!
Place de la Concorde. Les beaux et reluisants soldats
prussiens! Ils sont tous comme la sentinelle. Astiqués,
brossés, cirés, engraissés — exprès, peut-être, pour
l'entrée. Des hussards rouges, des cuirassiers blancs,
des Bavarois bleus, des casques à pointe, des casques
à boule, des casques surmontés de l'aigle. Des sabres
qui traînent en ferraille sur le pavé. Voici un groupe
d'une cinquantaine d'hommes marchant au pas,
commandés par un officier. Leurs coifftires sont cou-
ronnées de feuillages arrachés aux arbres des quin-
conces des Champs-Elysées. Nous les suivons des
yeux. La grille du jardin s'ouvre. Ils vont visiter, nous
le sûmes plus tard, les galeries du Louvre, les Tuile-
i6o
GRANDS JOURS
ries, qui ne garderont pas longtemps — châtiment
mérité — les traces des pas des vainqueurs.
Près de la fontaine, un officier à casquette plate cara-
cole, montrant du doigt les têtes enveloppées de crêpe
des statues, les chevaux de Marly qu'on a renfermés,
dès l'annonce du bombardement, dans des caisses.
L'officier se penche sur sa selle pour causer avec cinq
ou six jeunes gens en béret et longues tuniques d'uni-
forme. Du bout de sa cravache, il montre la Madeleine
et, faisant demi-tour, le Palais-Bourbon.
Le groupe se rapproche du quai. Là, c'est le magni-
fique spectacle de Paris dans le lointain, avec la ligne
majestueuse du fleuve, les ponts, les dômes, les flèches,
les clochers, les tours. Notre-Dame, la Sainte-Chapelle,
le Palais de Justice, la tour Saint-Jacques. Tout cela
c'est le mystère. La barricade défend d'aller plus loin.
— Ah ! Parisse ! Parisse ! s'exclament les soldats avec
leur accent germain, Parisse !
Et ils tendent leurs bras vers l'horizon comme s'ils
voulaient saisir et emporter avec eux toutes ces mer-
veilles et toutes ces richesses qu'ils ne font qu'entrevoir,
comme dans un rêve...
C'était bien la peine de prendre Paris, de souffrir, de
risquer cent fois la mort, de se couronner de lauriers,
pour être parqués ici, comme un troupeau de pri-
sonniers!
Cochon de Prussien!
Cours-la-Rcine. Cavalerie. Artillerie. Les canons
allongent leur col d'acier. Ce sont ces canons qui nous
ont vaincus. La légende court, depuis les premières
batailles, que, tandis que nos urlilleiirs faisaient rage,
par la ville révoltée
les soldats prussiens mangeaient tranquillement la
soupe derrière leurs batteries. Nos projectiles ne les
atteignaient pas. Aussi, ce qu'on les regarde, ces
canons! Les chevaux sont liés aux arbres. Souvenir des
Cosaques et de l'Invasion. Près des pièces, les soldats
causent, rient, fument leurs longues pipes. En voici un,
à ligure placide, aux grands yeux bleus, qui porte,
accrochée à un bouton de sa veste, sa blague à tabac.
Un gamin l'approche. Il touche la blague, la fait sauter
d'une chiquenaude. Le Prussien ne bronche pas. Le
galopin s'enhardit, ricane au nez du colosse.
— Toi Prussien. Mangeur de saucisses...
Le soldat ne dit rien.
— Cochon de Prussien!...
Le soldat a compris. Il sourit, décroche sa blague, en
menace le gamin, qui recule et s'enfuit.
Cuirassiers blancs
Sur l'avenue. Grand remuement. Les bérets se lèvent,
les soldats prennent l'attitude militaire. Qu'y a-t-il? Des
hourrahs éclatent.
Loin encore, à moitié chemin de l'Arc-de-Triomphe,
une large bande blanche, frangée d'or au sommet, se
détache sur le fond sombre des troupes. Peu à peu le
groupe s'approche. Ce sont des cuirassiers blancs.
Sous le manteau entr'ouvert, qui recouvre entière-
ment la croupe des chevaux puissants, brillent les
lanières dorées de la cuirasse. Le casque étincelant,
surmonté de l'aigle orgueilleuse, se recourbe en arrière,
cachant la nuque du cavalier. La face moustachue est
comme sculptée dans le marbre. On dirait quelque
1O2
GRANDS JOURS
vision des temps antiques, une spirale détachée de la
colonne Trajane.
Les cuirassiers blancs passent silencieux, impas-
sibles, avec un bruissement de fer. Au milieu d'eux
une voiture qu'ils escortent. Assis sur les coussins,
enveloppés dans leurs grands manteaux gris, deux
ofliciers. Qui?
Vergiss mein nicht
Nous montons jusqu'au Palais de l'Industrie. Une
musique militaire est assemblée, accordant ses cuivres,
ses hautbois, ses tambours. Les fifres sitïïent. Tout
autour, les soldats forment le cercle.
Une valse douce s'élève. Et ces hommes, la longue
pipe de porcelaine aux dents, leur blague à tabac
secouée par la danse, se mettent à tourner comme s'ils
étaient à la kermesse.
— Allons-nous-en, dit l'ami (pii m'accompagnait.
Nous en avons vu assez...
Nous repassons la barricade du quai. Le soldat
prussien, astiqué, pimpant, monte toujours sa garde.
Le petit piouplou, las et triste, s'est assis sur les
pavés.
Mon ceinturon était encore là. Je n'osai pas le
reprendre...
LE i8 MARS
Aux armes! aux armes!
Soirée du 17 mars. Onze heures et demie. Nous sor-
tons, Sornet et moi, de ia petite brasserie de la rue
Saint-Séverin. Nuit humide, estompée de brouillard.
Le boulevard Saint-Michel désert. A peine, çà et là,
quelques groupes de gardes nationaux en longues
capotes grises ouvertes. Quelques-uns, frileux, ont
encore, enroulé autour du cou, le cache-nez en laine
tricotée, qu'ils ont porté tout l'hiver du siège.
Nous remontons jusqu'au Luxembourg, où campent
deux régiments de ligne, arrivés tout récemment à
Paris.
Derrière les grilles, les soldats se pressent, montrant
leurs visages inquiets et amaigris. Les officiers se
promènent, silencieux. Dans le lointain, se reflétant sur
les grands arbres, les feux de bivouac. Çà et là, les
faisceaux brillent.
— Nous sommes ici depuis trois jours, nous dit un
soldat que nous interrogeons à travers les grilles. Nous
venons de l'armée du Nord. La nuit de mercredi à jeudi,
(nuit du i5 au i6) nous l'avons passée sous la tente,
dans la boue, déjà harassés de fatigue et de faim. Hier,
seulement, on nous a donné de la paille...
164
GRANDS JOURS
Mais l'oflicier s'est approché.
Le soldat se tait et continue sa promenade solitaire.
Il repasse bientôt devant nous. Et, entre ses dents,
sans s'arrêter :
— C'est pour ce matin... à Montmartre...
Je ne laisse pas achever le soldat. On va donc
attaquer Montmartre... Dans quelques heures! Les
troupes escaladent peut-être déjà la butte...
— Rentrons, dis-je à Sornet. Et si tu entends quel-
que chose, viens me prendre pour filer ensemble.
Rue du Sommerard, où j'iiabite, le poste de gardes
nationaux qui occupe la boutique du rez-de-chaussée,
est au grand complet. J'entre. Les fusils sont au râtelier,
prêts à être empoignés au premier signal.
— Vous avez des nouvelles? me demande le chef de
poste.
— Oui, c'est pour ce matin...
Je passe à lire et à rêver les quelques heures qui me
séparent du jour.
Cinq heures sonnent, puis six heures. Le brouillard a
disparu. Le jour s'est levé, clair dans un ciel blanchâtre.
Rien, pas un bruit, pas un signal. Sur le trottoir, au
bas, deux gardes sont assis, les jambes allongées,
sommeillant.
Tout à coup, une détonation sourde.
— Un coup de canon!
Les deux gardes se lèvent.
— Ça vient du secteur, dit l'im d'eux. C'est Duval cpii
fait tirer.
Pourquoi du secteur? Ce ne sont donc pas les Buttes
qui sont allaquOes?
Mais, avant que j'aie eu le temps de fain^ la moindre
i65
par la ville récoltée
réflexion, voilà que le rappel bat. Et aussi la générale.
Les rues désertes s'emplissent d'une foule agitée, à
peine sortie du sommeil. Ici un garde enfile rapidement
sa capote. Là un officier boucle son ceinturon.
— Aux armes! aux armes! Montmartre est pris! A
Montmartre! A Montmartre!
aux Buttes Montmartre!
Je dégringole rapidement mes escaliers. Vite rue
Cujas, où demeure Sornet, qui doit certainement avoir
veillé comme moi et être sur pied. Sornet ronfle comme
un tambour. Il me faut le tirer par le bras qui pend
hors du lit.
— Tu n'entends pas la générale!
L'animal ne bouge pas.
Je jette un coup d'oeil autour de moi. Sur la chaise,
une chemise à carreaux rouge et noire, en flanelle.
Tiens ! mais, je reconnais cette chemise... N'est-ce pas
celle de la belle Henriette, la jolie cantinière du 248^?
Hum ! Mon gaillard peut avoir le sommeil dur.
J'interroge l'alcôve. J'ai fait un jugement téméraire.
La chemise de la cantinière est bien sur la chaise,
mais la jolie fille n'est pas là. Le crâne de Sornet reluit
seul, comme une boule d'ivoire, sur l'oreiller.
— Allons! allons, mon vieux Sornet, vite hors du lit.
Voilà un beau jour qui se prépare pour le Père
Duchêne! Nous allons reparaître ce soir, (i) Cette
(i) Le Père Duchêne avait été supprimé le 10 mars, en même
temps que le Cri da Peuple (Vallès), le Vengeur (Félix Pyat), la
Bouche de Fer (Paschal Grousset), et la Caricature (Pilotell).
166
GRANDS JOURS
fois, mon vieux, ça y est 1 Boucle ton ceinturon et cou-
rons à la victoire!
En un clin d'œil, l'ami a enfilé son pantalon, boutonné
sa vareuse, coiffé son képi. Nous sommes dans la rue,
si affairés tous deux, que j'oublie totalement de lui
faire raconter l'histoire, qui doit être passablement
joyeuse, de la chemise de la belle cantinière.
Nous remontons rapidement le boulevard, dont les
boutiques sont encore closes. Au coin du pont Saint-
Michel, un détachement de gardes nationaux campent
l'arme au pied. A l'entrée de la rue Montmartre, collée
sur le mur de Saint-Eustache, une grande affiche blanche
devant laquelle on s'arrête, la proclamation du gou-
vernement, annonçant la reprise des canons.
A mesure que nous avançons, la foule grossit et
devient bruyante. Les nouvelles commencent à circuler.
Les Buttes sont occupées. Le boulevard Clichy, le
boulevard Rochechouart, tout est plein de troupes. On
descend déjà les canons par la rue Lepic. Il y en a
une dizaine place Moncey.
— Enfin, nous voilà tranquilles, hasarde un monsieur
en redingote. Et ce n'est pas trop tôt...
Les regards, menaçants, se fixent sur le personnage,
qui s'éclipse rapidement.
à Berlin les canons
A mi-hauteur de la rue de Clichy, un flot énorme
montre ses premières colonnes, criant, hurlant, déva-
lant dans un incroyable désordre. Nous nous rangeons
contre les maisons pour ne pas être cnlraînés par le
torrent.
167
par la ville révoltée
— Les gendarmes! Les gendarmes! A bas les
roussins !
Derrière ce troupeau fuyant, nous voyons surgir les
képis bleus à bande blanche des gendarmes et étin-
celer l'acier des sabres nus.
Il n'y a pas seulement des gendarmes, il y a aussi
des chasseurs à cheval, qui repoussent cette foule au
petit pas.
Nous sommes au boulevard extérieur.
Sur trois rangs la gendarmerie occupe la chaussée et
le trottoir. L'avenue de Clichy est barrée, ainsi que
les rues avoisinantes. Il nous faut manœuvrer avec
des miracles de prudence pour ne pas être écrasés
par les chevaux qui piaffent, affolés par les clameurs,
immobiles depuis les premières heures du jour.
La place Moncey est gardée militairement. La chaus-
sée est déblayée. Pas un bruit, hors le cliquetis- des
fourreaux sur les sellés des cavaliers.
Mais voici qu'un lourd roulement commence à
poindre; puis un grondement sonore. Les premières
têtes des chevaux du train apparaissent. Voilà les
canons...
— A Berlin les canons! crie une voix gouailleuse.
— Montmartre est foutu ! me chuchote à l'oreille une
voix connue.
Je me retourne. Un serrement de main silencieux.
C'est cet excellent GiU, qui, lui aussi, est monté aux
Buttes, et dont le cœur saigne comme le mien.
Et les canons — nos canons — passent et dispa-
raissent. Ce sont des pièces de 8 et des mitrailleuses,
celles que nous avons payées de nos deniers pendant
le siège. Tout le monde a payé des canons en ces
i68
GRANDS JOURS
jours d'ardent patriotisme. Les notaires ont donné
leur canon à la patrie, et, je crois bien, les huissiers
eux-mêmes ont souscrit. Les voilà aujourd'hui, ces glo-
rieuses pièces, qui s'en vont tristement, chacune sous
la conduite d'un piquet de gendarmes, à la fourrière
ou au dépôt. A la vérité, .on les conduit au parc Mon-
ceau. Tout le long du cortège, des fantassins courent,
le fusil armé à la main.
Enfin, la dernière pièce a délilé. J'en ai compté
douze.
Douze seules pièces. Mais le parc de Montmartre en
renferme cent soixante-et-onze ! Je les ai vues, je les ai
touchées hier. C'est le chiffre que m'a donné le capi-
taine du poste. Douze sur cent soixante-et-onze ! Allons,
il y a encore de l'espoir.
Crosse en Pair
— On se bat place Pigalle ! Vinoy est prisonnier !
Un garde national vient de nous glisser ra dans
l'oreille. Gill et Sornet ont entendu.
Il n'en faut pas plus pour que tous trois, soulevés
comme par un ressort, sans même nous être concertés,
descendions la rue de Clichy. Nous pouvons par les
rues transversales gagner la place Blanche. La marche
n'est pas facile. Les gendarmes occupent toutes les
rues. Heureusement, Gill et moi, sommes en civil.
Quant à. l'ami Sornet, force est de l'abandonner en
route, son uniforme étant suspect.
Il est à peu près neuf heures ou neuf heures et demie,
quand nous arrivons rue Dn[)ern''. Par-dossus les lêles,
nous voyons se détacher, sur toute lu largeur de la
par la ville révoltée
place, les uniformes bleus des chasseurs. Mais n'allons-
nous pas trouver im poste d'observation?
— Eh! parbleu! dit Gill, un ami a son atelier au
quatrième. Nous allons être là aux premières loges.
Nous montons. L'ami n'est pas là. Il n'y a chez lui
qu'un petit modèle, qui nous fait les honnem-s de la
maison, et qui tremble, qui tremble de tout son petit
cœur de modèle.
Le spectacle est bien fait pour effrayer la pauvrette.
La place est bondée de troupes. Toujours des gen-
darmes. Toujours des chasseurs. La rue Frochot est
barrée par un détachement, et la rue Pigalle aussi.
— Il y a une demi-heure, nous dit le petit modèle, un
général à cheval est arrivé sur la place. Il a tiré son
sabre. On a crié, sifflé, jeté des pierres.
Les rues qui montent à la Butte sont toutes occupées.
— Mais il y a aussi des pantalons rouges, observe
GUI qui a braqué une lorgnette dans la direction de la
rue Houdon... Et des pantalons rouges qui ont la crosse
en l'air... Tiens, mais nous ne sommes pas si foutus
que cela... Voilà la ligne qui trinque avec nous... Que
diable peut-il bien se passer là-haut!
le plus beau Jour de ma vie !
Là-haut, nous le saurons tout à l'heure, les canons
pris à cinq heures, étaient vite repris. La Butte, au
moment même où, place Clichy, nous voyions défiler les
pièces de 8 et les mitrailleuses, était reconquise depuis
longtemps. Ces soldats qui fraternisent à l'entrée de la
rue Houdon avec nos gardes nationaux, ce sont les
170
GRANDS JOURS
soldats du 88« et du 13;% des soldats de l'armée du
Nord, les camarades des soldats campés au Luxem-
bourg.
Les canons que nous avons vus passer sont les seuls
qu'on ait emmenés. Ceux qu'on a voulu descendre
ensuite, on les a arrêtés rue Lepic. Les hommes cou-
paient les traits des attelages, les femmes se pendaient
au bras des artilleurs...
— Laissez-nous nos canons, messieurs les artilleurs.
Ils sont à nous...
El les artilleurs se sont laissé faire, conmie s'étaient
laissé faire les soldats de là-haut.
Nous entrâmes, Gill, Sornet, que nous avions retrouvé,
ot moi, chez un maichand de vin de la rue Lepic, qui
peut se vanter d'avoir eu ce jour-là son apothéose.
Devant sa porte, on avait arrêté le matin l'un des
canons des Buttes. Et ce canon, on le fleurissait comme
mi dieu. On l'enrubannait. On trinquait sur son dos
de bronze. Il était à lui seul l'autel de la Patrie.
Devant le com.ptoir, une dizaine de gardes nationaux
vidaient leurs verres, l'œil vainqueur, le front haut et
rayonnant :
— Ah! mon vieux, mon vieux, disait l'un d'eux à son
voisin, la face illummée. les veux pleins de larmes, ah!
mon vieux, vois-lu. C'est aujourd'hui le plus beau jour
de ma vie !
LA COLONNE
Survivants d' Austerlitz
Mardi 16 mai 187 1. Nous avons déjeuné, Vermersch
et moi, à côté du journal, chez un petit marchand de
vin où nous allons parfois avec Pyat, à l'entrée de la
partie étranglée de la rue du Croissant.
— Allons à la place Vendôme, dis-je à Vermersch.
Protêt nous donnera bien un coin de balcon au minis-
tère.
A peine avons-nous fait quelcjues pas rue Montmartre,
que nous rencontrons Courbet. Nous le connaissons
tous deux. Oh! les joyeuses soirées chez Laveur, à la
brasserie Suisse, chez Andler! La brasserie Suisse de
la rue de l'École de médecine a depuis longtemps
disparu. La brasserie Andler, rue Hautefeuille, disparue
aussi. Disparue la dernière, la pension Laveur de la
rue Serpente. Qui nous ramènera les bruyantes tablées,
Pierre Dupont et Courbet, les Sapins et les Bœufs,
chantés d'une voix retentissante, pendant que nous,
les jeunes, applaudissions?
Sanglé dans sa gigantesque redingote bleu indigo,
Courbet nous accoste. '
— Tu viens place Vendôme, lui dit Vermersch?
172
GRANDS JOURS
Courbet ne répond pas. 11 nous semble qu'une certaine
inquiétude assombrit son visage. Brusquement, il sort
de sa poche une Uassc de papiers de tous formats et
de toutes couleurs. II nous entraîne vers un coin isolé
de la rue, et, nous mettant sous le nez une des lettres
qu'il tient à la main:
— Lisez cela... Mais lisez cela...
A peine ai-je jeté les yeux sur la lettre que nous pré-
sentait Courbet, qu'une folle envie de rire me saisit...
— Tu ris, toi, petit... me lance Courbet tout sérieux.
Ah! si je ne ris pas à gorge déployée, c'est que je me
pince les lèvres à les faire saigner. A côté de moi, je
vois le nez en trompette de A'erinersch qui rougit de
rigolade. A la fin, je n'y tiens plus, et nous nous en
donnons tous deux à cœur joie.
La lettre que nous montre Courbet est une de ces
missives idiotes qu'on est exposé à recevoir aux
jours de lutte semblable à celle au milieu de laquelle
nous vivons tous. Le correspondant imbécile, ou sim-
plement fumiste, menace Courbet de toutes les foudres
de l'univers, si la colonne tombe.
— Le jour où « mon vieil empereur » tombera, écrit-il
ou à peu près, le fil de tes jours sera tranché, misérable
assassin... etc.
Courbet nous en montre ainsi un paquet. Sur l'une,
on menace de le poignarder, la nuit, lorsqu'il rentrera
seul chez lui. Sur une aulre, on le j<4lera à la Seine
quand il passera les ponts — il demeure sur la rive
gauche. Une troisième lui prédit la morl à table par le
poison, etc. Et ce sont des signatures cocasses, des
poignards en croix, des « vieux soldats de Napoléon 1" »,
des « survivants de Sainte- Hélène » , qui jurent de
I^'J nvollcf. — J.
par la ville révoltée
venger le vainqueur d'Austerlitz sur la peau du pauvre
grand artiste.
Nous rassurons de notre mieux Courbet.
— Veux-tu que nous te fassions accompagner par un
piquet des Enfants du Père Diichêne? lui disons-nous.
Ce sont des lascars qui n'ont pas froid aux yeux, et qui
se foutent un peu de tes vieux grenadiers...
Courbet finit par en rire avec nous. Il semble com-
plètement rassuré quand nous arrivons place de
l'Opéra.
Place Vendôme
Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Au-dessus
d'elle, droite dans le ciel d'tme pureté superbe — im
ciel de Floréal — la colonne se dresse. Le drapeau
rouge, fixé à la balustrade, caresse mollement la face de
César. Un triple cordage pend du sommet, se rattachant
au cabestan qui, tout à l'heure, va tourner et attirer à
lui le monument.
Un grondement s'élève de la foule. Est-ce déjà la
dernière heure de la colonne?
— Filons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça
remue
Pas à pas, nous avançons à travers la masse humaine.
Nous écoutons ce que disent nos voisins. Peu de gens
récriminent. La note dominante est la crainte de voir
s'effondrer quelque chose.
— Ça va crever l'égout de la rue de la Paix, dit l'un.
— Si ça démolissait les maisons de la place ! reprend
l'autre.
De la colonne elle-même, de Napoléon, de la Grande
Armée, d'Austerlitz, rien.
i:4
GRANDS JOURS
Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux,
de longues bandes de papier en croix, pour amortir les
vibrations.
Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la
place. Nous présentons nos cartes à la sentinelle, (i)
J'examine à mon aise le cabestan, retenu au sol par
une ancre, et les deux poulies sur lesquelles s'enroulent
les cordages fixés au sommet.
Quant à la colonne elle-même, j'ai grimpé la veille
encore sur son piédestal. Le projet des entrepreneurb de
la démolition est fort simple. La colonne coupée « en
sifllet » au ras du fût, du côté de la rue de la Paix, a
été sciée du coté opposé. L'entaille et la partie sciée
représentent chacune un tiers de l'épaisseur du tube de
pierre — et non de bronze, le bronze ne formant qu'rm
mince revêtement. Par la manœuvre du cabestan, la
colonne doit céder à sa base, et son sommet tomber le
premier sur le lit de fascines et de fumier qui a été pré-
paré au-dessous d'elle. La colonne, n'ayant que trente-
quatre mètres de hauteur, ne peut, renversée, atteindre
l'entrée de la rue de la Paix.
La barricade traversée, nous nous dirigeons vers le
ministère de la justice. Nous avons là nos meilleurs
amis. Chaque matin, à peu près, j'y vais déjeuner. Le
couvert est mis dans la salle du premier étage qui
.s'éclaire sur la place, et dont je me rappelle un détail,
une toile de Daubigny, (2) un champ d'épis mûrs que
(i) Vnir la roproduclion do cetlr carie dans ralbiim Guerre,
Invasion et Comniiinr, d'Armand Dayol, pagi* »H3.
(a) Cr tableau de Daiihi^ny, les Hlts mi'ir.s, tipiirc anjourd'iml an
Louvre, où il a elé lransi)or(é en 190^.
par la ville révoltée
sarcle une belle fille, avec un ciel très bas et un bouquet
d'arbres.
— Un beau jour, je roulerai ce Daubigny, et je l'em-
porterai, disais-je en riant 'à Protot, qui présidait la
table.
César écroulé
Il y a foule dans la grande salle du ministère. Le
balcon est déjà tout occupé. Par les fenêtres largement
ouvertes, la place apparaît, grouillante d'uniformes. Le
soleil brûle les pavés. Debout, appuyé contre la balus-
trade de la colonne, un jeune commandant d'un de ces
multiples bataillons de Vengeurs, de Défenseurs, ou de
Turcos, en vareuse rouge, sur laquelle, resplendissante,
scintillent une triple rangée d'aiguillettes.
Aux angles de la place, des musiques, dont les cuivres
étincellent.
Au-dessous de nous, cinq ou six membres de la Com-
mune. Miot, avec sa haute taiUe et sa longue barbe
blanche. Ferré, tout petit, le masque envahi par la barbe
noire, le nez buscpié, deux yeux noirs, noirs, très doux,
qui brillent cependant, derrière le lorgnon, d'une flamme
étrange.
Sur le piédestal de la colonne, une demi-douzaine
d'hommes, causant avec animation, interrogeant du
regard l'écorchure du fût.
— Encore quelques coups de scie, commande l'un
d'eux.
Et la scie recommence à entamer la pierre. Un léger
nuage blanc s'échappe.
— Ça va bien... On peut tirer...
176
GRANDS JOURS
Il est trois heures et demie.
On tire.
Crac... Le cabestan pète. Les cordages se détendent...
Murmures de déception. On dit qu'il y a des blessés...
On va chercher d'autres poulies... Une grande heure
d'attente.
Et l'on roule, dans un coin de la place, à l'abri, la
lunette de l'astronome en plein vent, oubliée là, et qui
allait être écrasée, elle aussi, bien innocente cepen-
dant, (i)
Cinq heures un quart. Sur le piédestal, des hommes
enfoncent des coins dans la blessure, au pied du fût.
Le monstre résiste. Les musiques, pour faii-e prendre
patience à la foule, jouent la Marseillaise. La rue de
Castiglione, la rue de la Paix, sont pleines de têtes
qu'on aperçoit, grouillantes, derrière les barricades.
Les musiques se taisent brusquement. Un oflicier est
en haut. 11 enlève le drapeau rouge, qu'il remplace par
un tricolore.
Un frisson court dans mes veines. Il me semble que
la colonne bouge.
L'ofïicier a disparu. 11 descend l'escalier.
Si, à cette minute, elle tombait avec lui !
Mais le voici.
Je pousse comme un soupir de soulagement. Quelle
folie m'a traversé la cervelle ! Ah ! elle est encore solide.
Pour sûr, le câble va se tendre en vain...
(i) De IcinpH iiiinK-tnririal. « raslronoii,»- » de In place Vendôme
avait ln>Uill«' sa ImioUe sur le trottoir qui encercle la jf^'H^' du
moniinienl. l'oiir iiru- maigre rélrihution, il dt-crivaitaux amateurs
les spectacles du ciel. I.a lunette était restée là pondant le siège
et pendant la (:ciniiiiiin<'.
par' la ville révoltée
Devant mes yeux passe subitement comme le batte-
ment d'aile d'un oiseau gigantesque... Un zigzag
monstrueux... Ah! je ne l'oublierai jamais, cette ombre
colossale qui traversa ma prunelle!...
Blouf!...
Un nuage de poussière...
Tout est fini...
La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de
pierres au vent... César est couché sur le dos, décapité.
La tète, couronnée de lauriers, a roulé, comme un
potiron, jusqu'à la bordure du trottoir. La Victoire de
bronze n'a pas bougé... Le soir, elle avait disparu.
Victoire et Revers
Pas de chance, cette petite Victoire ! L'histoire de ses
revers est curieuse.
Au retour des Bourbons, en 1814, la statue de Napo-
léon fut ime première fois descendue de son socle.
Napoléon était, comme il l'est encore aujourd'hui,
représenté en empereur romain, debout, le front ceint
de lauriers, le manteau impérial retenu par une fibule
sur l'épaule droite. Debout, sur la main droite, une
Victoire ailée.
Pendant qu'on descendait la statue, la Victoire dis-
parut.
On raconte qu'elle fut dérobée par un ouvrier, qui
l'abandonna im jour chez un marchand de vins, en
garantie d'une bombance impayée. Austerlitz chez le
mastroquet, ce n'est pas banal!
Le marchand de vins, effrayé de la responsabilité
178
GRANDS JOURS
qu'il encourait, se débarrassa de la Victoire en la por-
tant à la préfecture de police. Vendue aux enchères
parmi les objets trouvés sur la voie pul)lique et non
réclamés, elle fut achetée par un employé à la préfec-
ture, M. Boyenval, pour la minime somme de 32 francs.
Fier à bon droit de sa trouvaille, l'heureux posses-
seur de la Victoire la fit monter sur socle, et il jouit
pendant trente ans de la vue de l'œuvre d'art, mise en
bonne place sur la cheminée de son salon.
M. Boyenval mourut. Louis-Napoléon, président de la
République, acheta la Victoire et la paya plusieurs
milliers de francs aux héritiers de l'employé.
Quand Louis-Napoléon fut empereur, la statue de
Napoléon qui trônait, par la grâce de Louis-Philippe,
au faite de la colonne, était celle de la redingote grise.
Ce n'est qu'en i863 que le sculpteur Dumont reçut
l'ordre d'exécuter une statue nouvelle en César romain.
Napoléon III lit venir M. Dumont dans son cabinet,
lui montra la Victoire qu'il avait achetée et exprima le
désu' de voir replacer cette relique dans la main de
la statue nouvelle. C'est cette même ^'ictoirc, tombée
avec la colonne le i6 mai 1871, qui a disparu pour la
seconde fois.
Ses traces ne sont point encore retrouvées.
Les morceaux di; la colonne sont, du reste, fort rares.
Ceux qui avaient pu en ramasser se sont empressés de
s'en débarrasser dès l'entrée des troupes versaillaises.
Voyez-vous (|ue, dans une perquisition, le peloton de
recherches, qui se changeait rapidement en peloton
d'exécution, mît la main sur pareil dociunenl ! Le pro-
priétaire (hi bronze dénonciateur erti payé clier son
amour des souvenirs.
179
par la ville révoltée
Le musée Carnavalet possède dans ses vitrines un
tout petit morceau du monument brisé le i6 mai. Je
connais deux autres échantillons, dont l'un est une
tête de soldat arrachée aux frises. L'auti-e, plus consi-
dérable, est l'un des quatre énormes boulons qui vis-
saient, sur la calotte supérieure, le César jeté bas par
la Commune, (i)
quatre ans après
Un jour de mai 1875, j'étais allé voir Elisée Reclus (2)
à Vevey. Le savant m'avait retenu à sa table. Les dé-
jeimers ne se prolongeaient guère chez lui. Une demi-
heure de causerie rapide. Une bonne poignée de main,
et au large. Dans la salle du bas on bûchait ferme. La
Géographie universelle, dont les deux premiers vo-
lumes seuls étaient publiés, réclamait tous les instants
du savant.
Dans la rue, je croise mon ami Slom, ancien secré-
taire de Rigault.
— Viens-tu avec moi à la Tour de Peilz? me dit
Slom en m' abordant. Nous irons prendre Courbet et
nous passerons la journée ensemble.
Nous filons sur la Tour de Peilz, où s'est réfugié le
(i) Ce boulon, qui était, en 1896, entre les mains de mon ami
J.-B. D..., fut scié par lui en trois morceaux. 1,'un de ces trois
morceaux me sert de presse-papier.
(a) Reclus (Elisée), géographe. Auteur de la Géographie Unioer-
selle. Simple garde national, il fut fait prisonnier au plateau de
Chàtillon (4 avril). Condamné à la déportation. Commué en bannis-
sement. Né en i83o. Mort en igo5. — Son frère Reclus (Elle), auteur
des Primitifs, nommé par la Commune directeur de la Biblio-
thèque nationale (3o avril). Né en iSaj. Mort en 1904.
180
GRANDS JOURS
grand artiste, que poursuivent à Paris des haines
féroces.
— Ohé! déboulonneur ! lui crie Slom dès que nous
eûmes passé la porte du jardin de la petite maison de
la Tour de Peilz.
Courbet ne se retourne pas. Il se contente de jeter
dans le silence de la belle après-midi son large rire.
Nous voyons émerger, à travers les feuilles, un vaste
dos, autour duquel bouffe une chemise découverte sur
un cou de taureau. Courbet peint, la pipe à la bouche,
assis sur un tabouret, en face du lac. Deux ou trois
amis sont là.
— Déboulonneur ! déboulonneur ! Quelle bonne
blague! Eh bien! oui, j'ai demandé qu'on la débou-
lonne. Vous entendez : dé-bou-lon-ner. Et non pas la
foutre à bas. La déboulonner !
Courbet faisait ici allusion à la pétition qu'il adres-
sait, le i4 septembre 1870, au gouvernement de la
Défense nationale, émettant le vœu — nous tenons à
reproduire intégralement ce texte — (jue le gouverne-
ment de la Défense nationale veuille bien l'autoriser « à
déboulonner la colonne, ou qu'il veuille bien lui-même
en prendre l'initiative, en chargeant de ce soin l'admi-
nistration du Musée d'artillerie, et en faisant trans-
porter les matériaux à l'Iiùfel de la Monnaie ». (i)
— La déboulonner! continue Courbet. Est-ce que
vous ne croyiez pas alors comme moi, et comme tout
le monde, que la colonne n'était qu'imgigantcscjue tuyau
de bronze? On nous avait tant vanté les douze cents
(i) Voir la brocliiiro (îusltu'i' Courbet et la eolonne ]'cndonu', plai-
doyer pour un ami mort, par C'.astugnary. Dentu, éditeur, i883.
par la cille révoltée
canons d' Austerlitz ! Ah bien oui! tout en bronze! Vous
l'avez bien vue, quand elle a été par terre. Il n'y en
avait pas l'épaisseur d'un ongle. A tel point que les nez
des grenadiers laissaient percer la pierre. Douze cents
canons pour luie méchante feuille de métal!
Et Courbet, après un moment de silence, nous ra-
conte une histoire étrange, que je regrette de n'avoir
point notée à temps, afin d'en retrouver aujorn-d'hui les
détails exacts avec chiffres et dates.
— Leur colonne! nous disait-il en s'animant. Eh bien!
moi, je voulais la reconstruire... Et mieux qu'ils ne l'ont
fait, et moins cher. J'en avais bien le droit, puisque
je la paie tout seul. Car je la paye avec mes tableaux,
qu'ils séquestrent et vendent. Avant de venir ici, après
que l'on m'eut notifié ma première saisie, je suis allé
au ministère, et j'ai offert de refaire la colonne sur les
plans qui me seraient fournis. On m'a renvoyé aux en-
trepreneurs.
L'histoire devenait intéressante.
— J'avais fait un de\'is, continuait l'artiste. Mais
quand ils me montrèrent ce qu'ils avaient dépensé pour
les seuls échafaudages, mon chiffre était déjà dépassé.
Je les quittai, et je retournai raconter cela au ministre.
Aujourd'hui c'est fini...
CEUX QUI SE BATTENT
AUX ARMES, CITOYENS!
la nuit du 3 avril
Paris ne reverra jamais rcxlraordinairc spectacle de
la nuit du 2 au 3 avril 1871, la veillée d'armes de la
première bataille. Ceux qui n'avaient point alors l'âge
d'homme se le représenteront difTicilement. Ceux qui
ont pu le contempler en garderont jusqu'au dernier
souille rindestruclible souvenir.
Tout l'après-midi, les bataillons avaient délilé, des-
cendant des faubourgs. Les bataillons de lîelleville, par
la place de la Bastille ou par celle du Clu\leau-d'Eau
— aujourd'hui place de la République — ceux de Mont-
martre par les rues qui conduisent aux boulevards ou
par les voies extérieures. Le rendez-vous était place de
la Concorde.
Musi([ue en tête, drapeaux et guidons flottant au vent,
ils arrivaient par la rue de Rivoli, par la rue Royale,
par le quai, et, l'aime au pied, alleudaicnt.
Lorscpie vint le soir, une grande rumeur parcourut
cette foule. Queliiucs clairons soimérenl dans le loin-
tain. Un bruit d'arnus roupa le silence, et l'on vil les
rangs s'agiter.
— \'aï avant ! l'n avant 1
i85
par la cille révoltée
Depuis la fin de la guerre étrangère, la grande place
n'avait point changé d'aspect. Les statues des villes
françaises avaient gardé leurs longs voiles de deuil.
Strasbourg avait été fleurie de drapeaux rouges et
d'immortelles. Elle se profilait, comme une borne
sanglante, rappelant la ville tombée, le Rhin troublé
par les cavaliers teutons, l'Alsace et la Lorraine cap-
tives, Metz violée — toute l'oeuvre infâme, résumée
dans ce seul mot : Versailles.
— A Versailles 1 A Versailles !
Les généraux vaincus étaient à Versailles. A Ver-
sailles ceux qui avaient applaudi à la capitulation, à la
paix et au démembrement. A Versailles ceux qui avaient
juré de ne pas rendre une pierre de nos forteresses, de
ne point livrer un pouce de notre territoire, de ne point
distraire un sou de la fortune commune. A Versailles,
flottait, dans toutes les mémoires, le drapeau du nouvel
empire allemand, arboré par le vainqueur. Versailles,
c'était la ville maudite.
Et, des cœurs gonflés d'enthousiasme et de rage, par-
tait comme une vague immense de réprobation contre
cette capitale de la défaite, qui, après avoir abrité la
royauté, avait logé Guillaume et donnait asile aujour-
d'hui à ceux qui avaient laissé vaincre Paris.
— A Versailles !
Les bataillons s'ébranlèrent dans la nuit.
Ce soir-là, j'avais suivi un bataillon de Montmartre,
le 6i^, le bataillon de Razoua.
Depuis la place Pigalle jusqu'aux grands boulevards,
notre marche ne fut qu'une longue ovation.
Les tonnantes acclamations, les éclatants cris de
triomphe !
i86
CEUX QUI SE BATTENT
Ils sonnent encore à mes oreilles.
Quand nous arrivâmes à la Madeleine, la nuit tom-
bait, vaguement éclairée çà et là par les pâles clartés
des réverbères, à peine alimentés par un gaz parcimo-
nieusement distribué.
Les bataillons montaient l'avenue des Champs-
Elysées. Les musiques sonnaient la Marseillaise.
Au rond-point, le spectacle qui se déployait sous mes
yeux me cloua sur place. Ils étaient là, des milliers et
des milliers, qui s'en allaient, lame débordante de
joie et d'espoir, le cœur brûlé d'ivresse. Et de leurs
bouches largement ouvertes, vibraient les strophes
immortelles...
— Aux armes ! citoyens.
Bataillons qui défilent
Tous les jours, le même et poignant spectacle. Les
bataillons qui défilent, les uns retournant du combat,
les autres s'en allant aux avant-postes. Au loin
gronde le canon et crépite la fusillade.
Le ciel est d'une impeccable pureté. Ces deux mois
de révolte ont été superbes.
— Admirable, le parc de Neuilly — me raconte un
commandant, retour des avant-postes — merveilleux.
Tout est en fleurs. Nous passons la nuit dans des jardins
d'une extraordinaire richesse, sous des boscjuets où
grimpent, avec des senteurs embaumées, le chèvre-
feuille et la pervenche...
— Kt oii te buttais-tu?
— Mais, là-bas, tout pn-s de la rue l'crronet.
Et s'interrompaut brusquement pour interpeller, avec
187
par la ville révoltée
un joyeux éclat de rire, les fédérés qui passent,
drapeau déployé :
— Eh î bonne chance, camarades ! Vous trouverez la
place chaude.
Rue de Rivoli, nous croisons le 147*, qui vient de faire
la traditionnelle visite à l'Hôtel de Ville, avant de partir
au feu.
Précédant le bataillon, une douzaine d'infirmières, la
croix de Genève au bras. Après les infirmières, les
fourgons. De gros fourgons verts que tache un écus-
son blanc à croix rouge.
Les hommes qui suivent ne sont point autrement
émus. Ils seront peut-être couchés là dedans demain,
échappés et saignants. Aujourd'hui, ils sont tout à l'ac-
tion prochaine. Ce qu'ils voient, ce n'est pas le drapeau
d'hôpital, mais l'étendard rouge aux franges d'or qui
flotte sur le bleu du ciel.
Deux autres bataillons suivent, le 84^ et le ii5^. Les
musiques jouent le Chant du départ. Tout à l'heure,
elles se tairont, pour laisser sonner les claù-ons. Mais
cette fois, sur une note autrement gaie, que les combat-
tants accompagneront à pleine voix, comme aux jours
du siège, quand on allait aux remparts.
C'est le sire de Fich-ton-Khan
Qui s'en va-t-en guerre...
Dans les rangs, quelques-uns, les vieux, ont arboré
leurs insignes maçonniques, large ruban bleu en
sautoir, avec des temples brodés d'or, des triangles,
des compas.
A côté d'eux, de tout jeunes gens, presque des
gamins. Souvent leurs fils. Tout le monde en est, de la
i88
CEUX QUI SE BATTENT
Commune ! Si l'on pouvait, aujourd'hui que le sang
s'est envolé à travers le gazon, découvrir les squares,
les jardins, creuser les coins isolés où se multiplièrent
les exécutions, c'est par milliers et par milliers que l'on
retrouverait les restes de cette multitude disparue dans
le massacre.
Il y a cinq ou six ans, on creusait une tranchée dans
l'horrible charnier du square de la Tour-Saint-Jacques.
Les ouvriers heurtèrent de la pioche, presque à fleur de
terre, les ossements blanchis des victimes de la grande
hécatombe.
dans les lilas
— Ce que nous faisons à Neuilly? continua mon
commandant. Nous nous battons en plein dans les
lilas. Jamais je n'ai vu de ma vie autant de feuil-
lage, de pelouses, de pièces d'eau. J'ai couché trois
nuits dans une serre admirable, où des rangées
de géraniums m'enveloppaient comme d'une étince-
lante et multicolore tapisserie. Un vrai lit de pacha
des mille et une nuits. Ce fut seulement le quatrième
jour qu'un obus vint bouleverser mon rèvo, envoyer au
diable géraniums et giroflées. J'ai manqué d'être éborgué
par un cactus, qui vint s'aplatir sur ma joue gauche ou
plutôt contre lequel je m'aplatis. Sur le coup, je croyais
m'ètre frotté à quelque boite à mitraille et je m'atten-
dais à la voir éclater à mes pieds. Quand j'eus reconnu
mon cactus, je ne pus m'einpCcher de rire. Mon planton
qui était accouru, ramassa le légume, et, par dessus la
barricade, l'envoya avec un juroii aux \'ersaillais...
— Vous êtes donc .si voisins que cela?
189 n\'olt«r. — 3.
par la ville récoltée
— Si voisins. Mais à une cinquantaine de pas. Avec
de la bonne volonté, nous pourrions, dans les moments
de tranquillité, tailler ensemble quelques bavettes...
— Tu es resté longtemps rue Perronet?
— Nous y sommes restés huit jours. Au fait, nous
étions avec le 85^, que tu as rencontré aux Ternes.
Le commandant m'a dit cela. Même que tu n'étais
pas encore bien fait aux obus.
— Allons, allons. Tu me feras des compliments plus
tard...
— Eh ! parbleu ! mes hommes aussi ont eu du mal à
s'accoutumer. Je n'ai pas pour mon compte de gloire à
me bien tenir. Les obus et les balles, il y a longtemps
que nous avons fait connaissance ensemble. Au Mexique,
pour la première fois. Les balles, c'est comme pour tout,
il faut savoir s'entendre avec elles, ne pas faire comme
ce brave caporal que j'ai perdu à la barricade, deux
jours après notre arrivée, et qui s'était avisé de passer
la tête au-dessus des créneaux. Sitôt vu, sitôt tué. Je
n'avais pas eu le temps de lui crier gare, qu'il tombait,
le front percé...
TYPES D'INSURGES
rHercule
Avril. Nous avons, à l'Imprimerie Vallée de la rue du
Croissant (aujourd'hui l'Imprimerie de la Presse), pour
composer nos deux journaux, — le Père Duchêne et la
Sociale — deux belles équipes de typos.
De vrais citoyens. Tous d'un bataillon, cela va sans
dire.
Mais il y a bataillon et bataillon. Il y a les bataillons
qui font un service quelconque dans les innombrables
administrations, ministères, mairies, casernes, direction
de ci ou de ça. Ces bataillons sont les heureux batail-
lons. L'uniforme toujours astiqué, les vivres assurés,
les trente sous. 11 n'y a pas à se faire de bile. Pour tout
dire, dans ces bataillons-là, on ne risque pas de se faire
trouer la peau.
Il y a, à côté de ces bataillons privilégiés, les batail-
lons qui se battent. Un beau matin, le rappel bat dans
le quartier. On s'habille à la hâte. On prend son flingot
d'une main, sa cartouchière de l'autre. On embrasse la
femme. Et, vite, au ralliement.
Drapeau déployé, un petit tour d'abord à l'Hôtel de
par la cille récoltée
Ville, histoire de saluer la Gommuae, avant d'aller se
battre.
Puis, leste aux avant-postes.
Les typos du Père Duchêne et de la Sociale sont de
ces bataillons-là.
Quand nous allons à la composition, il nous arrive,
d'un jour à l'autre, de n'y plus trouver les mêmes
figures.
Les absents, ceux qui se sont fait remplacer, sont
quelque part. Là-bas. Ce sont eux, peut-être, qui tirent
les coups de fusil que nous entendons, entre deux
phrases de la conversation, du côté de Neuilly ou d'Issy.
— Quand reviennent-ils?
— Dans huit jours — ou plus tard.
Au nombre de nos typos, figure un brave garçon, un
colosse au cou musclé, aux biceps bombant comme
deux boulets. Il a des épaules faites pour soulever une
charrette à lui tout seul. Chaque soir, quand le Père
Duchêne est serré, sa coquetterie consiste à prendre
ime forme sur chaque bras et à se promener autour de
l'atelier avant d'aller les déposer sur la machine — les
vieilles machines plates que l'on ne connaît plus
aujourd'hui — avec la même désinvolture que s'il por-
tait un couple de litres à seize.
Ses hauts faits ont fait donner à notre bon colosse le
surnom de « l'Hercule ».
Depuis qu'il est avec nous, l'Hercule n'est pas allé au
feu.
Non pas qu'il renâcle. Oh! non.
— Nom de Dieu! quand je serai là-bas, ce que je vais
en démolir.
Un soir, nous ne voyons pas l'Hercule devant sa
192
CEUX QUI SE BATTENT
casse. C'est son tour. Il est pai'ti le matin avec son
bataillon pouj? la barricade de la rue Perronet, à
Neuilly.
Huit ou dix jours se passent. Ceux qui sont partis
sont de retour à l'équipe.
— Et l'Hercule?
— L'Hercule, citoyen... Vous ne savez pas... Eh bien,
il est à Beaujon...
— Blessé?
— Mort... On l'enterre demain... Hier, deux heures
avant de boucler notre ceinturon pour rentrer, il a reçu
un éclat d'obus dans les reins... On l'a ramené dans la
voiture du cantinier... Pauvre Hercule! Il ne portera
plus ses formes... Heureusement qu'il ne laisse personne
derrière lui. Il nous avait raconté un jour qu'il n'avait
ni père ni mère... Un enfant trouvé, quoi... Nous l'ai-
mions bien, avec ça... Fort comme il l'était, il n'aurait
pas fait de mal à une mouche...
Voltaire et Rousseau
Chez moi.
Ils sont venus deux me voir.
Deux gardes de mon 248*, que je connais depuis les
premiers jours du siège, quand nous faisions l'exercice
au Luxembourg.
L'un tient à la main un paquet. Quelque chose
d'assez volumineux, dans un foulard à carreaux rouges
dont les cornes sont nouées.
Il prend la parole, pendant qu'assis à ma table, je
parcours les feuilles du matin que vient de m' apporter
mon planton.
193
par la ville révoltée
Mon planton!
Au rez-de-chaussée de ma maison est installé, dans
une boutique — je la regarde et la salue comme une
vieille amie d'autrefois, cette boutique, quand je passe
devant le numéro 9 de la rue du Sommerard — un
poste fédéré. Mon planton fait partie du poste. Dès
qu'il a su que le Père Duchêne — un tiers du Père
Dachêne — habitait là-haut, au cinquième, il est venu
me trouver.
— Citoyen lieutenant, m'a-t-il dit, vous n'avez pas de
planton. Me voici. Je ferai toutes vos commissions. Et,
dès le matin, je serai là, à votre porte.
J'ai accepté.
Mon planton a introduit les deux gardes. Il est resté
avec eux.
Mes deux visiteurs me content qu'ils viennent du
Moulin-Saquet, où ils se sont crânement battus. Eux ont
eu la veine de ne pas écoper. Ils vont se reposer une
huitaine. Et repartir.
— Eh bien! qu'est-ce qui vous amène?
Hésitations. Celui qui tient le foulard noué aux cornes
le passe d'une main à l'autre.
— Mon lieutenant...
— Parle. Voyons...
Silence.
Mais, tous deux à la fois, ils ont jeté un regard sur
le planton, comme si sa présence les gênait.
J'envoie le planton m'acheter du tabac.
— Voilà, mon lieutenant, c'est pour ce que nous vous
apportons...
Celui qui porte le paquet l'a déposé devant moi. Il
dénoue lentement les cornes du foulard, qui s'étale, et
194
CEUX QUI £E BATTENT
laisse voir, à mes yeux étonnés, deux gentils bronzes,
montés sur colonnettes de porphyre rouge et noir.
Voltaire et Jean-Jacques. Deux petites merveilles bien
connues du dix-huitième siècle.
Voilà les deux petites statuettes debout.
Mes deux gardes ne disent plus rien.
Sachant que le Père Duchêne gagne pas mal de gros
sous, veulent-ils me vendre les deux statuettes?
— Citoyen, me dit l'un, nous avons pensé, l'ami et
moi, que ça vous ferait plaisir... Nous, nous n'y connais-
sons rien. Quand nous avons vu les deux petits bons-
hommes sur la cheminée du salon, là-bas, nous nous
sommes dit : « Ça, ça sera pour le lieutenant. » Nous avons
pris aussi des serviettes, des mouchoirs, qui ont bien fait
l'affaire de nos citoyennes... Mais, des statues, qu'est-ce
que vous voulez que nous foutions de ça?
— Alors, vous avez, je vois, raflé cela dans une villa
aux avant-postes ?
— Eh oui ! Quand on se fait casser la gueule... tant
pis pour les cochons qui ont de si belles maisons... Bien
sûr, ils doivent jubiler, là où ils sont réfugiés, de savoir
qu'on nous troue la peau... Peut-être même bien qu'ils
nous tirent dessus...
L'argument était sans réplique. Inutile de discuter. Je
tentai quelques timides observations... Le bien d'au-
trui...
Ah! ils s'en foutaient, du bien d'au trui... Ils en reve-
naient toujours là :
— Est-ce que nous ne risquons pas tous les jours
notre peau?
Je n'avais pas, moi-même, le courage d'insister...
Entre ceux qui nous tiraient dessus, ceux qui applau-
190
par la ville rév-oltée
dissaient, à Versailles, aux infamies des belles dames
à ombrelles, et les braves lascars dont j'avais deux
échantillons deA'ant moi, — mon choix était fait.
Je ne pouvais cependant pas prendre les deux sta-
tuettes.
— Alors, lieutenant, vous n'en voulez pas ? C'est pas
gentil. Depuis deux jours, nous nous faisons une vraie
fête de vous faire plaisir.
Et, lentement, ils renouèrent le foulard aux carreaux
rouges avec, dedans. Voltaire et Jean-Jacques.
Ils se dirigèrent vers la porte, un peu tristes.
Avant de disparaître, l'un d'eux se ravisa ;
— Et si nous les vendions ! Nous ne pouvons pas les
remporter aux avant-postes, quand nous allons y
retourner... Nom de Dieu, voyons, nous les avons bien
gagnées...
Le lendemain, je rencontrai sur le boulevard l'un de
mes deux lascars.
— Eh bien ? Les deux petits bonshommes ?
— Lavés !... Quelle noce, le soir. A nous quatre. La
femme de l'ami, la mienne et nous deux. Nous avons
rigolé toute la soirée... Ça ne fout rien, lieutenant,
pourquoi que vous n'en avez pas voulu ?
Je me reprochai, presque, à ce moment, de n'avoir
pas accepté les deux petits bustes.
Et le remords me prit d'avoir pu, seulement pour un
instant, faire de la peine à ces deux braves,
LE COUVENT DES OISEAUX
Long-temps encore après la défaite, lorsque nous nous
retrouvions à Londres, à Bruxelles ou à Genève, nous
reparlions des jours passés — jours de gloire ou jours
de défaite, massacres ou apothéoses, courage des ims
ou lâcheté des autres — des morts dont nous gardions
le souvenir, des vivants dont nous critiquions, parfois
amèrement, les actes. Ces jours sont à jamais inou-
bliables. Ceux qui restent s'en entretiennent encore.
Ce jour-là — c'était à Genève — nous parlions de la
prise du couvent et du parc d'Issy, de l'extraordinaire
défense de ce coin perdu où l'on se battit avec une
héroïque folie, et qui ne fut livré que maison par
maison, pierre par pierre, jardin par jardin, arbre par
arbre.
— J'y étais, dit brusquement l'im de nous, Edmond
Levraud. (i) Je vais vous raconter cela.
— Moi, j'étais du 199'=, interrompit quelqu'un. J'y étais
aussi, à Issy. Nous y sommes restés presque tous.
(i) Levraud (Edmond). Blaiiqiiisle. Sous le Siège, chef du ao4'' ba-
taillon (révoqué après le 3i octobre). A la Préfecture de police
sous la Commune. Frère du député de Paris, Léonce Levraud.
par la ville récoltée
Lorsque je suis arrivé, après maints dangers, de l'autre
côté du mur qui clôt le parc, j'entendais encore les cris
de ceux qu'on fusillait... Mais il n'y avait plus moyen
de retourner en arrière. Les Versaillais nous canardaient
par les créneaux...
— Vous connaissez tous le couvent des Oiseaux —
reprit Levraud. Nous étions là, dans la première quin-
zaine de mai, une demi-douzaine de bataillons. Je me
rappelle le 53®, le iS^®, le 167^, le 199^, d'autres encore,
que commandait Lisbonne, un fier lapin celui-là, je vous
assure. Il y en avait qui étaient là depuis vingt et trente
jours. Ils grognaient bien un brin...
— J'y suis resté plus de trois semaines, et avec joie,
interrompit de nouveau avec un sourire d'orgueil, le ca-
marade du 199®. Ah ! oui, nom de Dieu ! C'était pourtant
pas drôle !
— Quand on sut que le fort était pris, (i) continua
Levraud, on sentit que la défaite approchait. Les nou-
velles de Paris n'étaient pas pour nous rassurer. Nous
venions d'apprendre la démission de Rossel et son
remplacement par Delescluze. Vanves était à deux
doigts d'être pris aussi. Bref, nous étions foutus ou à
peu près. La fusillade se rapprochait. On se tuait d'un
côté à l'autre de la rue. Des canons de fusil passaient à
travers des trous percés dans les murs. Nous en voyions
briller jusqpie sous les ardoises des toits, derrière ce qui
restait des cheminées, au flanc des arbres, au milieu
(i) Le fort d'Issy s'était rendu le 8 mai. Dans l'après-midi du
9 mai, l'aflfiche suivante fut placardée dans Paris :
« Le drapeau tricolore flotte sur le fort d'Issy, abandonné hier
soir par sa garnison. Le délégué à la guerre : Rossel. »
Le même jour, Rossel, démissionnaire, était remplacé par
Delescluze.
198
CEUX QUI SE BATTENT
des feuillages et des fleurs. Une vraie chasse^ sans un
cri, sans ime parole. Un temps de silence, puis une dé-
tonation partant d'un buisson, d'un rayon de soleil qui
coupait la muraille, d'une lucarne dont on avait oublié
de repéi-er la position. Un homme tombait. Une guerre
de gueriUas, sans trêve ni merci...
— Tout cela n'était rien, repartit encore une fois l'an-
cien combattant du 199*^ ; allons, colonel — Levraud
avait été colonel — arrive un peu à la soirée du ven-
dredi, (i) le grand coup, la prise du couvent.
— Nous y voici, reprit Levraud.
Nous nous rapprochâmes, silencieux. Cet épisode de
la prise du couvent d'Issy était jusqu'à ce jour resté
fort obscur. J'avais personnellement interrogé sur cette
terrible journée quelques amis de mon 248®. Mais le
bataillon était rentré deux jours avant, décimé.
— C'était le vendredi, vers cinq heures du soir, reprit
Levraud. La fusillade se met à péter avec rage. Je
saute sur ma lorgnette. C'est le 46® de ligne qui, depuis
quelques jours, rôde autour de nous. Je fais déployer
mes hommes en tirailleurs. Les pantalons rouges parais-
sent dans les profondeurs du bois. Ils sont tout près de
nous. Nos hommes se replient d'arbre en arbre. Les sol-
dats avancent. Tout à l'heure, ils seront enveloppés.
Un mouvement tournant, et ça y est... Mais voilà qu'un
bataillon entier de lignards nous tombe dessus. Et un
autre encore. Nos fédérés se replient. Nous occupons
encore les maisons extrêmes. Nous nous barricadons
fortement dans les bâtiments du couvent. Là nous nous
croyions invincibles...
(i) Vendredi la mai.
199
par la cille récoltée
— Oui, mais les bombes ! qu'est-ce que vous vouliez
que nous foutions contre la dynamite ! crie notre
fédéré.
— Je donnais les ordres — reprit Levraud un peu
impatienté d'être interrompu — lorsque j'entends une
détonation violente, un bruit sec et rapide. Je m'a-
brite de mon mieux et je vois, traversant la rue au mi-
lieu d'une grêle de balles, une escouade de sapeurs du
génie versaillais, qui posent un pétard au pied du mur
de la maison que défendent encore nos fédérés. La
porte s'effondre. Les lignards s'avancent à la baïon-
nette. Quelques instants après, nos hommes se replient
vers nous, avec de grands cris. L'un d'eux, blessé,
tombe. Les soldats passent sur lui en com'ant. Quand
ils sont loin, je revois le cadavre, déchiré et saignant,
percé de coups, abandonné. La rue est déserte... Sur le
trottoir, un chien hurle, blessé lui aussi... Mes gardes
sont massés dans deux ou trois grandes salles. Tout à
coup, un vacarme éclate. Et, sans que nous ayons eu
le temps de nous reconnaître, nous voyons déboucher
les pantalons rouges. Je crie de sauter par les fenêtres,
de se replier dans le parc... La lutte fut effroyable. Aux
détours de tous les longs couloirs du couvent, des déta-
chements s'arrêtaient, lâchaient leur coup de fusil, puis
repartaient. Beaucoup furent pris entre deux feux,
impitoyablement massacrés. Les Versaillais, maîtres
de la place, fouillèrent les caves où s'étaient réfugiés
quelcjues-uns des défenseurs... Les malheureux furent
traînés jusqu'aux salles du haut, et là aux lumières —
la nuit était venue — on les fusilla...
Nous restions immobiles, terrifiés.
Cette chasse à l'homme au couvent d'Issy, de corri-
aoo
CEUX QUI SE BATTENT
dor en corridor, de salle en salle, de chambre en
chambre, cette tuerie à coups de fusU, de crosse ou de
baïonnette, fut certainement l'une des plus effroyables
scènes de cette guerre de deux mois.
Un autre témoin, un Versaillais, celui-là, me racon-
tait plus tard, qu'en moins d'une demi-heure, on « em-
brocha » plus de deux cents fédérés.
Longtemps apx*ès, une odeur infecte sortait des caves,
où les morts étaient restés étendus.
FUITE DANS LES CATACOMBES
Quand l'épouvantable nouvelle du massacre d'Issy
arriva à Paris, apportée par les survivants, les plus
vaillants commencèrent à désespérer. Depuis quatre
jours déjà, l'inquiétude envahissait les cœurs les mieux
trempés.
Vanves n'était plus le dimanche i4 ruai — sept jours
avant la défaite ûnale — qu'un épouvantable charnier.
Les casemates depuis longtemps éventrées. Les casernes
incendiées et écroulées. Les blessés emplissaient les
cours et les fossés à demi comblés.
Il fallut partir.
— Ce fut pendant la nuit du samedi au dimanche —
me raconta l'un des derniers défenseurs — que nous
quittâmes le fort. Il ne fallait pas songer à filer par la
campagne. Les Versaillais nous entouraient. Une seule
ressource restait, les catacombes. C'est par les cata-
combes que l'on décida d'opérer la retraite.
— Le fort communiquait donc avec les catacombes ?
— Oui, par la poterne d'une des courtines, nous
descendîmes dans une galerie souterraine communi-
quant avec les carrières, dont l'entrée se trouvait sur
CEUX QUI SE BATTENT
la route de Paris à Ghâtillon. Mais nous n'arrivâmes
pas tous jusque-là. Je fus de ceux qui s'égarèrent dans
le dédale des galeries.
— Vous n'étiez pas nombreux? dis-je au camarade...
J'ai visité les catacombes. Je sais combien il est dange-
reux de rester seulement quelques pas en arrière du
groupe dont on fait partie. L'obscurité vous enveloppe
subitement. Et alors, c'est l'isolement, l'appel impuis-
sant...
— Laissez-moi raconter. Nous avons été sauvés. Mais
après quelles vicissitudes ! Beaucoup d'entre nous ne
voulurent pas nous suivre. Ils disaient que nous nous
perdrions pour sûr, et qu'ils aimaient mieux encore
être fusillés que mourir lentement de faim dans cette
nuit effrayante... Ils furent faits prisonniers, les malheu-
reux. Dans l'après-midi du dimanche, les Versaillais,
maîtres du fort abandonné, craignant un retour offensif,
firent couper la communication souterraine par la po-
terne, qu'ils connaissaient... Nos amis étaient là,
massés...
— Vous ne savez pas ce qu'ils sont devenus ?
— Jamais je n'entendis plus parler d'aucun d'eux.
Pris les armes à la main, leurs cadavres doivent
aujourd'hui dormir dans les tranchées du fort.
— Nous descendîmes tous vers neuf heures, continua
le témoin de la lugubre retraite. Nous étions bien cinq
ou six cents. Il y avait au fort quatre bataillons, le io3*,
le io5^, le 187", et le 262». Le bon tiers avait été tué. On
se divisa en trois groupes. Je faisais partie du troisième.
Six de nous remontèrent pour prendre des torches, que
l'on se distribua... Nous emportions quelques vivres.
A peine au fond du puits, nous entendîmes des cris.
3o3
par la ville révoltée
C'étaient les Versaillais qui envahissaient le fort... Nous
étions bien deux cents dans le groupe dont je faisais
partie. Par où nous diriger? Un de nous, qui avait
travaillé dans les carrières, nous dit qu'il y avait au
toit, marquées en noir, des indications qui permettaient
de se reconnaître dans ce dédale... Du reste, il n'y
avait pas à hésiter. Nous pouvions être poursuivis,
découverts, massacrés sans pitié... Bien sûr, si on nous
trouvait, on ne s'amuserait pas à nous remonter. Le
cimetière était trop bien préparé poxir qu'on ne s'en
servît pas... Enfln, on se quitte. Une compagnie s'en-
gage à droite, une autre à gauche. Bientôt, nous per-
dîmes de vue la lueur des torches, qui allaient en
s'éteignant, à chaque tournant... Je comptai mes com-
pagnons. Cent trente-sept! Neuf femmes, canttnières
et ambulancières... Mais voici que des voix arrivent
jusqu'à nous... Certainement on est à notre recherche...
Fuyons ! Fuyons ! Et nous fuyons tous en désordre, nous
ralUant de notre mieux autour des quelques torches
plantées au bout des fusils. Oh! cette course entre ces
murailles suintantes, dans les flaques d'eau où l'on
entre jusqu'à mi-jambe, à travers les blocs de pierre
qui nous écrasent les chevilles... Combien de temps
courûmes-nous ainsi? Je fixais toujours mes yeux sur
les torches. Je me sentais suffoqué. Je ne suis pas bien
sûr de n'avoir pas heurté quelque corps, ceux d'entre
nous que l'asphyxie terrassait... Quand nous nous
arrêtâmes, une seule torche flambait encore... Je vois
toujours les visages qu'elle éclairait, sinistres, abattus.
Nous nous trouvions dans un carrefour auquel aboutis-
saient une dizaine de galeries. Autant de portes noires.
Laquelle prendre? Nous restions là, adossés aux parois
204
CEUX QUI SE BATTENT
silencieux. Peu à peu une invincible fatigue nous
saisit, et nous nous laissâmes l'un après l'autre glisser
sur le sol...
Le conteur s'arrêta; ses lèvres tremblaient... Enfin il
reprit :
— Quand je me réveillai, la dernière torche était
éteinte. Je fis quelques pas pour m'assurer que je n'étais
point seul. Je tàtai autour de moi... Tout à coup, l'ime
des dix portes noires s'illumina faiblement, comme
une fenêtre où l'aube apparaît... Nous nous levons
tous. Quelques-uns se cachent, effarés. Ces nouveaux
arrivants ne sont-ils pas des espions lancés à nos
trousses?... Mais non. J'ai reconnu, moi, une figure
de brave homme, un surveiUant des carrières qui s'était
mis à notre recherche... Par exemple, il ne faut pas
traîner... Marchons vite... En route, il nous raconte
qu'il a déjà découvert nos compagnons. Ils sont libres,
sous les étoiles qu'ils ne croyaient jamais revoir...
Le lendemain, nous étions sur la chaussée du Marne, à
la revue de la 14" légion. Et, ce qu'on nous fêtait,
quand nous racontions aux camarades comment nous
avions échappé à la plus affreuse des morts!
récoltée. — 4
CANAILLE HEROÏQUE
deux témoignages
Quelqu'un causait à Versailles avec des soldats.
— D'où venez-vous?
— D'Issy, où nous avons eu bien du mal.
— Ces insurgés se battent-ils bien?
— Ça dépend. Il y en a qui se rendent tout de suite.
D'autres qu'il faut tuer pour avoir leur fusil. L'autre
jour nous en tenions un qui, lardé de coups de baïon-
nette jusqu'au dernier sang, a refusé de se rendre.
D'autres, au bout de nos fusils et en face d'une mort
certaine, nous criaient aux oreiUes : « Vive la Com-
mune!... Allez, tirez, puisque vous y êtes! D'autres
viendront qui nous vengeront! » (i)
Un général versaillais, revenant de Paris, après la
bataille de la semaine sanglante, interrogé par un
membre du Gouvernement sur la résistance des insurgés.
— C'est de la canaille héroïque, répondait-il. (2)
(i) Indépendance Belge. Correspondance de Versailles du 20 mal
i8;i.
(a) Indépendance Belge. Correspondance du 3i mai 18-1. Le mot
a été attribué au général Le Flô, alors ministre de la Guerre.
206
CEUX QUI SE BATTENT
les beaux brigands/
C'était en chantant qu'ils partaient au combat. Us en
revenaient également joyeux, prêts à retourner à la
mort, l'âme pleine d'allégresse et de foi.
Sur la place de l'Hôtel-de- Ville, c'était, chaque jour,
de nouvelles acclamations, de nouveaux serments de
vaincre et de mom*ir.
Je n'oublierai jamais le bataillon que j'y rencontrai
aux premiers jours de mai, si l'on peut appeler bataillon
une masse d'hommes à peine équipés, armés à la
diable.
Ce sont ceux que les Versaillais appellent des bri-
gands.
Ah ! les beaux brigands !
Point d'uniformes. Parfois point de képis. Des vareuses
du siège, usées, loqueteuses, des pantalons serrés dans
la botte, effilochés sur de vieux godillots, des bérets,
des bonnets fourrés, des casquettes...
D'où sortaient-ils? Quels étaient leurs chefs?
Et comme ils hurlaient, sous les fenûtres de la Com-
mune, des « Vive la Sociale » retentissants, à faire
éclater leurs solides poitrines !
A leurs acclamations, deux ou trois de l'assemblée
communale descendent, viennent donner l'accolade aux
combattants.
— Allez, amis, combattez pour le droit, pour la
justice, pour ceux qui viendront après nous !
Et ils s'en vont joyeux, allumés au cœur de cette
flamme qui fait les héros.
207
par la ville révoltée
enfants de la Commune
Je ne sais plus quelle visite m'a conduit à l'Hôtel de
Ville dans les dernières heures de l'après-midi.
Cinq ou six grandes voitures tapissières sont rangées
sur la place, toutes ornées de drapeaux rouges, sur les-
quels on a piqué des fleurs. De gros bouquets ont été
laissés sur les banquettes. Les voitures sont vides. Sur
l'une d'elles, je lis : Enfants de la Commune, onzièm,e
arrondissement.
Après avoir passé la porte de l'Hôtel de Ville, je
m'engage dans le grand escalier qui conduit au pre-
mier étage. A peine ai-je poussé la porte de la grande
salle, qu'une troupe joyeuse se précipite pour sortir,
chantant et gazouillant. Ils sont bien une centaine,
filles et garçons de huit à douze ans, cjui, sous la
conduite de leurs maîtres, viennent de saluer la Com-
mune.
Pauvres enfants ! Leurs pères ont été tués ou blessés
aux avant-postes. La Commune les a adoptés. Ce jour-
là, on les a menés au bois de Vincennes. Les bouquets
que j'ai vus en bas ont été cueillis par eux.
Huit jours après, quand la sanglante semaine aura
commencé, ces mêmes enfants, que j'ai vus si joyeux,
seront arrêtés, emprisonnés, comme des insurgés...
Peut-éti'e, hélas! fusillés... Qui sait?
Dans la matinée du jeudi aS mai, dans cette salle
basse du Luxembourg où je passai devant le dur re-
gard de l'officier de gendarmerie qui présidait la cour
martiale, je vis, accroupis dans des coins, les joues
ao8
CEUX QUI SE BATTENT
creusées de larmeS; trois enfants que personne n'ac-
compagnait. Des orphelins? Les mêmes, peut-être, que
j'avais vus, les bras pleins de fleurs et la bouche pleine
de rires et de chansons, dans la grande salle de l'Hôtel
de Ville!
Je me demande toujours, quand je passe rue de Vau-
girard, et que je revois, un peu avant d'arriver à la
porte de la présidence du Sénat, les fenêtres aux bar-
reaux rouilles de la salle où siégeait l'infâme tribunal,
ce que sont devenus ces trois pauvres petits prison-
niers...
révoltée. — 4.
ÇA ET LA
LA PIÈCE DE LA COMMUNE
de la Monnaie au Onzième
Mai. — Je ne sais ce qui m'a conduit sur le quai.
Je monte voir l'ami Camélinat, (i) qui est installé à la
Monnaie, et qui s'apprête à frapper la nouvelle pièce de
la Commune.
— Eh bien ! ça va-t-il, notre pièce de cent sous ?
Camélinat me conte les difficultés qu'il rencontre pour
se faire livrer des lingots d'argent par la Banque. Ce
n'est qu'après engagements sur engagements que M. de
Plœuc a consenti à lui donner, par lots de cent mille
francs, deux millions d'argent destinés à la frappe.
— Mais la Commune ne pouvait-elle pas, tout simple-
ment, envoyer un bataillon !
Camélinat lève les bras au ciel.
Et après un silence :
— Enfin, j'ai tout de même mes lingots. Je vous ap-
porterai ma pièce nouvelle quelque jour.
Ce jour ne vint pas. Les pièces de cent sous de la
Commune ne furent frappées que le samedi 20 mai. Le
lendemain, les Versaillais étaient dans Paris.
(i) Camélinat, l'un des fondateurs de l'Internationale. Nommé
par la Commune directeur de la Monnaie. Plus lard, député de
Paris.
ai3
par la ville révoltée
Le mercredi matin, en pleine bataille, quand les
coups de feu éclataient déjà dans le voisinage, par la
porte de la rue Guénégaud, deux fourgons sortaient,
chargés de pièces, exactement pour i53.ooo francs.
Après mille détours, arrêtés à tout instant par les
barricades qu'il fallait franchir, les deux fourgons arri-
vèrent place Voltaire, à la mairie du onzième, où s'était
transportée la Commune.
Longtemps après la défaite, un témoin me raconta la
scène fantastique. Les combattants de la dernière heure
recevant leur solde en pièces neuves de la Commune
déjà marquée par la mort.
Les fourgons avaient été abrités dans la cour inté-
rieure de la mairie. On puisait à pleines mains dans des
paniers, pleins jusqu'au bord de pièces à peine échap-
pées du balancier.
la pièce « au Trident »
Les pièces frappées par la Commune sont d'une
exceptionnelle rareté. J'en possède un exemplaire du
type connu, celui que l'on peut voir dans les \âtrines du
musée Carnavalet, où ont été rangés une série de
menus objets et de médailles se rapportant à la période
insurrectionnelle de i8;i.(i)
Pourquoi ces pièces, frappées au nombre de quatre
cent mille par Camélinat, sont-elles devenues si rares?
Simplement parce que, par ordre supérieur, elles ont
été immédiatement retirées de la circulation. Celles
(i) Ce modèle de la pièce de cinq francs frappée par la Commune
a été reproduit dans l'album la Guerre, L'Invasion, la Commune,
d'Armand Dayot, page 299.
214
ÇA ET LA
qui étaient restées en stock à la Monnaie ont été reje-
tées au creuset. Les grosses maisons de banque ont
soigneusement écarté celles qu'elles recevaient. La
direction des finances les a échangées contre des pièces
moins subversives. Ce n'est que par le plus grand et le
plus heureux des hasards qu'une de ces pièces peut
encore être découverte dans la circulation quotidienne.
La pièce de cinq francs frappée par la Commune
ne diffère pas, à première vue, des pièces de la
République de 1848, dites à l'Hercule, gravées par
Dupré. Une seule marque distinctive, le déférent, les
fait reconnaître. Le déférent est la marque spéciale à
chaque directeur de la Monnaie. Il est placé au revers,
à gauche, à la partie inférieure de la pièce. Sur les
pièces frappées par la Commune, ce déférent est un
petit trident.
Étrangeté de ces pièces. La fameuse légende Dieu
protège la France court en exergue tout autour.
Un jour que je blaguais Camélinat à ce sujet :
— Tu aurais dû au moins, lui disais-je, mettre : Dieu
protège la Comnmne! C'eût été plus drôle.
Il n'y a là, bien entendu, rien de la faute du directeur
de la Commune. Il fallait frapper vite. Les coins nou-
veaux n'étaient pas prêts. On n'eul le temps de rien
changer au type de 1848. C'est ainsi que Dieu continua
à protéger la France et aussi la Commune de Paris, au
mois de mai 1871.
Reliques
La Monnaie était devenue, en peu de jours, le récep-
tacle de tout ce que les ministères, administrations,
ai5
par la cille révoltée
monuments, possédaient de métaux précieux, sous
forme d'ustensiles ou d'œuvres d'art de valeur douteuse.
Certains ministères (i) envoyèrent de la vaisselle aux
armes royales ou impériales. Les trésors des églises ne
furent guère inquiétés. Des patriotes zélés, probable-
ment très peu au courant de la pacotille du culte,
venaient à tout instant dénoncer à la Monnaie des
richesses incroyables qu'ils avaient découvertes, un
soir de club, dans tel ou tel sanctuaire.
Parfois, pour les contenter, on envoyait un employé
en reconnaissance. Les objets d'art en or et en argent
se réduisaient bien vite, au premier examen, à quelques
vulgaires lampadaires modernes, en faux bronze doré,
comme le commerce des objets pieux en fabrique à la
grosse.
Les Tuileries fournirent à la Monnaie une ample
moisson de bibelots. Les appartements de l'Impératrice
étaient un véritable magasin d'objets de piété. Les
reliquaires y furent trouvés en tas. Chacun d'eux copieu-
sement garni de débris de toute provenance.
Tous les saints et toutes les saintes étaient repré-
sentés par quelque morceau de leur enveloppe charnelle,
dans l'oratoire de la superstitieuse souveraine.
Le moment venu de jeter toute cette bimbeloterie
au creuset, le fondeur, un solide gaillard, prenant un à
un les reliquaires, versés dans un panier, les lançait
dans la fournaise, accompagnant son geste de quelque
apostrophe joyeuse.
(I) Pas tous. Au ministère de la justice, où j'allais souvent
déjeuner avec Protot, il m'est arrivé, à maintes reprises, de me
servir de couverts d'argent aux armes fleurdelysées.
2l6
ÇA ET LA
— A toi, ma vieille Brigitte !
— Mon vieux Nis (saint Denis), tu vas passer tui fichu
quart d'heure.
Et ainsi pour tous les saints et saintes dont les orteils
ou les phalanges se présentaient au fondeur incrédule.
Il était, un jour, arrivé au dernier.
Il le tourne, le retourne, l'ouvre.
Derrière une double porte, un morceau de chiffon.
A côté, un papier, sur lequel est l'inscription suivante :
« Morceau du tibia de saint Joseph ».
— Ah! nom de Dieu, c'est trop drôle... s'exclame le
fondeur... Ça doit être meilleur que de la corde de
pendu...
Et, de ses gros doigts, il enfonce la relique dans la
poche de son gilet.
Qu'est-il advenu du morceau du tibia de saint Joseph ?
Gamélinat, qui m'a conté l'histoire, n'a pu me le dire...
révoltée. — 5
A SAINT- LAURENT
Fin avril. — Les journaux sont pleins de récits extra-
ordinaires. On a fait d'horribles découvertes dans
l'église Saint-Laurent. En fouillant la crypte, on a mis
au jour des squelettes. D'abord un. Puis, tout un tas.
Ces squelettes appartiendraient à des individus dont la
mort serait plutôt récente. Au crâne de l'un adhèrent
des cheveux blonds. On a trouvé, dans la terre remuée,
un peigne d'écaillé... Des cheveux de femme... Un peigne
échappé de cette chevelure... On dit que les squelettes
sont tout contorsionnés. . . Les infortunés auraient-ils donc
été enterrés quand ils vivaient encore !
Par toute la ville, les camelots crient une feuUle, un
placard, qui montre la crypte et les squelettes.
— Achetez les Cadavres de Saint-Laurent !
Et la foule arrache des mains des vendeurs la feuille
imprimée.
J'ai conservé ce placard. Le même que j'ai acheté rue
du Croissant, en i8ji.
En tête, wa dessin sur bois, signé des initiales A. L.,
Auguste Lançon, le peintre connu, mort il y a une ving-
taine d'années. Les amateurs se sont disputé ses eaux-
fortes. Lançon faisait partie du comité de la Fédération
218
ÇA ET LA
des Artistes, dont était aussi le sculpteur Dalou, l'au-
teur du Triomphe de la République de la place du
Trône.
Ah ! ce placard ! Faut-il en donner un tout petit
extrait ?
Il y a quatorze cadavres, quatorze squelettes !
Quatorze squelettes de femmes !
De femmes jeunes enfouies ici depuis dix ans, douze ans,
quinze au plus.
On a retrouvé encore un peigne, une chevelure blonde,
que les visiteurs peuvent voir et toucher.
Tous ces squelettes ont la même attitude: les jambes
écartées comme par un mouvement convulsif, les mains
rapprochées sur le ventre comme si elles avaient été liées...
La voyez-vous, cette scène horrible, ces jeunes femmes,
ces jeunes filles, attirées par les promesses ou l'espoir du
plaisir...
Allons à Saint-Laurent.
En route, je rencontre un ami. Il est du quartier. Il
croit aux squelettes. Ou plutôt aux victimes. Il croit
qu'il y a là un mystère terrifiant. Des saturnales dans
les chapelles. Des jeunes filles souillées. Des scènes de
sadisme. Le meurtre après la souillure...
Nous sommes devant le portail.
Des groupes causent et gesticulent. Je m'approche.
Tout ce que je puis saisir des conversations qui se
croisent, bruyantes, des disputes qui s'élèvent autour
de tel ou tel incident, c'est que, depuis longtemps déjà,
des bruits couraient sur les prêtres de Saint-Laurent.
On parlait de morts, de mortes surtout, enterrés clan-
destinement, d'ossements qu'on aurait vus dans les
souterrains de l'église...
Entrons.
219
par la ville révoltée
Pas de squelettes au dehors, ni dans les nefs. II faut
descendre dans la crypte.
Je suis la foule.
Sur la terre fraîchement remuée, rougeâtre, des sque-
lettes en morceaux. Un ou deux complets. Les autres
décapités. Ils sont recouverts de cette horrible rouille
des os enterrés depuis longtemps. Au mur, deux lampes
à pétrole... Hideux.
— Où, la chevelure blonde? Où, le peigne?
Je demande à mes voisins.
Personne ne peut me répondre.
Au bas de l'escalier, un garde national assis, fume sa
pipe. Il semble le gardien de ce cauchemar.
— Où est la femme aux cheveux blonds ?
— Je n'en sais rien...
— Vous l'avez vue ?
— Moi... non...
Et le garde, philosophiquement, tire de sa pipe une
bouffée de fumée.
Il ne me restait qu'à remonter.
L'odeur fade de nécropole fraîchement remuée me
poursui\it jusqu'au porche de l'église, où les camelots
criaient le fameux placard.
— Achetez les Cadavres de Saint-Laurent!
Je sus, quelques jours plus tard, comment les cadavres
— les squelettes — avaient été tirés de leur sommeil.
Le jour de Pâques, le 7 avril, un capitaine fédéré,
nommé Godefroy, accompagné de quelques hommes du
104* bataillon, avait perquisitionné dans l'égUse. On
disait dans le quartier que les curés y cachaient des
armes. Le capitaine ne trouva rien.
Huit jours après, nouvelle perquisition. Cette fois plus
ÇA ET LA
sérieuse. L'église est cernée. Deux commissaires de po-
lice. Celui du quartier du Temple, nommé Blond. Celui
du quartier de Saint-Laurent, Vinchon. Le juge d'in-
struction Moiré, (i) Trois délégués de la mairie du
dixième. La force armée est commandée par le capi-
taine adjudant-major Tribalet.
Que cherche tout ce monde?
Des armes. Des cadavres.
Les cadavres dont on parle tout haut dans le quartier.
Commissaire de police, juge d'instruction, délégués
de la mairie, capitaine, descendent dans la crypte.
Quelques coups de pioche, et les cadavres apparaissent.
En temps normal, la moindre réflexion eût suffi à
convaincre le plus ardent ennemi des curés. (2) Mais,
sous la Commime! Quand la fièvre chaulTait les cer-
veaux! Quand le canon tonnait! Quand on imprimait
tous les jours que les curés trahissaient! Quand ils
étaient déjà à Mazas, bientôt à la Roquette!
Voici la lettre qu'à la sortie de l'église, après avoir
visité la crypte, le capitaine adjudant-major Tribalet
adressait aux journaux. (Ceux qui voudront en contrô-
ler le texte n'auront qu'à ouvrir la collection du Cri du
Peuple, de Vallès, 26 avril 1871.)
Citoyen rédacteur,
Hier, on apprenait que des faits étranges se passaient
dans l'église Saint-Laurent. Un oflîcier d'état-major reçut la
mission de s'y rendre et de la visiter exactement.
(i) Moiré (Frédéric-Joseph),iiominé par le délégué à Injustice Protot
juge (rinslruction près les tribua.mx criuiiiicls de l<i Seine (8 mai).
(2) Après 1.1 prise de Paris, une coiiimissioii fut nommée pour
examiner les ossements. Le rapporteur do la commission,
Tardieu, déclara, en son nom. et au nom de ses collègues, qu'ils
remontaient au moins à cent cinquante ans.
•2'21
par la ville révoltée
A son entrée dans l'église, il A'it différents souterrains
ouverts, et grand fut son étonnement quand il ai^erçut un
espace de plus de vingt mètres cubes remplis d'ossements
humains.
Plus loin, quelques squelettes, remontant à une date plus
récente, lurent trouvés. Après une minutieuse perquisition,
on remarqua que ces squelettes appartenaient au sexe
féminin. Un d'eux surtout avait encore une chevelure abon-
dante d'un blond cendi'é.
Il y a là un mystère qu'il faudra éclaircir, une série de
crimes qu'il faudra dévoiler, pour l'édification des timorés
et la confusion des hypocrites et des gens de mauvaise foi
qui blâment la mesure relative à la fermeture des églises.
Il faut bien, enfin, que les aveugles ouvrent les yeux, et
que la lumière jaillisse sur les ténèbres que font autour
d'eux les hommes noirs.
Salut et fraternité,
Gustave Trib^vlet.
La lettre du capitaine, reproduite partout, attira à
Saint-Laurent la foule crédule , et aussi la foule
curieuse.
L'église et la crypte furent consciencieusement gardées
par un détachement de garde nationale, justpi'à la
bataille des rues. Après l'entrée des troupes, le presby-
tère, dont le mur longe le boulevard, fut défendu par
les derniers hommes du poste qui y avait été installé.
Quand le 3® bataillon du 4^ de ligne de l'armée de
Versailles, commandé par le capitaine Séran, fît irrup-
tion, les défenseurs s'échappèrent par une porte donnant
dans le faubourg Saint-Martin. Mais, là, ils se trouvèrent
encore en face des soldats. Ils avaient à peine fait quel-
ques pas, qu'ils tombaient fusillés à bout portant.
AU CLUB SEVERIN
Mai. — Un soir. Dix heures. J'erre dans le Quartier,
à la recherche de quelqu'un ou de quelque chose qui
m'aide à passer la soirée. J'entre à la brasserie de la
rue Saint-Séverin, vers laquelle, automatiquement, je
me suis dirigé. Personne. Le désert.
Si. Quelqu'un. Couché sur une banquette, au fond, le
Général.
Le Général, c'est un de notre bande. Jules Ducrocq.
Il a hérité de ce surnom après Ghampigny. Ducrocq.
Ducrot, (i) le vrai. Ça se x'essemble.
Étudiant en médecine, Ducrocq est aide-chirurgien-
major au fort de Vanves.
Il est là avec son ordonnance. Un grand diable qui a
la taille d'un tambour-major. Ducrocq, lui, est minus-
cule. Quand ils marchent l'un près de l'autre, l'aide-
chirurgien, petit, petit, dans son uniforme, sabre au
côté et bottes à l'écuyère, l'ordonnance, avec des pan-
talons qui lui viennent à mi-jambe, causant haut, par-
(i) Ducrot (Angusle), commamlanl la deuxième arinoe, destinée
à opérer sur la Marne. Sa proclamation du a8 novembre 1870 se
tfrrminail par celte phrase : « Pour moi, j'en fais le serment devant
la nation tout entière, je ne rentrerai dans Paris que mort ou
vicLorieux. »
223
par la cille révoltée
fois un peu éméchés, ce géant et ce pygmée font la joie
du boulevard Michel.
Très brave du reste, le Général. Bon camarade.
Cœur d'or. Mais petit. Et, ma foi, le coude toujours
prêt à se lever.
— Eh bien, Général, tu n'es donc pas au fort?
— J'y retourne de ce pas...
Ducrocq s'était levé. 11 se rassit quand on eut apporté
les chopes,
— Et G...? lui demandai-je. Toujours là-bas?
— G...? 11 se fera crever un jour comme un soldat de
cible. Figure-toi que son plaisir est de s'asseoir sur le
baslion, les jambes pendantes en dehors... Et pendant
que la mitraille pleut, lui, il fume sa pipe... Il s'en fout...
L'ordonnance interrompt sans façon son chef.
— Allons, Général. Il faut filer. Tu sais bien que la
voiture qui nous conduit là-bas nous attend depuis déjà
une heure.
A regret, le Général se décide. Il boucle son ceinturon^
coiffe son képi. Je les regarde partir, l'un derrière l'autre,
le géant et le nabot.
Me voilà seul. Mais la porte du café s'ouvre. Le visi-
teur jette, comme je l'ai fait tout à l'heure, un regard
désappointé sur la salle vide. Il m'a aperçu. C'est Gill.
Gill s'assied. Muet.
— Mais, qu'as-tu donc ce soir? Tu as l'air tout retourné.
— J'ai, mon vieux, que je m'em...
— ?
— Oui. C'est la fin. Nous sommes foutus. Et qu'est-ce
qui va nous arriver ? La déportation ? L'exil, tout au
moins?... Ah! c'est gai! Sale Commune, va... Quelqu'un
qui revient de Versailles est venu me voir tout à l'heure,
2^4
ÇA ET LA
chez Laveur. Il m'a dit que, dans huit jours — tu entends,
huit jours — l'année sera entrée... Ah ! oui, c'est du
propre...
— Mais non. Mais non... Au contraire... Moi aussi j'ai
des nouvelles. Je suis allé ce matin à la Justice voir
Protot. Ça va bien... Je t'assure...
A la vérité, j'étais aussi inquiet que Gill. Mais pour-
quoi ne pas le rassurer?
— Vrai ?
— Sûi\
Gill a repris sa face des bons jours. Prompt à passer
du désespoir à la confiance.
— Si nous allions au Club? me dit-il brusquement.
— Au Club?
— Oui. Au Club Séverin. Il vient d'ouvrir. Ça doit
être drôle.
— Allons-y.
Nous sortons. Nous longeons à petits pas le trottoir
de la rue Saiat-Séverin, qui s'étrangle après la rue de la
Harpe. Derrière les vitres à demi éclairées des chands
de vin, par-ci, par-là, des groupes de gardes fédérés,
assis autour des tables. Nous voici devant le porche de
la vieille église toute noire. Deux ou trois femmes
montent les degrés, poussent le tambour, et dispa-
raissent.
— Par Dieu ! exclame Gill. On diiait qu'elles vont au
salut.
Et, de fait, pas un cri. Rien qui fasse pressentir le
club, violent, tapageur. Rien.
Nous entrons.
L'égli.se est noire. Au milieu de la nef centrale, une
tache de lumière. La chaire et le banc d'œuvre. Des
aa5 rcvoltée. — 5.
par la ville récoltée
lampes à pétrole accrochées aux piliers. Les bas-côtés,
le chœur, l'abside, tout cela dans l'obscurité. Enfonçons-
nous dans le noir. Gomme cela, nous verrons plus à
Taise. Et personne ne nous verra. Nous ne courrons
pas le risque d'être abordés, d'être — qui sait? —
réclamés comme assesseurs.
Deux chaises. Nous voici installés derrière un pilier.
Un orateur est à la tribune — la chaire à prêcher.
— Oui, citoyens, c'est le feu grégeois qu'il nous faut...
Je demande qu'on organise un bataillon de feu gré-
geois... En quelques arrosées, les Versaillais sont
flambés...
L'homme disparaît. Nous avons, entre deux discours,
le temps de regarder.
Fiché au côté gauche de la chaire, un drapeau rouge.
En face, au banc d'oeuvre, sévères comme les marguil-
lers dont ils tiennent la place, les citoyens du bureau.
Président et quatre assesseurs. Sur le banc, un clairon...
Qu'est-ce que peut bien faire là ce clairon?
Le président s'est levé.
— Citoyens, la parole est à la citoyenne... (le nom
ne m'est pas resté).
La citoyenne est déjà là, les coudes appuyés sur le
rebord de la chaire.
— Citoyens...
Mais notre attention est autre part.
— Dommage, me dit Gill, je n'ai pas de crayon. Je
croquerais cela...
Dans la nef, une centaine d'auditeurs. Pas plus. Une
douzaine de femmes. Les hommes en fédérés. Quelques-
uns fument. Les femmes en caracos. Adossés à un pilier,
deux gardes assis devant une chaise vide, sur laquelle
226
ÇA ET LA
ils viennent de poser uu litre, tin verre et une miche de
pain. Ils mangent et, à tour de rôle, boivent. En silence.
Pas de gestes. Comme un respect pour ce qui est tou-
jours pour eux le saint lieu, où, peut-être, ils ont été
baptisés et mariés.
La citoyenne déclame toujours. L'assistance a l'air
plutôt froide.
— C'est ça, un club! me dit Gill. Ce n'est pas gai...
Et dire que, plus tard, les historiens en feront des
tableaux flamboyants.. Ah! l'Histoire...
Et GiU, repris par son spleen de tout à l'heure:
— Allons-nous-en. C'est moins rigolo que la messe de
minuit.
C'était vrai. L'intérêt était plus loin. Le canon des
forts tonnait. Et ma pensée, détachée du discours de
la citoyenne, de la chaire à prêcher et du banc d'oeuvre,
s'en allait aux avant-postes. Est-ce que, à ce moment
même, les Versaillais, comme l'annonçait Gill tout à
l'heure, ne tentaient pas le dernier effort?...
Nous nous dirigions vers la porte de sortie de l'église,
quand, brusquement, une sonnerie criarde éclate dans
le silence.
Le clairon du banc d'œuvre!
Eh oui ! Le président, debout, au milieu de ses asses-
seurs, tient à la main le cuivre qu'il vient d'ôter de
ses lèvres. Le clairon rcmphxcc la sonnette pour
annoncer la clôture.
A la tribune — d'où c.^l ficsccudue la ciloyeuue —
un officier lédéré agile le drapeau rouge.
— Citoyens, la Marseillaise!
Et les cent bouches s'ouvrent. Sous les voûtes de la
vieille église, le chant gronde...
par la ville récoltée
— Eh bien ! dis-je à Gill, nous n'avons pas perdu
notre soirée.
La Marseillaise s'éteint. Les assistants s'en vont.
Il ne reste bientôt plus, dans la nef, que deux ou trois
femmes, qui éteignent, une à une, les lampes à pétrole.
On a oublié le drapeau rouge. Une d'elles le prend, le
roule, et le met sous son bras pour l'emporter.
Nous les vîmes filer, glissant sur les dalles.
Quelques groupes s'étaient arrêtés au bas des degrés
du porche, causant tranquillement, comme de bons
bourgeois du quartier.
Minuit tintait à la vieille cloche de Saint-Séverin...
Quand le jjour aura paru, le sacristain balayera la nef,
poussera au tas les croûtes de pain, les peaux de sau-
cisson et les culots de pipe. Et le prêtre dira, comme
en des temps moins sombres, sa messe coutumière...
CAFE D'ORSAY
Mai. — Nous avons bouquiné tout le matin sur les
quais, Vermersch et moi.
Nous entrons au café d'Orsay pour y déjeuner.
Survient un groupe d'amis. Eudes. Régère. Deux ou
trois autres, en grand costume militaire. Ils doivent
venir de la Légion d'honneur, toute proche, où Eudes a
son quartier-général.
Régère, en uniforme de colonel fédéré. Képi au quin-
tuple galon d'argent, bottes vernies à l'écuyère. Cein-
ture rouge autour du ventre. Epinglée au côté gauche,
la petite rosette à franges d'or des membres de la
Commune.
Ses amis sont depuis longtemps assis qu'il cause
toujours, gesticulant. Sa face rougeaude s'illumine. Ses
moustaches rouges, ses cheveux rouges, ses favoris
rouges, grisonnants, étincellent.
Brusquement, il se laisse tomber sur une chaise, les
jambes embarrassées dans son sabre.
Il se relève, détache le sabre, le saisit, et, d'une voix
impérieuse, au garçon qui est à l'autre bout de la salle:
— Garçon, accroche mon épée à la patère.
Régère tend l'cpée, puis, le képi galonné.
par la cille récoltée
Vermersch me pousse du coude. Et, entre ses
dents :
— Il est magnifique.
Vermersch, retenu aux avant-postes pendant les mois
du siège — il était aide-chirurgien aux ambulances de
monseigneur Bauer — ne faisait que de rares appa-
ritions à noire brasserie de la rue Saint-Séverin. Il ne
connaît pas son Régère.
Et je lui conte, toujours mezzo voce — nous sommes
à la table voisine — qu'après le 3i octobre, Régère, qui
était poursuivi, et qui prenait son rôle très au sérieux,
en était arrivé à changer presque chaque jour de cos-
tume.
Un soir, nous vîmes s'avancer vers la table où nous
étions quelques-uns, Vallès, RouUier, Paget-Lupicin,
Frémine, d'autres, un citoyen que nous ne reconnûmes
pas tout d'aboi'd, sanglé qu'il était dans un impeccable
uniforme de tambour de la garde nationale, passepoils
blanc et rouge aux manches et au képi, ceinturon
blanchi à la craie. Un* vrai tambour, quoi! Il ne lui
manquait que les baguettes — et la caisse.
Le tambour tend la main à Edouard RouUier, stupé-
fait.
— Citoyen tambour, articule RouiUer...
Le tambour a mis, d'un air mystérieux, son doigt sur
ses lèvres.
Mais Rouiller est déjà saisi d'un fou rire.
— Farceur, va!
Le tambour, c'était Régère.
— Attendons qu'ils partent, me glisse Vermersch à
t'oreille. Je veux voir de quelle façon guerrière il va
recevoir « son épée » des mains de l'officieux.
a3o
ÇA ET LA
Ils ont fini. Le garçon distribue les képis et les
sabres.
Régère, sanglé, attend.
Nous ne perdons aucun de ses gestes.
Je dois à la vérité de dire que le tambour du 3i oc-
tobre, élevé par les électeurs du cinquième arrondis-
sement à la dignité de membre de la Commune,
raccrocha son sabre au crochet de son ceinturon de
la façon la plus martiale, tout comme s'il n'avait jamais
fait autre chose de sa vie.
CONCERT AUX TUILERIES
Mai. — Dix heures du soir. Jardin réservé des Tui-
leries, qu'on appelait toujours le Jardin du Petit Prince.
Nous nous promenons, Vermersch et moi. Foule énorme.
Les massifs illuminés par des lanternes rouges accro-
chées aux arbustes. Des lampions rouges en bordure des
corbeilles et des pelouses. Des draperies rouges à l'es-
trade des musiciens qui jouent des airs patriotiques,
mélangés à des ouvertures d'opéras populaires.
La musique se tait.
Par les fenêtres, ruisselantes de lumières, du Palais,
il nous arrive des bouffées de bruit et de chant.
Il y a concert dans la salle des Maréchaux.
— Allons voir ça, me dit Vermersch.
Nous franchissons le portique du pavillon central, le
pavillon de l'Horloge. A gauche, deux fédérés, le coude
appuyé sur le fusil, gardent l'entrée d'une vaste salle
où tout le monde entre sans la moindre difficulté. Nous
entrons. Sur toute la longueur, une table longue,
longue. Des verres à la centaine, des bouteilles, des
canettes pleines de bière blonde, des montagnes de
brioches, des biscuits en paquets. Personne n'a, pour
a33
ÇA ET LA
le moment, le di*oit de s'approcher de la table. Le
buffet pour l'entr'acte.
Un escalier au fond. Au bas, deux lions de marbre,
la patte appuyée sur une boule. Et, adossées aux lions,
deux gentilles cantinières, chapeau à plumes et corsage
à boutons étincelants, qui offrent, à ceux qui passent
près d'elles, une épingle, dont la tête porte un bonnet
phrygien émaillé de rouge.
Nous accrochons l'insigne à la boutonnière. Les deux
cantinières tendent une bourse.
— Pour nos blessés, citoyens !
Nous montons. La porte de la salle des Maréchaux.
Une buée de chaleur brûlante. Les lustres énormes,
suspendus à la coupole, resplendissent. A l'entrée, une
impénétrable masse humaine. Vingt fois, nous risquons
d'être aplatis contre les murs. Près de nous, des femmes,
emprisonnées dans un flot de citoyens, halètent et
s'épongent.
Quelle foule ! La formidable haleine qui s'échappe de
toutes ces bouches, la poussière que soulèvent ces mil-
liers de semelles en perpétuelle agitation sur le parquet,
obscurcissent l'atmosphère de la salle. Les dorures des
corniches, les velours des portes et des logettes supé-
rieures, tout, jusqu'aux silhouettes empanachées des
Maréchaux, n'apparaissent qu'à travers une grisaille
opaque. La mer des têtes s'agite, s'élève, évolue de tous
côtés. Près de moi, un officier, au quadruple galon d'ar-
gent, botté, sabre au flanc, cause galamment, debout,
le képi à la main, avec une grosse dame d'allure bour-
geoise, qui s'évente avec son mouchoir.
Bourdonnement d'impatience. Là-haut, dans la galerie
qui court autour de la coupole, uu homme, l'écharpe
23i
par la cille révoltée
rouge eu sautoir, se penche vers l'assistance. Il remue
les bras. Il parle. On n'entend rien.
Le rideau se lève. Silence.
Sur la scène est apparue une forte femme. Péplum
blanc traînant derrière elle. Ceinture rouge à la taille.
Cris. Hurlements. On trépigne. On bat des mains.
La femme chante. Son nom vole sur les banquettes.
C'est la Bordas, (i) Elle dit, elle mugit le chant qui l'a
déjà rendue célèbre. Au refrain, c'est le délire. Toute la
salle a repris en chœur :
C'est la canaille,
Eh bien ! J'en suis !
Je pousse Vermersch du coude.
— Tu ne dis rien...
— Moi? Je regarde les Maréchaux...
Ah oui! Qu'est-ce qu'ils doivent se dire les Maré-
chaux !
La Bordas fait un signe.
De la coulisse sort un garde fédéré, qui tient à la
main un drapeau enroulé sur sa hampe. Il le tend à
l'artiste, qui le saisit, le développe lentement, l'élale
tout grand, et s'en enveloppe...
Elle continue à chanter.
Et c'est un spectacle empoignant. Tous les visages
"ont vers la Bordas. Tous les cœurs battent, sûrement.
(i) Rosalie Bordas, s'était rendue populaire en interprétant la
chanson la Canaille, écrite par Alexis Bouvier au lendemain du
meurtre de Victor Noii" par le prince Pierre Bonaparte. Après la
déclaration de guerre, elle chanta avec grand succès la Marseillaise
à la Scala. Née en iS^i à Monteux (Vaucluse). Morte vers i8y6.
234
ÇA ET LA
Je n'oublierai jamais cette apparition. Sur le blanc
péplum, comme une la-rge tache de sang, le rouge du
drapeau frangé d'or. La chevelure étalée sur les épaules
nues, la poitrine large, le bras solide et musclé, la
bouche grande ouverte et tordue, le regard fixé là-haut,
comme dans une brutale extase. N'ai-je point devant
moi la l'orte femme des ïambes de Barbier — celle
qui veut qu'on l'embrasse, avec des bras rouges de
sang...
La Bordas, pendant qu'elle dit la Canaille, ne symbo-
lise-t-elle pas, pour cette foule enfiévrée, attentive au
moindre de ses gestes, l'armée des révoltés, l'armée de
cette canaille héroïque qui se bat là-bas, par delà les
remparts...
Des trépignements et des acclamations coupent ma
rêverie... La scène est de nouveau déserte. La première
partie du concert est achevée. C'est l'entr'acte.
— Sortons, me dit Vermersch. Agar doit venir tout à
l'heure. Je vais tâcher de la voir. Je te retrouverai ici.
Resté seul, je fais des yeux le tour de la salle magni-
fique, vidée en un clin d'œil, abandonnée pour la longue
table chargée de bouteilles et de verres que j'ai vue tout
à l'heure. Et je songe. Je cherche à mettre, sur les traits
immobiles des guerriers de la grande épopée, des noms.
Voici Ney, Lannes, Davout. Les autres, Masséna, Soult,
Oudinot?... Il n'y a que quelques mois, la brillante cour
impériale étalait, à cette même place où je suis, ses fal-
balas éblouissants... Que de choses depuis... Et, sij'avais
pu deviner, que de choses encore, toutes proches... Si
j'avais su que, dans quelques jours, toutes ces dorures,
tous ces lustres, tout, les Maréchaux avec, allaient
s'effondrer dans le plus effroyable des incendies !
a35
par la ville récoltée
— Tiens, c'est vous?
Lissagaray.
Si nous allions respirer, tout de même...
Une petite porte. Un escalier étroit qui grimpe dans
le noir. Lissagaray me conduit. L'escalier mène, paraît-il,
aux combles, d'où nous aurons la vue sur les jardins,
et la fraîcheur. Nous sommes arrivés. Par ime lucarne
ouverte, le ciel plein d'étoiles. Mais il ne fait pas clair
là-dedans ! Si peu clair, que nous ne retrouvons plus
notre point de départ. Ce n'est qu'après une demi-heure
de recherches que nous remettons le pied sur les marches
de l'escalier. Nous sommes vite en bas. Agar venait de
quitter la scène. Vermersch n'était plus là.
Il ne nous reste qu'à partir. Nous repassons devant
les deux gentilles cautinières, qui nous tendent encore
une fois leur aumônière :
— Citoyens, pour les orphelins de la Commune!
La longue table du buffet est toujours là. Mais la soif,
bien excusable, a fait son œuvre. Bouteilles, canettes
et verres sont vides. La montagne de brioches a été
nivelée au ras de la toile cirée.
Les lampions rouges du jardin fument et s'éteignent.
La fête touche à sa fin.
Quelques jours encore, et les Tuileries elles-mêmes
auront A'écu.
Quelqu'un m'a raconté que, dans cette nuit sinistre
où, dans Paris eu flammes, le ciel semblait un gigan-
tesque voile de pourpre et d'or, dans la nuit du mardi
au mercredi 24 mai 1871, Raoul Rigaull alla demander
asile à un ami.
Rigault sortait de Sainte-Pélagie, où il avait fait
fusiller Gustave Chaudey.
2"36
ÇA ET LA
L'appartement, un cinquième, avait un balcon. Rigault
se mit au balcon. Appuyé sur la balustrade, il contem-
plait le terrifiant spectacle, les gigantesques panaches
de flammes, les tourbillons de fumée, semés de trous
d'or...
— Tiens, cria-t-il brusquement, les Tuileries qui foutent
le camp...
Ce que Rigault venait de voir, c'était la coupole
de la salle des Maréchaux qui s'abîmait dans les
flammes.
Il était exactement une heure un quart après minuit.
MATIN DE BATAILLE
MATIN DE BATAILLE
sous rOdéon
Mercredi 24 mai. — Dix heures. On se bat à la Croix-
Rouge et rue Vavin. Le Luxembourg va être pris. Je
descends, par la rue de Médicis, vers l'Odéon. Je m'ar-
rête quelques instants sous la galerie où s'ouvre l'entrée
des artistes. Là, de temps immémorial, qu'il fasse beau
ou que la bise souffle, des habitués, professeurs, étu-
diants, simples voisins, toujours les mêmes, viennent à
heure fixe, lire leurs journaux.
Des chaises de paille leur sont réservées. Ils parais-
sent, l'un après l'autre, choisissent une chaise, l'appuient
contre un pilier. Ils vont prendre, à l'étalage du libraire,
un journal, s'assoient, lisent. La lecture terminée, ils re-
plient avec soin le journal, en ouvrent un autre. Et
ainsi de suite.
Plusieurs restent, ainsi, une demi-heure, plus encore,
et ne s'en vont que lorsque toutes les feuilles du matin,
ou du soir — car ils reviennent vers cinq heures —
leur ont passé sous les yeux.
Le coût de la séance est minime. C'est deux sous,
qu'ils vont déposer, sans mot dire, avant d'abandonner
a4i /•('■vottée. —6
par la ville récoltée
la galerie, sur la table de la marchande, la femme du
libraire.
Je jette un regard rapide sur la ligne des chaises.
Elles sont vides.
Une seule occupée. Le liseur m'est bien connu. Je me
suis approché. Il interrompt sa lecture.
— Eh bien!... Je vous l'avais bien dit... C'est la
fin...
Et son regard est plein de commisération. Il me dit,
ce regard, que je suis foutu, que l'heure n'est plus à
l'enthousiasme et à la folie. Et que la seule chose qu'il
me reste à faire, c'est de chercher un coin où ne m'at-
teignent point les représailles, toutes proches.
La fusillade crépite à quelques centaines de pas.
Ma foi, j'ai le cœur serré. Je ne songe certes pas à fuir.
Mais, tout de même, j'ai un rude poids sur la poi-
trine...
Je ne réponds rien. Le liseur me tend la main, se ras-
sied, reprend son journal. Moi, je file vers la rue
Racine, qui me mènera au boulevard Michel, où
s'élèvent, depuis la veille, les barricades.
Un coup d'œil, en arrière, au liseur, dont je vois une
dernière fois, penchée sur son journal, la barbe rousse.
L'habitué de l'Odéon, c'est mon ancien professeur au
lycée de Nantes, qui occupe la chaire d'histoire — je
crois ne pas me tromper — à Louis-le-Grand, M. Lehu-
geur.
un pavé, citoyen
Onze heures. Je suis allé voir mon vieil ami Paget-
Lupicin à l'Hôtel-Dieu. Me voici, au retour, place
Michel.
242
MATIN DE BATAILLE
— Allons, citoyen, votre pavé...
C'est une belle fille brune, en caraco noir et jupe rose
d'indieime, qui m'interpelle.
En grande hâte, on achève la barricade qui défend
à la fois l'entrée du quai et le Pont au Change.
Je prends mon pavé. Je le dépose sm* le tas.
— Merci, citoyen.
Et, de nouveau :
— Allons, citoyen, un pavé.
— Hélas, ma gentille demoiselle, je n'y vois plus
clair. . .
Celui qui parle, je le reconnais. Bouton d'Or, un
vieux bohème, dont je i-evois, dans le souvenir, la face
bouffie, couturée de rouge... Bouton d'Or! L'ami de
Paragot, l'auteur de la fameuse complainte sur la
mort de l'Archevêque de Paris. Celui qui fut tué en
juin.
Ah ! c'était pourtant un bien bi'ave homme,
Que Monseigneur l'archevêque de Paris...
Pauvre Bouton d'Or ! On raconte qu'il a occupé une
chaire dans un collège. Pion, tout au moins, dans un
lycée. L'absinthe l'a terrassé. Ses yeux bordes de jam-
bon pleurent depuis longtemps d'incessantes larmes —
larmes d'alcool — cjui obscurcissent sa vue et brûlent
ses paupières.
Nous allions quelquefois — hi?:toire de voir réunis,
serrés les uns contre les autres, le verre d'absinthe à
leur portée, la pipe aux dents, ces lamentables bohèmes
— nous asseoir sur l'im des bancs de l'établissement
(jui leur donnait asile : l'Académie de la rue Saint-
Jacques, à quelques pas de la rue Soufïlot. Adossés aux
243
/)a/' la cille révoltée
tonneaux de décoctions alcooliques qui garnissaient le
pourtour de la salle, nous écoutions les discussions
étranges et animées des pauvres bougres. Politique,
art, littérature ! Parmi eux, un petit homme à l'œil fou,
aux cheveux grisonnants , qui se proclamait avec
orgueil secrétaire de Vallès. Nous emmenâmes un jour
Vallès avec nous. Il ne le connaissait pas. Mais il le fit
asseoir près de lui. Il doit l'avoir croqué dans quelque
article. Le petit homme était saoul de joie et d'orgueil.
Le soir, ses camarades de bolième rélevèrent sur leurs
épaules, et lui posèrent sur le crâne une couronne de
papier vert, en le proclamant membre de l'Académie...
Bouton: d'Or m'avait reconnu.
— Oui, je n'y vois plus clair... Qu'est-ce que je vais
devenir, au milieu de tout cela...
Et le pauvre bohème, essuyant ses yeux d'un revers
de main, comme pour les éclaircir, remonta le boule-
vard Michel...
chez Lapeyrouse
Onze heures et demie. — Voilà des mitrailleuses.
Deux, qu'on amène. La haute barricade est finie. Des
hommes armés, ceinturés de rouge, se démènent sur la
place. Faisceaux de fusils... Dans un coin, une large
bande blanche avec une croix rouge...
L'ambulance.
Tout à l'heure, on se tuera.
Où sont les troupes? Si j'allais aux nouvelles, tout
près, là sur le quai, au coin de la rue de Savoie, chez
Lapeyrouse.
Lapeyrouse, c'est le restaurant où il m'arrive de
temps à autre de déjeuner. Rigault y vient, avec des
a44
MATIN DE BATAILLE
amis de la préfecture. Levraud, Sornet, Giffault, Da
Costa, d'autres.
J'entre. Cinq ou six tables sont occupées.
A l'une d'elles, Cavalier — que nous appelons fami-
Kèrement Pipe-en-Bois. Cavalier occupe le poste de di-
recteur des promenades et plantations, ou des voies
publiques, on ne sait trop. Bref, il est, comme on l'a
appelé plus tard, l'Alphand de la Commune. Quand il
passa devant le conseil de guerre, Alphand vint dé-
poser en sa faveur. Tandis que d'antres tentaient de
charger ce brave et honnête Cavalier, Alphand déclara
qu'il avait dirigé ses services avec une irréprochable
correction.
Deux officiers fédérés ont abordé Cavalier, qui s'est
levé brusquement. Sur son faciès allongé, taillé à coups
de serpe, coulent de grosses gouttes de sueur.
— Je n'ai rien, rien, dit-il. Allez à l'Hôtel de Ville.
On lui réclame, à ce bon Cavalier, des hommes pour
les barricades, des brouettes, des pelles.
— L'Hôtel de Ville! Voilà une heure qu'il flambe!
A une table voisine de la mienne, trois ou quatre
convives, que je ne connais pas. L'un d'eux a, sur son
paletot gris, une écharpe rouge, sans glands d'or. Ce
n'est donc pas un membre de la Commune. Un commis-
saire de police peut-être. Il a raconté tout haut l'exécu-
tion d'un espion.
Je sus plus tard qu'ils parlaient de Veysset, (i) fusillé,
vers neuf heures, sur le Pont-Neuf.
(i) Veysset (Georges), arrêté le ao mai i\ Saint-Ouen, au moment
où il tentait d'exciter à là trahison certains officiers de la Com-
mune. Conduit au Dépôt, il en fut extrait le mercredi a4 mai
par Ferré, et fusillé sur le Pont-Neuf, au pied de la statue de
Henri IV. i
2/15 r,'mllàc. —.6.
par la ville révoltée
Un garçon se précipite...
— Les Versaillais sont tout près... Ou les voit arriver
par l'autre quai... La barricade du pont A'a être prise à
revers...
Tout le monde se lève. Brouhaha. Le garçon n'a pas
oublié les additions. Il me tend la mienne. Je n'ai pas
de monnaie. Je jette un billet de cent francs...
Mais l'heure presse. Il faut filer.
— Je reviendrai, dis-je machinalement.
Hélas! je ne devais pas i*evenir...
Si. Je revins. Mais neuf ans après. Un soir, un ami
m'invita à dîner chez Lapeyrouse. Je lui contai l'his-
toire.
— Mais, réclame, me dit-il en riant. Nous verrons la
tête de la caissière.
Nous fîmes appeler le gérant. J'exposai ma requête.
Le gérant m'écouta, sans se départh un instant du sé-
rieux professionnel.
— C'est dommage, monsieur, me dit-il gravement.
Neuf ans de cela. La maison a changé de proprié-
taire...
rue Gay-Lussac
Midi. — J'ai remonté le boulevard jusqu'à la rue
Soufflot.
Je suis seul. Et je m'aperçois qu'autour de moi, le si-
lence est effrayant.
Du monde partout cependant. Des combattants,
l'arme au pied, à côté des pavés. Toutes les portes des
maisons grandes ouvertes. Dans les corridors, des
femmes, pressées les unes contre les autres, aux
aguets. Ici, contre la grille du Luxembourg, un peu
246
MATIN DE BATAILLE
avant l'École des Mines, une tente blanche, l'ambu-
lance. Les aides-majors sont assis à l'entrée. A leurs
pieds, les trousses de chirurgie, les paquets de charpie.
Je reconnais mon ami A... Nous nous serrons les mains
sans njot dire. Rue Gay-Lussac, sur le seuil de la porte
d'un café, une femme, que nous connaissons tous au
Quartier. La patronne de l'ancien Cochon Fidèle, de
la rue des Gordiers. Le vieux cabaret, aux murailles
peinturlurées par les habitués — on montrait une
esquisse de Gouture — a émigré rue Gay-Lussac de-
puis tme année, sans y retrouver sa vogue d'autrefois.
Yermersch y vient parfois déjeuner. Rigolette — ainsi
on la nomme — me fait rni signe de la tête. Elle nous a
tous vus, plus ou moins souvent, rue des Gordiers, aux
soirs de « pomponettes ». Rigault y faisait, comme tout
le monde, des apparitions. Quand il sera, dans quel-
ques heures, couché, la tête fracassée, à vingt pas de
là, c'est Rigolette, la bonne fille, qui, affrontant les
huées des lâches, ira jeter sur le mort une couverture...
Goin de la rue Royer-GoUard. Une barricade ferme la
rue à son entrée sur la rue Gay-Lussac. Je m'y arrête
im instant. Deux hommes, prêts à combattre. Mon
regard, instinctivement, va aux fenêtres du troisième
étage de la maison d'encoignure. Là, demeure un de
mes anciens maîtres. Joseph Mouticr, qui sera plus tard
répétiteur à l'École Polytechnique. Il a été mou profes-
seur de physique à l'Institution Barbet de la rue des
Feuillantines, et, ensuite, mou « colleur » à Sainte-Barbe,
avec le père de Da Gosla, colleur de malliématiques.
Bon « papa » Moutier ! connue nous l'appelions. Il me
tutoie familièrement comme il le fait avec ses élèves de
prédilection, devenus ses amis. Je l'ai rencontré bien
24;
par la ville révoltée
souvent pendant le siège, et aussi pendant ces deux
mois de tourmente...
— Petit, vois-tu, ça finira mal... C'est moi qui te le dis...
Ça finit mal, en eûet... très mal... Et je songe, avec
attendrissement, à ce brave papa Moutier. Si je montais
chez lui... Mais non... Il faut rester... Ça serait lâche de
se cacher, de foutre le camp... Jamais...
Rigault avait été, comme moi, élève de Moutier. Ou
bien, il l'avait connu à la Sorbonne. Car, détail cer-
tainement ignoré de bien des gens, Rigault, qui s'intitu-
lait professeur de mathématiques, avait quelque droit à
ce titre. C'est lui qui rédigeait ce qu'on appelait de ce
temps-là les feuilles du bachot, où se donnaient, chaque
jour de la session des examens, les solutions des pro-
blèmes posés aux candidats. Détail encore plus ignoré,
il avait, pour la rédaction de ses feuilles lithographiées,
vendues par les libraires de la rue de la Sorbonne, un
collaborateur, qui était Alphonse Humbert.
Le cadavre de Rigault, tué vers trois heures de cette
même journée de mercredi, resta étendu, jusqu'au len-
demain soir, juste au-dessous des fenêtres de Moutier.
Quelqu'un qui approchait de près l'excellent homme
me dit, à mon retour d'exil, la douloureuse émotion de
Moutier, qui, cependant, était bien éloigné d'approuver
nos actes. Mais Moutier était xm brave cœur. Il souffrit
cruellement d'être contraint de subir, pendant deux
jours, le lugubre spectacle.
le Panthéon va sauter!
Midi et demi. — Allons à la Mairie... Je redescends
du côté de la fontaine de Médicis. Dans la vasque, mise
248
MATIN DE BATAILLE
à sec, deux combattants se sont installés. Les paquets
de cartouches rangés au milieu. Je leur fais observer
qu'ils sont à découvert de tous les côtés.
— Qu'est-ce que ça nous fout? Mous tirerons couchés.
Sur le balcon de la maison qui fait l'angle du boule-
vard et de la rue Soufïlot, une demi-douzaine de jeunes
gens, le fusil en bandoulière. J'en reconnais quelques-
uns. Maroteau, avec sa figure de Christ. Larochette, du
Vengeur, de Pyat. D'autres.
Voici Vallès. Malade, me dit-il, éreinté. Trois nuits
sans dormir. Il est en pantoufles de feutre, au bras
d'une amie.
— A la Mairie ?
Je n'ai pas le temps de répondi-e. Une etîroyable déto-
nation fige mes lèvres.
Un nuage de fumée noire, avec de grandes taches de
feu, monte du Luxembourg, du côté de l'Observatoire.
Lisbonne vient de faire sauter la poudrière, aménagée
dans les terrains de l'anciemie Pépinière, (i)
Les vitres brisées sonnent sur les trottoirs. Au silence
de tout à l'heure ont succédé les cris, — terreur et
désespoir.
— Le Panthéon va sauter ! Le Panthéon va sauter !...
Et à travers les barricades, les munitions, les voi-
tures d'ambulance, une foule se presse. Où courl-elle?
Elle l'ignore. Avec le Panthéon, le quartier ne va-t-il
pas s'écrouler dans les catacombes ?
Des femmes fuient, afl'olées, traînant derrière elles
(i) La i)oiidriérc du Luxembourg sauta, très l'xactement, à midi
viiigt-huil minutes. (Témoignage d'un ami, habitant rue d'Assas,
qui nota l'heure.)
^49
par la ville révoltée
(les enfants. D'autres avec des paquets. L'une a sous
le bras sa pendule... Et toujours ce cri :
— Le Panthéon va sauter !
A la Mairie, en bas, à la porte, je croise le chef du
248", Henri Régère, le fils du membre de la Commune,
qui attache son cheval aux grilles d'une fenêtre. Nous
montons ensemble.
Là-haut, c'est le brouhaha de la dernière heure. Assis
à des tables, des employés assaillis de demandes de
réquisitions. Signatures de bons de vivres, d'a*gent
pour la paye. Je cherche des yeux les membres de la
Commune. Quelques figures inquiètes. D'autres, décidés
à la lutte.
En bas, la place pleine de combattants. Il y en a sur
les marches du Panthéon, derrière les colonnes du
portique. Partout. Il y en a même au-dessous du dôme,
sur la plate-forme circulaire, qu'entoure la colonnade.
Ce sont ceux-là, qui luttant jusqu'à la dernière minute,
n'ayant plus le temps de descendre et de fuir, furent
fusillés à la place luême où ils furent faits prisonniers.
Longtemps, derrière cette colonnade, on put voir, m'a
assuré un témoin sûr, de larges flaques de sang...
LA RUE ROUGE
LA RUE ROUGE
Petits chasseurs
Jeudi25mai. — Lelendemain de îa prise du Panthéon.
Au bas de la rue Soufflot. Premières heures du matin.
La barricade de la rue Gay-Lussac est toujours debout.
Derrière les grilles du Luxembourg, dont les entrées
sont closes, les soldats vont et viennent. Des cavaliers,
la veste bleue à brandebourgs blancs déboutonnée, le
bonnet de police sur l'oreille, causent et fument près
de leurs chevaux, accrochés aux arbres.
Boulevard Saint-Michel, des soldats. Des canons avec
leurs fourgons attelés, prêts à partir vers la bataille
qui gronde au loin... A toutes les fenêtres, des drapeaux
tricolores. Partout, sur le sol, des képis, des ceinturons,
des gibernes, des godillots. Au coin de la rue Monsieur-
le-Prince, un paquet de morts, cinq ou six. Un autre
mort étendu sur le dos, un bras replié sur la poitrine,
l'autre bras allongé, la face recouverte d'un képi de fé-
déré. Le sang tache la barbe qui dépasse. Il doit avoir
été frappé en pleine figure. Une dernière pudeur — bien
rare en ces jours effroyables — a poussé quelqu'un à
cacher l'horrible blessure. Je me penche pour regarder
le numéro du bataillon... Si je soulevais ce képi... Je
n'ose pas.
La vasque de la fontaine Médicis est pleine de cada-
vres. Pêle-mêle, vainqueurs et vaincus. Fusilleurs et
a53 révoltée. — j
par la cille révoltée
fusillés. Combattants cernés, tués contre les pavés.
Petits chasseurs, à la tunique ardoise, que j'ai vus, la
veille, du haut des marches du Panthéon, traverser au
pas de course la place. La mitraille de la barricade
Soufflot les a fauchés comme des brins d'herbe.
Ils sont là, une vingtaine, écrasés les uns sur les
autres, poussiéreux, sanglants. Les yeux, que personne
n'est venu fermer, sont restés grands ouverts. On les a
jetés dans cette vasque la veille, après la bataille, pour
qu'ils n'encombrent point la rue. Tout à l'heure, l'hor-
rible voiture des morts — une voiture jaune de déména-
gements — viendra les prendre pour les verser aux
fosses que l'on creuse hâtivement dans les nécro-
poles...
Gluny
Pas un passant. Rien que des soldats. Il me semble
que tous les regards se dirigent sur le pauvre pékin
fugitif que je suis... Le chapeau rond que l'on m'a
donné tout à l'heure pour remplacer mon képi de lieute-
nant fédéré me tombe sur les oreilles... (i) Il doit me
rendre ridicule... Peut-être quelqu'un va-t-il me remar-
quer, me fixer, me reconnaître... Si je hâtais le pas...
Où... Vers l'Odéon?
Un rassemblement, tout près, rue de Médicis. Deux
hommes sortent d'une maison, et après eux, deux autres.
Ces deux derniers avec un brassard tricolore à la
manche. La foule des soldats les entoure. Le cortège
prend le chemin que je voulais prendre.
Non. N'allons pas par là.
(i) A'^oir le premier cahier rouge, — une Journée a la Cour martiale
du Luxembourg, page 35.
254
LA RUE ROUGE
J'ai comme un pressentiment que l'on conduit les
deux hommes quelque part où ils vont être interrogés,
gardés, tués peut-être...
Descendons le boulevard.
Place de la Sorbonne, je passe vite devant le café
d'Harcourt, dont la terrasse est déjà occupée par des
consommateurs.
Je rase les maisons. Je songe que de chaque porte
peut, brusquement, surgir un visage... Un ami?... Un
dénonciateur ?
Les grilles du jardin de Cluny.
Assis, en rond, sur les larges dalles qui, devant la
porte de la salle des Thermes, figurent le tombeau
d'un chef gaulois, des pioupious font la popote.
D'autres, allongés sur les pelouses, à plat ventre, le
fusil près d'eux.
D'autres encore, assis sur les fûts de colonnes,
accroupis entre les pattes des monstres de pierre arra-
chés à Notre-Dame ou à quelque antique église démolie.
Un coup de feu... Un autre...
D'où cela vient-il?
Du fond du jardm...
Je sens un heurt à l'épaule... je fais demi-tour...
— Oui, c'est moi.
Cela m'a été dit tout bas, tout bas.
L'homme qui m'aborde, je le connais depuis les pre-
miers jours du siège. Un vieux garde de mon 248*. Il
me souvient que nous ne voulions pas l'inscrire sur les
rôles, quand il s'est présenté. Trop vieux.
— Trop vieux, moil s'était-il écrié. Est-ce qu'on est
trop vieux, quand on s'est battu partout, au Cloître
Saint-Merri, en Février, en Juin.
a55
par la ville révoltée
Gomment il était là, comment il avait échappé encore
une fois à la fusillade, je n'avais pas le temps de le lui
demander. Il ne tenait guère à la vie, pourtant. Il
m'avait dit vingt fois : « J'y resterai. C'est ma dernière
bataille. » Il ne s'était pas donné la peine de raser sa
vieille barbe blanche. Il habitait, à cent pas, une sou-
pente de la rue de la Parcheminerie. Il ne se cachait
pas.
Nous marchions côte à côte.
Encore des coups de feu.
— C'est dans la cour de Cluny, me dit le vieux. On y
a fusillé toute la nuit. Je viens d'en voir abattre un
contre le mur de la façade. On l'a poussé au bas du
réverbère.
Je suis retourné souvent, depuis ces jours sinistres,
dans la cour de Cluny. Dans l'angle, au fond, à droite,
c'est là qu'on tuait. On voit encore, effacées par le
temps, les traces des trous faits dans la pierre par les
balles.
la boutique à Rouiller ,
Rue des Écoles. Nous nous heurtons à la grande
barricade du Collège de France.
La veille, je l'ai vue quelques heures avant la bataille.
Barrant toute la voie. Haute, épaisse. Deux renfle-
ments pour les mitrailleuses. En avant, dans le chantier
tout proche, comme des ouvrages d'avant-garde, les
pierres énormes accumulées pour la construction de la
nouvelle Sorbonne. Derrière chacune de ces pierres,
formidables moellons, dressés comme des dolmens, un
ou deux combattants. Plus tard, quand on relèvera ces
pierres, quelques-unes jetées bas par les obus, on trou-
256
LA RUE ROUGE
vera sous l'une d'elles, écrasé, le cadavre — le squelette
— encore vêtu, d'un fédéré.
Tout près, la boutique à RouUier.
Cette boutique, qui existe encore maintenant, dépen-
dance du Collège de France, (i) est un morceau, un
grain de poussière de la tragique histoire.
Edouard RoulUer, cordonnier — il signe avec orgueil
« Rouiller, savetier » — combattant de Juin, proscrit de
Décembre.
Sous la Commune, Rouiller a fait partie de la com-
mission du travail et de l'échange à la délégation au
Commerce.
Vallès, par blague, l'a pris avec lui, aux premiers
jours, à l'Instruction publique.
— Rouiller, assieds-toi là. Dans le fauteuil de Jules
Simon,
Rouiller — est-il besoin de le dire? — ignore l'or-
thographe. Et il s'en fait gloire.
— Je ne suis pas comme vous, sales petits bourgeois,
qui avez eu des parents pour vous faire donner de
l'instruction ! clame-t-il dans sa longue barbe d'in-
surgé.
Un jour de Février 1870, quand je faisais, avecPasse-
douet, mort en Calédonie, un petit brûlot, la Misère, (2)
(i) La « boutique à Rouiller » occupait les locaux du rez-de-
chaussée, aujourd'hui dépendance du Collège de France, numéro 9
de la place Marcellin-Berthelot.
(a) La Misère, pelilo feuille in-quarto. Sept numéros, du 6 au
la février 1870. Rédacteurs : A. Passedouet, Maxime Vuillaume,
Henri Bellenger, etc. Gérant : Léon yornet. Imprimerie Rochette,
7>8o, boulevard Montparnasse. La Misère mit en vente la brochure
les fJroits du Trm^niUi'nr, par le citoyen Paget-Lupicin. — Passe-
douet, condamné a la déportation, mourut en Calédoi\ie. Léon
Sornel fut le gérant de notre Père Duchène.
a.57
par la ville révoltée
Roulliei- m'envoya, je ne me souviens plus à propos
de quoi, un article à insérer. Je crus de mon devoir
de rectifier les fautes de français. Ah! ce qu'il m'en
coûta !
— Tu as fait un faux ! criait-il. Je ne te permets pas
cela. Ce n'est plus du RouUier. Je ne suis pas un écri-
vain, moi !
RouUier habite, avec sa femme, blanchisseuse, la
rue Montagne Samte-Geneviève. Il a d'innombrables
enfants, qu'il traîne après lui à la brasserie Saint-
Séverin, où il vient en longue blouse bleue, bien re-
passée. Un soir, à la fermeture, il en oublia un, qui
pionçait sur la banquette. Le gosse y passa la nuit.
RoulUer n'avait cependant pas oublié, à son départ tar-
dif pour le logis, l'éternel volume de Proudhon qu'il
portait toujours sous son aisselle, comme un bré-
viaire.
— Et toi, RouUier, qu'est-ce que tu es?
RouUier empoignait son bouquin. Le plus souvent, les
Confessions d'un Révolutionnaire.
— Proudhonien, foutre !
Et il remettait avec soin le précieux talisman dans sa
poche.
Un soir, l'un de nous saisit le Uvre au passage.
— Mais, animal, il n'est pas coupé!
RouUier devint blême. Sa I)arbe de fleuve s'agita.
Nous croyions tous qu'il allait assommer l'audacieux.
Vallès se tordait. Il avait, lui aussi, promené pendant
longtemps une Théorie de Vimpôt, dont il n'avait cer-
tainement jamais lu vingt lignes. RouUier, suffoqué, pris
en flagrant délit, resta muet.
RouUier n'est pas que proudhonien. Il teinte son
258
LA RUE ROUGE
admiration pour Proudhon d'une violente couleur d'a-
narchie, (i) Avec quelques amis de la Montagne Sainte-
Geneviève, il a fondé la Ligue des Antiproprios. Tout
membre de la Ligue s'engage à ne jamais payer
son terme. Le déménagem-ent à la cloche de bois est
de rigueur. Chaque membre doit son aide au cama-
rade menacé par Monsieur Vautour. De temps à autre,
Roullier arrive nous rejoindre au café — à l'un des
cinq ou six cafés qui possédèrent, l'un après l'autre,
l'honneur de notre clientèle, depuis le café Huber de la
rue Monsieur-le-Prince jusqu'à la brasserie Saint-Séverin
— l'air las, harassé. Il se laisse tomber sur un siège.
— Eh bien ! voyons. Tu es malade ?
— Moi ? Pourquoi ça ?
Et, se levant, solide et l'œil vainqueur.
— Tas de clampins... de bourgeois... Si vous aviez,
comme moi — et il se donnait une tape sur son large
poitrail — traîné la voiture à bras tout l'après-midi...
— Quoi donc ? Encore un déménagement ?
— Oui... le citoyen un tel... Ah! ça marche, notre
ligue des Antiproprios... Encore un qui ne touchera
pas son terme.
Et ce brave Roullier, rasséréné, heureux d'avoir joué
le tour à un de ces proprios auxquels il voulait mal de
mort, enfilait, pour se redonner des forces, un bock
écumant...
Le croirait-on, Roullier, au fond, était un sage.
Quand vint le Quatre-Septembrc, il se rappela qu'il
était cordonnier. Et que, par cela même, il pouvait
(i) On ne disait pas encore, de ce temps-là, à la vérilé, anar-
chiste. On se contentait d'être révolutionnaire.
259
par la cille révoltée
chausser ses concitoyens. Il se rendit adjudicataire de
la fourniture des chaussures pour plusieurs bataillons
de la Garde nationale du quartier.
Pour installer son atelier, on lui concéda une boutique
inoccupée, en bordure du Collège de France.
Nous ne vîmes plus alors ce brave Roullier que revêtu
d'une ample et bourgeoise redingote. La blouse bleue,
qu'il affichait jadis comme un symbole, était reléguée à
la blanchisserie de la citoyenne Roullier.
Par ci par là, j'allais à la boutique serrer la main du
vieil insurgé, momentanément patron cordonnier.
Ah ! ce qu'il les menait, ses « collaborateurs » !
Debout dans sa haute taille, sur le seuil de la porte,
l'œil en arrêt, la barbe en bataille, Roullier les attendait,
l'heure de la rentrée au travail sonnée.
— Allons ! plus vite que ça! Les godillots vous atten-
dent...
Roullier, quand vint la Commune, garda son « ate-
lier ». Je crois bien qu'il garda aussi ses fournitures de
souliers aux fédérés.
Dans la matinée de mercredi, avant l'attaque du Pan-
théon, passant rue des Écoles, j'entrai à la boutique.
Une dizaine de femmes y cousaient des sacs à terre pour
la grande barricade voisine.
Roullier était là. Aussi quelques amis communs. Les
fusils accotés à la muraille.
De sa voix traînante, à l'intonation faubourienne,
Roullier excitait le zèle des citoyennes qui cousaient
rapidement les sacs, comme il faisait sous le siège
pour les souliers...
Je ne devais revoir Roullier que longtemps, longtemps
après la chute de la Commune.
260
LA RUE ROUGE
La barbe blonde à fils d'argent du vieil insurgé était
devenue toute blanche. Il avait plus de soixante-dix ans.
Pauvre comme il l'avait toujom's été, il rapetassait les
brodeqxiins des petites bonnes, dans une étroite échoppe
de la rue Beaubourg, (i) où j'allais parfois le surprendre
pour causer des vieux jours. Il me confiait ses dernières
peines, la vie dure, les jours sans pitance, ses rancœurs,
souvent sa désolation.
— Bien la peine, me disait-il d'une voix amêre, d'avoir
fait Juin, Décembre, et la Commune, pour crever de faim
comme un vieux chien... Un jour, vois-tu, on me trou-
vera pendu...
Je consolais de mon mieux le vieux camarade.
Je le rencontrai pour la dernière fois au Père-Lachaise,
à l'enterrement de Longuet.
Avec deux ou trois amis, nous avions quitté le cortège
pour aller faire im tour au Mur.
— Eh bien ? lui dis-je, en le tirant à part.
— Je suis un peu plus content. Mesureur m'a inscrit
pour une petite somme tous les mois, à l'Assistance...
Ce soir-là — nous étions restés à bavarder au cal)aret
qui fait face à l'entrée du Père-Lachaise — la conver-
sation tomba sur la barricade de la rue des Écoles, sur
les sacs à terre et sur la boutique du Collège de France.
— Oui, dit RouUier, que ces souvenirs ragaillardis-
saient... Oui, c'était le bon temps.
(i) RouUier avait toujours travaillé en échoppe. Avant de s'être
installé dans son « atelier » du Collège de France, il battait la semelle
g, rue du Sommerard, au rez-de-chaussée de la maison que j'habitais.
Longuet, qui logeait à côté, au coin de la rue des Carmes et de
la rue du Sommerard, y venait tailler de longues bavettes avec le
citoyen savetier.
261 rt-voltce. — j.
par la ville révoltée
Quelques jours après, on m'apprenait la fin de
Roullier.
Le vieil insurgé avait été, un matin, trouvé mort dans
son étroite chambrette de la rue Beaubourg, où l'apo-
plexie, clémente, l'avait terrassé.
Il avait quatre-vingts ans.
Saint-Séverin
— J'ai déjà couru tout le quartier, reprit le vieux
garde. Il y a tout un tas de morts à Saint-Séverin. On
dit qu'ils ont été tués dans l'église où ils s'étaient en-
fermés quand ils se sont vus cernés. Ils sont alignés sm^
la petite place, derrière l'abside, en face la rue Galande.
Nous étions rue de la Harpe. Le vieux s'était tu. Brus-
quement, il me saisit le bras.
— Ils auraient bien dû me tuer aussi... Je n'ai personne
au monde... Mieux aiu-ait valu pour moi crever au bas
d'im mur que crever de faim...
Et le pauvre vieil insurgé me confia, en quelques
paroles brèves, sa détresse. Retourner dans sa soupente
de la rue de la Parcheminerie, il ne le pouvait pas. Il
n'avait pas paj'é son logis depuis la guerre. Pas de pain
non plus. Que faire? Aller se jeter à la Seine. Se faire
arrêter. Il ne lui restait que cela...
Je lui glissai, en le quittant, quelque monnaie. Je ne
l'ai jamais revu.
Et, en descendant, tout seul, vers la rue Saint-Séverin,
je songeais à la tristesse de ce combattant obscur de
toutes les révolutions, réduit à la plus noire des misères,
après avoir risqué tant de fois sa peau, connu tous les
enthousiasmes et vu s'effondrer tous ses rêves...
Où vais-je?
262
LA RUE ROUGE
Je songe à Flotte, qui demeure rue de la Huchette.
Flotte est en sécurité. Il a servi d'intermédiaire pour
le projet d'échange des otages. On sait à Versailles —
où il a vu Thiers — qpi'il n'a accepté aucune fonction de
la Commune. Je lui ai remis, l' avant-veille, les lettres de
l'archevêque. Il doit certainement être chez lui.
Il me semble que, cette fois-ci, je vais être à l'abri
pour de bon. Je marche vite. L'hôtel du Mont-Blanc, où
demeure Flotte, au i6 de la rue, n'est plus qu'à quelques
pas de moi. Une lourde voiture est arrêtée devant la
porte. Je vais mettre le pied sur le seuil, quand un fris-
son me secoue des pieds à la tête. Un effroyable tableau,
que m'avait caché le véhicule...
Dans un renfoncement de la rue, formé par le retrait
du nouvel alignement, trois femmes étendues, à demi
recouvertes de paille. Je détourne mon regard. Je fuis,
n'ayant eu que le temps de voir une flaque de sang noi-
râtre, et la jupe rouge de l'une des infortunées.
Je fuis, sans plus songer à Flotte, sans plus songer à
rien, jusqu'à la place Saint-Michel.
Neuf heures tintaient au clocher de Saint-Séverin.
A onze heures, j'étais à la Cour martiale.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
pour seize cents exemplaires de ce huitième cahier
et pour vingt exemplaires sur whatman le mardi
a 6 janvier igog.
Le gérant : Charles Pkguy
Ce caliier a été composé et tiré par des ouvriers .syndiqués
burebiies. — linpriinciie Urniist Payisn, i3, rue Pierre-Dupont. — Ï3;5
On nous demande souvent de quoi se compose
officiellement une collection complète des
cahiers,
A la date du premier janvier 1909, une
collection complète des cahiers se compose
officiellement de :
A. — une collection complète de nos éditions
antérieures ;
B. — une collection complète de nos neuf
premières séries ;
C. — un abonnement à la dixième série;
D. — «22e inscription pour un exemplaire du
Polyeucte.
Ces quatre éléments sont également indis-
pensables et nulle collection ne peut, dans le
commerce de la librairie, être tenue pour
complète si elle manque, en tout ou en partie,
de l'un quelconque de ces quatre éléments.
A. — nos éditions antérieures sont énumérèes
à la un du premier cahier de la présente série ;
B. — nos neuf premières séries sont énumérèes
à la ffn du premier cahier de la présente série;
C. — les conditions de l'abonnement à la
dixième séiùe, qui est la série en cours, sont
énoncées ci-après;
D. — les conditions de l'inscription pour un
exemplaire du Polyeucte ont été énoncées en
tête du premier cahier de la pr^' snte série.
IL a été tiré de ce cahier et du cahier précédent
vingt exemplaires sur whatman ainsi distribués :
premier exem,plaire de souche, exemplaire du gérant ;
deuxième exemplaire de souche, exeraplaii^e de l'ad-
ministrateur ;
troisième exemplaire de souche, exemplaire de l'ûn-
primeur ;
dix exemplaires d'abonnement, numérotés de i à lo
exemplaires d'abonnement ;
et sept exemplaires d'auteur numérotés a, b, c, d,
e, f, g exemplaires d'auteur.
Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés
à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos
tirages d'exemplaires sur whatman sont rigoureuse-
ment limités au nombre d'abonnements à chaque in-
stant souscrits; nous ne vendons point d'exemplaires
sur whatman en dehors de l'abonnement; l'abonnement
sur whatman à cette dixième série est de deux cents
francs pour tous pays.
Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main,
en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon-
derie May eur (Allainguillaume, J. Saling et compagnie
successeurs), 21. rue du Montparnas<ie, à Paris, si.xième
arrondissement.
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine,
// suffit d'envoyer un mandat de trois francs cinquante
à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,
8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième
arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers
de la deuxième, de la troisième, de la quatriêm.e, [de la
cinquième, de la sixième, de la septième ou de la
huitième séine.
Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières
séries des cahiers, igoo-igo^, envoyer un mandat de
cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse; on
recevra en retour le catalogue analytique sommaire,
1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier
de la sixième série, un très fort cahier de XII-\-/fo8
pages très denses, in- 1 8 grand Je sus , marqué cinq francs.
Pour s'abonner à la dixième série des cahiers, qui
est la série en cours, envoyer en un mandat à M. André
Bourgeois, même adresse, le prix de l'abonnement; on
recevra les cahiers parus, et de quinzaine en quinzaine ,
à leur date, les cahiers à paraître de cette dixième
série.
A.:,(
CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorboune,
rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men-
suelles régulières et par des souscriptions extraordi-
naires; la souscription ne confère aucune autorité sur
la rédaction ni sur V administration; ces fonctions
dem,eurent libres.
Nos Cahiei'S paraissent par séries; une série paraît
dans le temps d'une année scolaire, d'une année
ouvrière, d' octobre-novembre à Juin-Juillet ; l'abonne-
ment se prend pour une série.
On peut souscrire cet abonnement à tout moment de
Vannée, mais l'abonnement ainsi souscrit est, de droit,
valable pour la série en cours.
Prix de l'abonnement, pour chaque série annuelle
pendant le cours de cette série :
Paris, départements, Alsace-Lorraine,
Abonnement or- \ Algérie, Tunisie vingt francs
dinaire i Autres pays de l'Union postale uni-
verselle vingt-cinq francs
Abonnement sur whatman deux cents francs
pour tous pays
Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé,
sont numérotés à la presse et imprimés au nom du
souscripteur ; le tirage à part sur whatman a commencé
de fonctionner au premier Janvier iqo6; les inscrip-
tions pour cet abonnement particulier sont reçues en
tout temps et reçoivent un numéro d'ordre déterminé
automatiquement par le rang même qu'elles occupent
dans l'ordre de l'arrivée, les numéros les plus bas venant
naturellement aux premières inscriptions ; c'est ce nu-
méro d'inscription qui devient automatiquement le
numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs ;
l'édition sur whatman est strictement limitée au
nombre d'exemplaires à chaque :'nstant souscrit.
Pour tout changement d'adresse envoyer soixante
centimes, six timbres de dix centimes.
Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous
demander un abonnement recoiumaudé ; tous les cahiers
de l'abonnement recommandé sont empaquetés à part et
recommandés à la poste; la recommandation postale,
comportant une transmission de signature, garantit le
destinataire contre certains abus : pour cette recom-
mandation, pour tous pays, en sus, cinq francs.
Automatiquemejit et sans augmentation de prix les
exemplaires sur whatman sont tous recomwMndés et
envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs.
L'abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour
chaque série au plus tard le 3i décembre qui suit
l'achèvement de cette série ; ainsi jusqu'au 3i décembre
1908 on pouvait encore avoir pour vingt francs les onze
cahiers non épuisés de la neuvième série.
A partir du premier janvier qui suit l'achèvement
d'une série, le prix de cette série est porté au moins
au total des prix marqués ; ainsi depuis le premier
janvier 1909 la neuvième série incomplète se vend
vingt-huit francs.
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des
cahiers. S, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris,
cinquième arrondissement, toute la correspondance
sans aucune exception. N'oublier pas d'indiquer dans la
correspondance le numéro de l'abonnement, comme il
est inscrit sur l'étiquette, avant le nom. Nous ne répon-
dons pas des manuscrits qui nous sont envoyés ; nous
n'accordons aucun tour de laveur pour la lecture des
manuscrits ; nous ne lisons les manuscrits qu'à mesure
que nous eu avons besoin ; les œuvres que nous publions
appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette publi-
cation, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve,
et sans autre signilication ni contrat ; les mapuscrits
non insérés ne sont pas rendus.
TABLE DE CE CAHIER
PAGES
Notre catalogue analytique sommaire 146
DU MÊME AUTEUR aux Cnlîiers de la Quinzaine 149
Maxevie Vuillausie. — mes cahiers rouges. ... i5i
V. — par la ville révoltée i53
grands jours i5o
l'entrée des prussiens 107
Premier mars 1871 167
Bonjour, petit soldai ! i58
Parisse ! Paiùsse ! 160
Cochon de Prussien ! i6i
Cuirassiers blancs 162
Vergiss mein nicht i63
LE 18 MARS 164
Aux armes ! aux armes 164
aux Buttes Montmartre ! 166
à Berlin les canons 167
Crosse en l'air 169
le plus beau jour de ma vie ! 170
LA colonne 172
Survivants d'Austerlitz 17a
Place Vendôme 174
César écroulé 176
Victoire et Revers 178
quatre ans après 180
ceux qui se battent i83
AUX ARMES, CITOYENS ! l85
la nuit du 3 avril i85
Bataillons qui défilent 187
dans les lilas 189
TYPES d'insurgés igt
l'Hercule 191
Voltaire et Rousseau 193
275
huitième cahier de la dixième série
LE COUVENT DES OISEAUX I97
FUITE DANS LES CATACOMBES 202
CANAILLE héroïque 2o6
deux témoignages 206
les beaux brigands ! 207
enfants de la Commune 208
çà et là 211
LA PIÈCE DE LA COMMUNE 2l3
de la Monnaie au Onzième 2i3
la pièce « au Trident » 214
Reliques 2i5
A SAINT-LAURENT 2l8
AU CLUB SÉVERIN 223
CAFÉ D'orSAY 229
CONCERT AUX TUILERIES 232
matin de bataille 239
sous rOdéon 2/}i
un pavé, citoyen 242
chez Lapeyrouse 244
rue Gay-Lussac 246
le Panthéon va sauter ! 248
LA RUE ROUGE 25l
Petits chasseurs 253
Cluny 254
la boutique à Rouiller 256
Saint-Séverin 262
On nous demande souvent 265
Il a été tiré de ce cahier 267
Pour savoir ce que sont 269
Nos cahiers sont édités 271
Table de ce cahier 275
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AP Cahiers de la quinzaine .
20
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